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12 avril 2017 3 12 /04 /avril /2017 18:53

E. Macron ou le populisme d'extrême-centre, par Romaric Godin de la Tribune

- http://www.latribune.fr/economie/presidentielle-2017/emmanuel-macron-ou-le-populisme-d-extreme-centre-617015.html

 Cette suite à l’article qui précède, par Xipetotec dans Médiapart

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Christophe Ventura : « Si le populisme de gauche n’assume pas de briser le mur européen, il raconte des histoires aux enfants », paru dans Le vent se lève ; où il est encore question de Macron et du populisme d’extrême-centre, plus largement du populisme

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Pour en revenir à Macron : Le populisme d’E. Macron, essai de définition

 

 

 

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29 mars 2017 3 29 /03 /mars /2017 18:39

En quelques mots rapides.

Un peuple est une construction politique, il est différemment construit par un populisme de droite et de gauche, ce qui induit que les notions de droite et gauche ne sont pas obsolètes dans le populisme.

Macron représente la vieille politique du consensus à la Tony Blair dont on a vu ce qu’elle a donné. Il n’est en aucune manière un rempart contre le FN, bien au contraire.

Vient également une analyse de la stratégie et du contenu politique de la France insoumise avec J-L Mélenchon.

Sont également rappelés les fondamentaux du populisme (construction du peuple, dissensus, affects)

Etc. …

 Exergue

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Lien radio : https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/la-gauche-et-le-peuple

 

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27 novembre 2016 7 27 /11 /novembre /2016 17:54

 Source :  http://sites.arte.tv/square/fr/t-besoin-dun-populisme-de-gauche-square

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Les populismes font trembler l'establishment politique de nos démocraties vieillissantes. Aux Etats-Unis avec Donald Trump et partout en Europe, le populisme de droite semble triompher. Le populisme de gauche doit-il faire contrepoids ?

 

Les invités :

Chantal Mouffe, philosophe, travaille à penser et créer des partis populistes de gauche, car pour elle, le succès des partis d'extrême droite prônant les valeurs d'identité ou de souveraineté nationale révèle une vérité. Ceux-ci ont compris la dimension affective de la politique. La notion de combat est dans l’étymologie même du mot « démocratie » et la constitution d’adversaires est essentielle.

Avec son mari Ernesto Laclau, Chantal Mouffe a été l’une des inspiratrices du mouvement Podemos en Espagne. Née en 1943 à Charleroi, en Belgique, elle enseigne au département de Sciences Politiques et de Relations Internationales à l'Université de Westminster, à Londres. 

Fabienne Brugère, philosophe aussi, considère la récente émergence d’une société individualiste prise dans les situations complexes actuelles. Pour elle, les populismes de droite ou de gauche sont simplificateurs. Elle prône plutôt le rassemblement de gens de sensibilités diverses au nom d’une cause juste qui les engage collectivement. Les associations, les réseaux sociaux ont changé les pratiques politiques. Elle parle d’une « bienveillance », qui apporterait une adéquation à des valeurs individuelles.

Elle est née en 1964 à  Nevers et enseigne à Paris 8. Elle s’est engagée pendant six ans dans des structures de démocratie participative à Bordeaux.

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Le débat : 26’ : https://www.youtube.com/watch?v=CBd__dUOCPY

 

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4 novembre 2016 5 04 /11 /novembre /2016 17:48

Ah ! le populisme. Que ne dit-on pas à son propos ! Aussi vous est-il chaudement recommandé la lecture des 3 textes ci-dessous (Rancière, Traverso et Stiegler).

Et puis, en complément : un échange (en 3 courtes vidéos) qui a eu lieu il y a déjà quelques années entre Julliard et Mélenchon où il commence à être question de populisme et dont l’intitulé est : Le peuple a-t-il toujours raison ? (1).

Exergue  

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Source : http://www.slate.fr/story/71963/populiste-injure-politique-partis

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Le mot «populisme» a beaucoup servi ces derniers mois. Il a été prononcé à propos des attaques contre l’islam de Marine Le Pen, de la dénonciation des élites de Jean-Luc Mélenchon, de la transformation des Roms en boucs émissaires par Nicolas Sarkozy… De quoi est donc fait ce populisme qui frappe les démocraties occidentales ? Libération a sollicité trois philosophes: Jacques Rancière qui critique la notion même de populisme. Enzo Traverso qui  s’inquiète de la montée de l’islamophobie et Bernard Stiegler qui analyse le «populisme industriel» né du passage de la démocratie de l’écrit à la société de l’image analogique.

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Texte de J. Rancière

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Non, le peuple n’est pas une masse brutale et ignorante

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«Il ne se passe pas de jour où l’on n’entende dénoncer les risques du populisme. Il n’est pas pour autant facile de saisir ce que le mot désigne. Qu’est-ce qu’un populiste ? A travers tous les flottements du mot, le discours dominant semble le caractériser par trois traits essentiels : un style d’interlocution qui s’adresse directement au peuple par-delà ses représentants et ses notables ; l’affirmation que gouvernements et élites dirigeantes se soucient de leurs propres intérêts plus que de la chose publique ; une rhétorique identitaire qui exprime la crainte et le rejet des étrangers.

Il est clair pourtant qu’aucune nécessité ne lie ces trois traits. Qu’il existe une entité appelée peuple qui est la source du pouvoir et l’interlocuteur prioritaire du discours politique, c’est la conviction qui animait les orateurs républicains et socialistes d’antan. Il ne s’y lie aucune forme de sentiment raciste ou xénophobe. Que nos politiciens pensent à leur carrière plus qu’à l’avenir de leurs concitoyens et que nos gouvernants vivent en symbiose avec les représentants des grands intérêts financiers, il n’est besoin d’aucun démagogue pour le proclamer. La même presse qui dénonce les dérives «populistes» nous en fournit jour après jour les témoignages les plus détaillés. De leur côté, les chefs d’Etat et de gouvernement dits «populistes», comme Silvio Berlusconi ou Nicolas Sarkozy, se gardent bien de propager l’idée «populiste» que les élites sont corrompues. Le terme «populisme» ne sert pas à caractériser une force politique définie. Il ne désigne pas une idéologie ni même un style politique cohérent. Il sert simplement à dessiner l’image d’un certain peuple.

Car «le peuple» n’existe pas. Ce qui existe ce sont des figures diverses, voire antagoniques du peuple, des figures construites en privilégiant certains modes de rassemblement, certains traits distinctifs, certaines capacités ou incapacités. La notion de populisme construit un peuple caractérisé par l’alliage redoutable d’une capacité - la puissance brute du grand nombre - et d’une incapacité - l’ignorance attribuée à ce même grand nombre. Pour cela, le troisième trait, le racisme, est essentiel. Il s’agit de montrer à des démocrates toujours suspects d’«angélisme», ce qu’est en vérité le peuple profond : une meute habitée par une pulsion primaire de rejet qui vise en même temps les gouvernants qu’elle déclare traîtres, faute de comprendre la complexité des mécanismes politiques, et les étrangers qu’elle redoute par attachement atavique à un cadre de vie menacé par l’évolution démographique, économique et sociale. La notion de populisme remet en scène une image du peuple élaborée à la fin du XIXe siècle par des penseurs comme Hippolyte Taine et Gustave Le Bon, effrayés par la Commune de Paris et la montée du mouvement ouvrier : celle des foules ignorantes impressionnées par les mots sonores des «meneurs» et menées aux violences extrêmes par la circulation de rumeurs incontrôlées et de frayeurs contagieuses.

Ces déchaînements épidémiques de foules aveugles entraînées par des leaders charismatiques sont-ils vraiment à l’ordre du jour chez nous ? Quels que soient les griefs exprimés tous les jours à l’égard des immigrés et notamment des «jeunes des banlieues», ils ne se traduisent pas en manifestations populaires de masse. Ce qu’on appelle racisme aujourd’hui dans notre pays est essentiellement la conjonction de deux choses. Ce sont d’abord des formes de discrimination à l’embauche ou au logement qui s’exercent parfaitement dans des bureaux aseptisés. Ce sont ensuite des mesures d’Etat dont aucune n’a été la conséquence de mouvements de masse : restrictions à l’entrée du territoire, refus de donner des papiers à des gens qui travaillent, cotisent et paient des impôts en France depuis des années, restriction du droit du sol, double peine, lois contre le foulard et la burqa, taux imposés de reconduites à la frontière ou de démantèlements de campements de nomades. Ces mesures ont pour but essentiel de précariser une partie de la population quant à ses droits de travailleurs ou de citoyens, de constituer une population de travailleurs qui peuvent toujours être renvoyés chez eux et de Français qui ne sont pas assurés de le rester.

Ces mesures sont appuyées par une campagne idéologique, justifiant cette diminution de droits par l’évidence d’une non-appartenance aux traits caractérisant l’identité nationale. Mais ce ne sont pas les «populistes» du Front national qui ont déclenché cette campagne. Ce sont des intellectuels, de gauche dit-on, qui ont trouvé l’argument imparable : ces gens-là ne sont pas vraiment français puisqu’ils ne sont pas laïques.

Le récent «dérapage» de Marine Le Pen est à cet égard instructif. Il ne fait en effet que condenser en une image concrète une séquence discursive (musulman = islamiste = nazi) qui traîne un peu partout dans la prose dite républicaine. L’extrême droite «populiste» n’exprime pas une passion xénophobe spécifique émanant des profondeurs du corps populaire ; elle est un satellite qui monnaye à son profit les stratégies d’Etat et les campagnes intellectuelles distinguées. L’Etat entretient le sentiment permanent d’une insécurité qui mêle les risques de la crise et du chômage à ceux du verglas ou du formamide pour faire culminer le tout dans la menace suprême de l’islamiste terroriste. L’extrême droite met les couleurs de la chair et du sang sur le portrait standard dessiné par les mesures ministérielles et la prose des idéologues.

Ainsi ni les «populistes» ni le peuple mis en scène par les dénonciations rituelles du populisme ne répondent-ils vraiment à leur définition. Mais peu importe à ceux qui en agitent le fantôme. L’essentiel, pour eux, est d’amalgamer l’idée même du peuple démocratique à l’image de la foule dangereuse. Et d’en tirer la conclusion que nous devons nous en remettre à ceux qui nous gouvernent et que toute contestation de leur légitimité et de leur intégrité est la porte ouverte aux totalitarismes. «Mieux vaut une république bananière qu’une France fasciste», disait un des plus sinistres slogans antilepénistes d’avril 2002. Le battage actuel sur les dangers mortels du populisme vise à fonder en théorie l’idée que nous n’avons pas d’autre choix.»

Jacques Rancière Philosophe

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Texte de Enzo Traverso

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L’ISLAMOPHOBIE EST À LA SOURCE DU NOUVEAU POPULISME DE DROITE

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 «Les mutations connues par l’extrême droite en ce début du XXIe siècle - en gros, depuis la chute du mur de Berlin - bouleversent nos catégories analytiques traditionnelles, souvent inadaptées face à un phénomène nouveau. Le premier lieu commun à réviser est celui qui identifie l’extrême droite au fascisme. Ce dernier en fut la matrice partagée pendant des décennies - au moins jusqu’à la fin des années 1980 -, mais cela est beaucoup moins évident aujourd’hui. Il reste une référence incontestable pour plusieurs mouvements nationalistes apparus en Europe centrale et orientale après la dissolution de l’Empire soviétique. Renouant avec une histoire interrompue en 1945, ils prônent un anticommunisme radical hérité des nationalismes d’avant-guerre et alimenté par quatre décennies de socialisme réel. Tantôt ils revendiquent une filiation à l’égard des dictatures des années 1930, comme Jobbik en Hongrie, qui reprend l’héritage des Croix-Fléchées et cultive la mémoire du maréchal Horthy ; tantôt ils exhument une ancienne mythologie revancharde et expansionniste, comme le Parti de la grande Roumanie ou le Parti croate du droit (HSP), continuateur du mouvement oustachi d’Ante Pavelic.

En Europe occidentale, cependant, le fascisme est pratiquement inexistant, en tant que force politique organisée, dans les pays qui en ont été le berceau historique. En Allemagne, l’influence sur l’opinion des mouvements néonazis est presque nulle. En Espagne, où le legs du franquisme a été recueilli par le Parti populaire, national-catholique et conservateur, les phalangistes sont une espèce en voie d’extinction. En Italie, nous avons assisté à un phénomène paradoxal : la réhabilitation du fascisme dans le discours public et même dans la conscience historique d’un segment significatif de la population - l’antifascisme était le code génétique de la «Première République», pas de l’Italie de Berlusconi - a coïncidé avec une métamorphose profonde des héritiers de Mussolini. Futur et Liberté pour l’Italie (FLI), le parti que vient de lancer leur leader, Gianfranco Fini, se présente comme une droite libérale, réformiste et «progressiste» qui s’attaque au conservatisme politique de Berlusconi et à l’obscurantisme culturel de la Ligue du Nord. Tout en se situant bien plus à droite dans l’échiquier politique français, le Front national essaie, sous l’impulsion de Marine Le Pen, de s’affranchir de l’image traditionnelle d’une extrême droite faite de partisans de la Révolution nationale, d’intégristes catholiques et de nostalgiques de l’Algérie française. Si une composante fascisante demeure en son sein, elle n’est pas hégémonique.

Le déclin de la tradition fasciste laisse toutefois la place à l’essor d’une extrême droite de type nouveau, dont l’idéologie intègre les mutations du XXIe siècle. Dans le sillage de Jean-Yves Camus, plusieurs chercheurs ont souligné ses traits inédits : l’abandon du culte de l’Etat au profit d’une vision du monde néolibérale axée sur la critique de l’Etat-providence, la révolte fiscale, la dérégulation économique et la valorisation des libertés individuelles, opposées à toute interférence étatique. Le refus de la démocratie - ou son interprétation dans un sens plébiscitaire et autoritaire - ne s’accompagne pas toujours du nationalisme qui, dans certains cas, est troqué pour des formes d’ethnocentrisme remettant en cause le modèle de l’Etat-nation, comme le montrent la Ligue du Nord italienne ou l’extrême droite flamande. Ailleurs, le nationalisme prend la forme d’une défense de l’Occident menacé par la mondialisation et le choc des civilisations. Le cocktail singulier de xénophobie, d’individualisme, de défense des droits des femmes et d’homosexualité assumée que Pim Fortuyn avait concocté aux Pays-Bas en 2002, a été la clef d’une percée électorale durable. Des traits similaires caractérisent d’autres mouvements politiques en Europe du Nord comme le Vlaams Belang en Belgique, le Parti populaire danois et l’extrême droite suédoise, qui vient de faire son entrée au Parlement de Stockholm. Mais nous les retrouvons aussi - bien que mélangés à des stéréotypes plus traditionalistes - chez le Parti libéral autrichien (dont le leader charismatique fut Jörg Haider) qui s’est imposé, lors des élections d’octobre, comme la deuxième force politique à Vienne (27% des voix).

L’élément fédérateur de cette nouvelle extrême droite réside dans la xénophobie, déclinée comme un rejet violent des immigrés et, plus particulièrement, de l’islam. Véritable axe structurant de leur propagande, l’islamophobie joue pour ces mouvements le rôle qui fut jadis celui de l’antisémitisme pour les nationalismes et les fascismes d’avant la Seconde Guerre mondiale. La mémoire de la Shoah - une perception historique de l’antisémitisme au prisme de son aboutissement génocidaire - tend à obscurcir ces analogies pourtant évidentes. Le portrait de l’arabo-musulman brossé par la xénophobie contemporaine ne diffère pas beaucoup de celui du juif construit par l’antisémitisme au début du XXe siècle. Dans les deux cas, les pratiques religieuses, culturelles, vestimentaires et alimentaires d’une minorité ont été mobilisées afin de construire le stéréotype négatif d’un corps étranger et inassimilable à la communauté nationale. Sur le plan politique, le spectre du terrorisme islamiste a remplacé celui du judéo-bolchevisme. Aujourd’hui, l’antisémitisme demeure un trait distinctif des nationalismes d’Europe centrale, où l’islam est quasi inexistant et le tournant de 1989 a revitalisé les vieux démons (toujours présents, même là où il n’y a plus de juifs), mais il a presque disparu du discours de l’extrême droite occidentale (qui parfois affiche ses sympathies à l’égard d’Israël).

Au fond, la phobie du voile islamique, l’obsession des minarets et l’identification des populations migrantes (ou, selon l’expression conventionnelle, «issues de l’immigration») aux classes dangereuses, ne font que reproduire sous une forme nouvelle, culturaliste plutôt que scientiste, un mécanisme ancien de rejet social et d’exclusion morale que Erving Goffman avait résumé par le concept de stigma. Ses manifestations extérieures sont aujourd’hui inédites, mais sa fonction n’a pas changé. Et même ses matériaux sont parfois empruntés à un imaginaire colonial qui a toujours servi à définir, négativement, des «identités» fragiles ou incertaines, fondées sur la peur de l’étranger (l’envahisseur et l’ennemi).

Cette nouvelle extrême droite «défascisée» prend alors la forme du populisme. Le concept, comme chacun sait, est vague, élastique, ambigu, voire détestable lorsqu’il est utilisé pour affirmer le mépris aristocratique à l’égard du peuple. Reste que les percées électorales fréquentes de cette nouvelle extrême droite prouvent sa capacité à trouver un consensus auprès des classes laborieuses et des couches les plus démunies. Le populisme de droite - Ernesto Laclau l’a bien souligné - s’alimente du désarroi d’un peuple qui a été abandonné par la gauche, dont la tâche devrait être celle de l’organiser et le représenter. Le populisme, enfin, est une catégorie transversale qui indique une frontière poreuse entre la droite et l’extrême droite. Si quelqu’un avait des doutes à ce sujet, Nicolas Sarkozy s’est chargé de les dissiper depuis son élection, d’abord en créant un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale, puis en lançant une campagne contre les Roms, désignés comme une ethnie dangereuse de voleurs nomades, coupables de répandre la terreur dans nos quartiers paisibles avec leurs raids en Mercedes.»

Enzo Traverso Philosophe

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Texte de Bernard Stiegler

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Les médias analogiques ont engendré un nouveau populisme

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«Le populisme est un penchant constitutif de la démocratie. Seule une critique constante de la démocratie par elle-même peut le contenir. Lorsque la démocratie perd cette capacité à se critiquer elle-même, elle file un très mauvais coton où elle se décompose, qui la dénature, et qui tient à sa fragilité essentielle. C’est pourquoi les adversaires de la démocratie posent que le populisme, loin de dénaturer la démocratie, en révèle la véritable nature. Ainsi de Socrate et de Platon.

Pour lutter contre le populisme aussi bien que contre les adversaires de la démocratie, il faut redevenir capable de critiquer sa tendance à engendrer le populisme plus que tout autre régime. La démocratie est une façon de mettre en œuvre la chose publique en sorte que tous y prennent part, et sa critique doit s’effectuer à tous les niveaux de la société. C’est pourquoi elle commence par l’institution d’une éducation permettant à chacun de reconnaître la valeur des savoirs qui fondent les processus critiques où elle doit sans cesse se réinventer. Sans ce dispositif éducatif vigoureux, la démocratie réelle devient formelle, se discrédite et se ruine de l’intérieur. Cependant, le dispositif éducatif est intrinsèquement lié aux techniques de publication qui rendent possible la Res publica, dont la démocratie est un régime possible parmi d’autres - son régime critique, précisément.

Vivons-nous aujourd’hui dans un tel régime ? Certainement pas : le dispositif de publication par où la chose publique peut se constituer a muté il y a des décennies sans que nous ayons seulement commencé à élaborer la pensée de cette transformation au cours de laquelle la chose publique est devenue la chose publicisée par les publicistes, les médias de masse «vidant le Parlement», selon Benjamin, le marketing devenant, selon Deleuze, le nouvel «instrument du contrôle social» - et le marché phagocytant ainsi le mouvement de l’universel dont la démocratie se revendique.

Dans ce nouvel état des choses publiques, formées et transformées par le publiciste au service de la «destruction créatrice» constitutive de la «société de marché», le citoyen a été dissous par le consommateur à mesure que la télévision s’imposait comme télécratie. Cette liquidation de la démocratie par la télécratie n’est pas d’abord une question politique : c’est un programme économique fondé sur l’organisation d’une obsolescence structurelle, sollicitant toujours plus directement les pulsions du consommateur à travers la trash TV et tout ce qui l’accompagne, et qui a conduit au cours des dernières décennies au capitalisme pulsionnel. Celui-ci engendre une consommation addictive qui fait système avec le penchant court-termiste d’un spéculateur lui-même pulsionnel. De cet état de fait installé par la mondialisation menée par la financiarisation exclusivement spéculative a résulté un populisme industriel où prolifèrent désormais les populismes politiques.

Le populisme industriel tire parti des technologies analogiques de captation de l’attention mises en œuvre aux Etats-Unis au début du XXesiècle, comme le montre Al Gore dans la Raison assiégée : les médias de masse, dit-il, y ont ruiné la vie démocratique telle que l’avaient conçue les «pères fondateurs» de la démocratie américaine. Les technologies analogiques de publication transforment le citoyen en consommateur en détournant son désir vers les marchandises, tant et si bien que la «destruction créatrice» théorisée par Schumpeter conduit à la jetabilité généralisée - et avec elle, au dégoût de soi et à la haine des autres.

Familles, églises, écoles, corps intermédaires, partis politiques et institutions démocratiques sont les appareils qui produisent les désirs individuels et collectifs en détournant des pulsions de leur but. A travers les médias de masse, le marketing a systématiquement court-circuité ces structures sociales, sans lesquelles il est impossible de transformer les pulsions court-termistes en ces investissements socio-économiques de toutes sortes qui forment ce qu’on appelle l’avenir. Les médias analogiques ont liquidé les processus d’idéalisation sans lesquels il n’y a plus ni idées, ni savoirs, ni cette conscience critique partagée sans laquelle il n’y a pas de démocratie réelle, cependant que la crise économique mondiale, en révélant l’incurie de cette organisation planétaire de l’obsolescence et la soumission de la chose publique au court-termisme orchestré par le marketing, a conduit au désinvestissement systémique et à la défiance généralisée.

Les idées critiques procèdent de processus d’idéalisation rationnels - ainsi des idéalités mathématiques - qui supposent l’apparition d’une écriture ouvrant au VIIe siècle avant J.-C. l’espace public comme mise en œuvre d’un dispositif de publication à la lettre : il n’y a pas de chose publique sans technologie de publication. Celle-ci ne cesse d’évoluer : si la technologie littérale constitue la condition d’apparition de la Politeiagrecque, nous qui revendiquons cet héritage ne sommes plus seulement des gens du livre. Au cours du XXe siècle, nous sommes devenus les destinataires des médias de masse analogiques dont procède le populisme industriel télécratique, cependant que depuis une quinzaine d’années, les technologies numériques reconfigurent en totalité les sphères publique et privée. L’affaire WikiLeaks constitue en cela un moment historique où l’on voit les «natifs du numérique» s’inviter dans les choses publiques cependant que les protestations démocratiques formalistes, bien loin de prendre la mesure de ce qui leur arrive avec la numérisation, n’ont pas encore pris conscience des immenses altérations que la technologie analogique a fait subir au modèle de la démocratie moderne issu de la lettre imprimée où se formèrent l’humanisme, la Réforme et la République des lettres.

Socrate était un natif de la lettre. Dans les Grecs et l’Irrationnel, Dodds souligne que c’est dans le contexte du conflit de générations où la gérontocratie se sent menacée par les «lumières» qui se forment à travers ce Pharmakon qu’est la lettre que Socrate et Protagoras sont condamnés l’un à la ciguë, l’autre à l’exil. Quant aux natifs de l’analogique, baby boomers vieillissants du XXIe siècle qui ne sont plus des natifs de la lettre et de l’imprimé depuis belle lurette, devenus acritiques devant la transformation des choses publiques par les publicistes, ils peuvent et doivent compter avec la new generation qui, rejetant le consumérisme en s’appropriant le dispositif de publication numérique, a besoin d’eux dans son cheminement vers une nouvelle critique de la démocratie et de l’économie politique. Seule une renaissance démocratique de cette sorte pourra combattre le populisme.»

Ces idées sont approfondies dans un cours et un séminaire dispensé par Bernard Stiegler en ligne sur le site www.pharmakon.fr

Bernard Stiegler philosophe

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Le peuple a-t-il toujours raison ? Echange Julliard-Mélenchon :

http://www.mancalternativa.com/le-peuple-a-t-il-toujours-raison-a122543348

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30 octobre 2016 7 30 /10 /octobre /2016 17:49

Source : http://www.medelu.org/Un-autre-populisme-est-possible

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Ce texte est issu de l’intervention de l’auteur dans le colloque « Hégémonie, populisme, émancipation. Perspectives sur la philosophie d’Ernesto Laclau (1935-2014) » organisé à Paris les 26 et 27 mai 2015. Présentation des travaux : http://www.medelu.org/Hegemonie-populisme-emancipation

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Aborder la question du « populisme » constitue une démarche aussi périlleuse que stimulante. Périlleuse car celui ou celle qui s’y intéresse s’expose à une violente et définitive entreprise de disqualification de la part du système politique et de l’appareil médiatique et intellectuel institués. Ces derniers ont remporté, de facto, la bataille du mot « populisme ».

L’« élitocratie » politique, intellectuelle et médiatique pro-système a réussi à réduire la notion à un mot obus servant à discréditer tout projet politique dont l’objectif serait d’œuvrer à la « radicalisation de la démocratie », pour reprendre l’expression de Chantal Mouffe [1]. « Radicalisation » revêt ici plusieurs sens. Tout d’abord, il s’agit de concevoir la vie démocratique comme un processus social et institutionnel réel dont la fonction est la médiation et le règlement des antagonismes et des différends par une conflictualisation pluraliste assumée de la société. Il s’agit aussi de contribuer à l’élargissement des frontières et du périmètre d’intervention de la démocratie face aux agents économiques et financiers et de réinstaller le « démos » au cœur des processus de décision, notamment dans l’Etat, afin d’offrir une méthode et des leviers collectifs de résolution pacifique de la crise du système-monde.

Pour les administrateurs et les bénéficiaires des intérêts capitalistes et financiers qui occupent nos institutions, nos médias et nos administrations, il s’agit de détruire leurs adversaires « populistes » en les rabougrissant au statut d’alchimistes des passions tristes de la populace. Démagogie, manipulation des masses et des esprits, irresponsabilité, dangerosité anti-démocratique sont devenus les maîtres mots associés au « populisme ». Une telle vision est conforme à l’idée que se font nos élites sécessionnistes du rôle que doit avoir le peuple dans l’organisation de la société. Leur projet – « post-politique » – est celui d’une démocratie sans conflits, sans peuple, administrée par une aristocratie de facto qui ne tire plus sa légitimité formelle de Dieu et du sang, mais de sa position d’ « intermédiaire-expert » entre le monde complexe de la mondialisation et de l’économie et la population « d’en-bas », (sur)vivant elle cantonnée sur son territoire physique situé aux pieds de monts globalisés dont elle ne percevra jamais la cime. Là où se déploient, se protègent et se reproduisent nombre de pouvoirs.

Les nouveaux augures du chiffre, de l’oscillation boursière, de la « chaîne de valeur » capitaliste, de la rigueur budgétaire et salariale, de la « compétitivité pays », qui fixent et contrôlent le niveau de compatibilité acceptable entre la vie démocratique et sociale et l’enrichissement sans fin d’une minorité toujours plus réduite qui capte nos richesses, ne sont que des vassaux jouisseurs des pouvoirs financiers. L’ONG internationale Oxfam a révélé que depuis le début des années 1990, les revenus détenus par le 1% des individus les plus riches dans le monde – cela correspond à 60 millions d’individus – ont augmenté … de 60%. Et l’organisation d’ajouter : « Avec la crise financière [de 2008], le processus s’est accéléré  ». Ce phénomène d’hyper-accumulation s’est encore plus accéléré pour les 0,01 % des plus riches : 600 000 individus – dont les 1 200 milliardaires recensés dans le monde (les 100 premiers ayant engrangé 240 milliards de dollars supplémentaires en 2012) – détiennent « assez pour en finir avec quatre fois notre niveau de pauvreté dans le monde  ».

En 2014, Oxfam a encore affiné son calcul : quatre-vingt-cinq individus dans le monde possédaient autant que la moitié des plus pauvres de la planète. Considérant que « les inégalités extrêmes corrompent la politique et freinent la croissance économique  », que ces « inégalités économiques extrêmes ont explosé dans le monde ces trente dernières années, jusqu’à représenter l’un des plus grands défis économiques, sociaux et politiques de notre époque », l’organisation dévoile l’impensable : « Depuis la crise financière, le nombre de milliardaires a plus que doublé et s’élève désormais à 1 645 personnes  ».

Les pouvoirs globalisés délèguent aux sadducéens de « l’élitrocratie » le contrôle politique, économique, idéologique, intellectuel et culturel des territoires et de leurs populations pour que n’intervienne aucune forme « d’enrayement démocratique » susceptible d’affecter la bonne marche du système global. Car c’est bien là, au niveau des « unités pays » du système global, que pourrait vaciller l’architecture des pouvoirs. Le « pays » est le talon d’Achille du système globalisé, sa « pétaudière » potentielle. Il constitue un champ de forces dont les dominants ne contrôlent pas, même s’ils en maîtrisent le terrain, l’ensemble des paramètres et des équations qui déterminent les énergies et leurs fluctuations. Ils ont bien compris que la rupture d’un pays – surtout s’il s’agissait d’une unité centrale du dispositif – avec la chaîne du consensus pouvait interrompre la fluidité et l’harmonie du système mécanique de l’accumulation mondiale. Ils savent de surcroît que ce type de rupture entraîne toujours d’autres éléments dans la dynamique d’insoumission, comme l’a démontré le scénario latino-américain des années 2000.

La victoire politique et idéologique actuelle de « l’élitocratie » contre le « populisme » doit se lire au travers de ce prisme. Elle est hélas servie par le fait que dans les pays du centre du pouvoir européen, les forces « populistes » qui se sont développées ces dernières années comme formes d’expression de la colère des catégories les plus directement brutalisées par l’asphyxie austéritaire organisée depuis 2008, sont de droite et nationalistes. Cet état de choses fait en réalité le jeu des dominants. Ils utilisent ces forces comme autant de repoussoirs et de pare-feux pour défendre le système, notamment en effrayant les classes moyennes sur ce que signifierait un désordre – c’est-à-dire la remise en cause de leurs privilèges – de la société. En Europe, l’hégémonie d’un « populisme » de droite au sein des « populismes » est indéniable même si des forces progressistes issues d’une situation « populiste » gouvernent à gauche (Syriza en Grèce) ou gagnent des positions de pouvoir (Podemos en Espagne). Les forces « populistes » de droite - le Front national en offre la matrice la plus aboutie - ont réussi à reconstruire un peuple en mobilisant un discours du type « ils veulent le peu que nous possédons, ils ne l’auront pas  ». Ce discours cherche, avec succès, à mobiliser des catégories de la société contre d’autres (notamment les immigrés et les pauvres) en période de pénurie de travail et de ressources de l’Etat. Du social, oui, mais en petite quantité et pour les seuls nationaux. Pour le reste, il propose l’élection de dirigeants intègres au service du renforcement de « l’unité pays » dans la concurrence internationale et une exploitation économique des travailleurs maintenue, mais par un patronat national. Voici, en substance, le projet de société proposé par chacun des « populismes » de droite. Ces forces professent elles aussi une « radicalisation », mais c’est celle du système dont il est ici question. En quelque sorte, chacun entre soi et tous contre tous. Ce discours mobilise également la défense d’identités traditionnelles (la chrétienté, le terroir, la communauté ethnique, etc.) - qu’il contribue à maintenir - pour unifier les catégories auxquelles il s’adresse contre « l’élitocratie ».

Pourtant, un autre « populisme » et d’autres identités collectives sont possibles. Abandonner la peur imposée par ceux qui fixent les règles du jeu et dictent les mots de la bataille intellectuelle permet de saisir que la notion de « populisme » est avant toute chose l’expression d’une disponibilité nouvelle pour la politique dans une société. Le « populisme » n’est, en soi, ni de gauche ou de droite a priori, ni réactionnaire ou progressiste. Il devient en redéfinissant et en réorganisant les frontières et les clivages politiques antérieurs élimés et dévoyés par le consensus et la pratique des partis installés au centre du dispositif du pouvoir. Le « populisme » est un processus de régénération du politique en soi en tant qu’espace de construction et de règlement des antagonismes qui s’expriment dans la société. ll mobilise et forge des identités collectives à partir de demandes sociales initialement hétérogènes qui ne sont plus prises en charge par le parti, le syndicat, l’entreprise, l’institution, l’Etat et qui peuvent se coaguler pour construire une volonté commune parmi des groupes sociaux et des individus au départ distincts et séparés, mais qui rejettent tous, pour une raison ou pour une autre, l’ordre établi et l’oppression qu’il impose.

Pour déformer la fameuse épigramme du géographe anarchiste Elisée Reclus (1830-1905) – « l’homme est la nature prenant conscience d’elle-même  » –, nous pourrions affirmer que « le populisme est la politique (re)prenant conscience d’elle même  ». Le « populisme » traduit un état de tension dans l’organisation de la société. Il est l’expression des « murmures » des populations subalternes. Il révèle une situation de diffusion, dans toutes les largeurs de la société, du mécontentement lorsque se bouchent les canaux traditionnels par lesquels doivent normalement transiter les demandes et les exigences vers les institutions. Le « populisme » n’est un pas un projet politique en soi et ne saurait l’être. Il est un processus de mobilisation par lequel se reconstruit, dans l’ordre politique, une citoyenneté d’intervention réfractaire au monde tel qu’il est.

De ce point de vue, le « populisme » doit être un enjeu pour tout acteur politique. L’approfondissement de la crise de la mondialisation et le renforcement programmé de l’austérité en tant que mécanisme d’extraction de la richesse de nos sociétés destiné à nourrir l’enrichissement des hyper-riches stimuleront, à l’avenir, le développement de courants « populistes » surgis des périphéries des systèmes politiques contre les forces du centre de ces systèmes.

L’ampleur et la combinaison des phénomènes de non prise en charge des demandes sociales et politiques sectorielles par l’Etat et les institutions, de corruption politique – c’est-à-dire de fusion entre l’argent et la classe politique annulant l’autonomie de la politique –, de dégradation des corps sociaux intermédiaires, d’inégalités et d’appauvrissement au sein de chaque société détermineront, dans un scénario chaque fois singulier, l’orientation politique prises par ces phénomènes.

Réactionnaires ou en faveur des majorités et de la justice ? Les poussées populistes seront l’objet d’une âpre « lutte de sens » entre les forces issues de l’ordre antérieur. Dans cette séquence qui s’ouvre sous nos yeux, la gauche de transformation organisée issue de la tradition ouvrière et du socialisme des 19e et 20e siècles ne constituera plus l’espace central dans lequel se cristallisera et s’harmonisera la multiplicité des demandes sociales et politiques du monde qui vient. Les générations de la gauche issues de l’ère des conquêtes obtenues dans le cadre de la construction de l’Etat social ne sauraient pourtant commettre l’erreur fatale de dénigrer le « populisme » et d’en mésestimer la nature et le potentiel dans les batailles qui se profilent pour orienter les mutations qui travaillent nos sociétés. Pour leur part, les générations contestataires qui surgissent sous l’ère des « populismes » sont orphelines de victoires et de projet de transformation systémique. Elles sont également coupées de toute expérience sensorielle du progrès en matière de droits sociaux dans la société. Pourtant, c’est à elles que va revenir la responsabilité de gérer parmi les plus grands défis que l’humanité ait eu à relever : changement climatique (qui va induire des phénomènes d’hyper-migrations humaines et animales), raréfaction des ressources disponibles pour soutenir notre modèle de développement productiviste destructeur, du travail dans un monde toujours plus informatisé et robotisé, etc.

Il revient à la « gauche » la responsabilité de ne pas renoncer à construire un peuple de l’émancipation et de féconder le « populisme » qui vient avec ses meilleures traditions. Parmi celles-ci, la défense et la promotion de la souveraineté populaire constituera l’enjeu d’une bataille singulière. Elle est aujourd’hui littéralement désossée par le fait que la plupart des questions économiques et monétaires qui déterminent la vie concrète et quotidienne des individus sont traitées en dehors de son champ et de la délibération collective.

Au fond, dans le cadre de l’économie globalisée, investir la souveraineté populaire peut servir deux projets antagoniques. Au service des forces de l’ordre établi – et de leur chien de garde de l’extrême-droite –, elle constituera une technique de deshumanisation [2] de la société pour que puisse éclore un projet autoritaire qui stimulera les concurrences au sein de la population. Ici, il s’agira de la diviser et de mieux la discipliner dans le cadre d’une lutte globale contre les autres « unités pays » du système.

Au service d’un projet et d’un discours visant à construire un pays meilleur – et non à administrer celui dans lequel nous vivons – fondé sur le principe selon lequel la justice sociale, l’inclusion des secteurs subalternes dans les affaires de l’Etat, dont la fonction doit être d’œuvrer à la redistribution de la richesse, sont les moteurs de la prospérité, la souveraineté populaire devient une technique d’humanisation de la société, de l’économie et du monde.

Si elle ne s’y réduit pas, la question de la souveraineté populaire rencontre celle de l’Etat. En procédant à la libéralisation intégrale des activités du capital et à l’extension permanente des domaines de la vie sociale « marchandisés » (transports, alimentation, santé, éducation, environnement, etc.), les Etats ont enclenché une double dynamique de perte de contrôle progressive de leurs instruments de pilotage économiques (monnaie, contrôle des capitaux, fiscalité, etc.) et de régulation collective des sociétés (travail, cohésion sociale, industrialisation, éducation, etc.). Ce faisant, ils ont miné leur propre légitimité politique et morale, ainsi que leur puissance, en abandonnant aux marchés une partie croissante des services qu’ils assuraient aux populations et en renonçant aux leviers qui leur permettaient de garantir et de développer leurs ressources.

Relocaliser ces domaines dans la sphère d’une souveraineté politique [3] mise au service de la justice et de la prospérité constitue la feuille de route pour un « populisme » de gauche. Dans notre pays, un enfant sur cinq (plus de trois millions d’individus) vit, selon l’Unicef [4], sous le seuil de pauvreté. Trente mille ne disposent pas de logement et 140 000 sortent du système scolaire chaque année. La pauvreté des enfants matérialise le laboratoire humain que met peu à peu en place le système en crise et révèle comment il compte traiter les prochaines générations humaines pour se perpétuer.

Pourtant, force est de constater qu’en France, l’heure n’est pas propice au « populisme » de gauche. L’hégémonie est du côté de la droite et du Front national. Ce dernier a su capter l’énergie « populiste » et assumer une double fonction « populiste » de droite (« entre nous, et tous contre tous ») et de gauche (« solidaires, mais entre nous » dans sa version). Pour sa part, la gauche de transformation réellement existante est « cornérisée » et l’absence d’un mouvement social revendicatif pèse sur ses capacités offensives et hégémoniques. Dans le même temps, notre pays n’est pas confronté aux conditions extrêmes qui sévissent dans les pays du sud de l’Europe. Notre « élitocratie » ne développe pas la même stratégie que dans ces pays. Elle rabote consciencieusement et méthodiquement l’Etat social plus qu’elle n’inflige un « blitz » austéritaire frontal et généralisé à une population dont les classes moyennes constituent encore une charpente de consentement solide au système, même si elles sont de plus en plus insatisfaites.

Piégés dans le conduit d’une lente désagrégation plutôt que pris dans le mouvement d’une désorientation brutale du système, tous ceux et toutes celles qui veulent construire la France à venir comme un pays meilleur œuvrant au bien-être de la majorité, à la bonne vie pour tous et à la fin de l’injuste répartition des richesses et des ressources – qui reste la principale source des conflits et des violences au sein de la population et entre elles – ont la tâche de se préparer au « moment populiste ».

Cette perspective exige l’élaboration d’un discours capable d’unifier largement autour des paradigmes du commun, de la justice, de la redistribution comme moteurs de prospérité et de bien-être individuel et collectif. Un tel discours, nécessairement radical dans ce qu’il exige des forces dominantes pour contribuer au bien vivre commun, doit s’accompagner d’une stratégie d’action patiente capable de mettre la gauche organisée au service des demandes politiques et sociales multiples et sectorielles issues de la société et de lui permettre d’agir en faveur du développement de solidarités concrètes avec les populations.

Abstrait ? Dans un texte d’orientation soumis au débat interne de Die Linke, les deux co-présidents du parti de la gauche allemande, Katja Kipping et Bernd Riexinger, proposent de mettre de la chair autour de la notion de « populisme » de gauche. Selon eux, le défi à venir pour la gauche est de faire naître « une politique hégémonique d’émancipation, un nouveau populisme de gauche qui apporte dans le même temps un nouveau langage et une nouvelle aptitude pour le conflit – y compris au sein de la gauche ». Et les deux dirigeants d’ajouter : « Nous devons être en mesure de combiner luttes, conflits de résistance et développement de perspectives communes. Nous avons besoin de nouveaux agents du commun qui, conscients des différences et des disparités de temporalités, travaillent sur des solutions pragmatiques. Mais ce n’est pas tout. Il faut aussi écouter le bruit de la rue et apprendre à parler, discuter, encore et encore. C’est pourquoi » précisent-ils « (...) nous suggérons une stratégie de l’écoute dans laquelle les locaux de notre parti pourraient par exemple ouvrir leurs portes et être utilisés comme des forums par les mouvements sociaux. Ce faisant, ils seraient des points de départ pour le développement de nouvelles formes d’organisation transformatrices dans nos quartiers et nos communautés locales, dans le but d’accroître conjointement la solidarité, de renforcer la culture de l’accueil et la maîtrise (« empowerment ») de la vie quotidienne. Par ce processus » concluent-ils, « nous pourrions renforcer notre propre capacité d’action et de campagnes localement » [5].

Un autre populisme est possible. Le peuple est une alliance. A nous de la construire.

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Documents joints

Notes

[1] Chantal Mouffe est professeure de théorie politique au Centre for the Study of Democracy de l’Université de Westminster à Londres. Parmi ses ouvrages, lire, entre autres, Agonistique. - Penser politiquement le monde-, Beaux-Arts de Paris éditions, Paris, 2014. Chantal Mouffe est également l’auteure de The Democratic Paradox et The Return of the Political (éditions Verso, non traduits) et la co-auteure, avec Ernesto Laclau, de Hégémonie et stratégie socialiste. – Vers une politique démocratique radicale, Les solitaires intempestifs, Paris, 2009. Elle publie, avec le dirigeant de Podemos Íñigo Errejón, Construir pueblo. - Hegemonía y radicalización de la democracia, Icaria Editorial, 2015 (non traduit).

[2] Nous empruntons ce terme au juriste Alain Supiot. Professeur au Collège de France, titulaire de la chaire « Etat social et mondialisation. Analyse juridique des solidarités », il est l’auteur, entre autres, de L’esprit de Philadelphie, la justice sociale face au marché total, Seuil, 2010. Cet ouvrage expose pourquoi la justice et la solidarité sociales fondent la prospérité de la société.

[3] Sur cette question de la souveraineté politique et de la démocratie économique, lire Serge Halimi, « Comment échapper à la confusion politique ? », Le Monde diplomatique, mai 2015.

[4] « Chaque enfant compte. Partout, tout le temps », Rapport alternatif de l’Unicef et de ses partenaires dans le cadre de l’audition de la France par le comité des droits de l’enfant des Nations unies, juin 2015.

[5] Katja Kipping et Bernd Riexinger, « The Coming Democracy : Socialism 2.0. On the duties and opportunities of a party of the future in the Europe of tomorrow », Berlin, 2015. Disponible en anglais sur le site de Katja Kipping : http://www.katja-kipping.de/de/article/895.the-coming-democracy-socialism-2-0.html.

 

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29 octobre 2016 6 29 /10 /octobre /2016 03:12

 «L'HEURE DU PEUPLE»   

 

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Vendredi 21 octobre 2016, Jean-Luc Mélenchon et Chantal Mouffe (philosophe belge) tenaient une conférence intitulée « L'Heure du peuple » à la maison de l'Amérique latine, à l'invitation de l'association « Mémoire des luttes ». Parmi les grands thèmes de cette conférence : 

- Qu'est-ce que le peuple ? 

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https://www.youtube.com/watch?v=FtriFMxsOWw

 

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6 octobre 2016 4 06 /10 /octobre /2016 06:39

Relevé

Quand on parle de démocratie on la réduit aux droits de l’homme et aux élections. Les droits de l’homme ne font pas une politique. On parle de démocratie et on la pense à la façon libérale.

La démocratie en occident est l’articulation de la tradition libérale des droits de l’homme et du pluralisme avec la tradition démocratique de la souveraineté populaire. Ces deux logiques du politique sont inconciliables. Une liberté parfaite avec une égalité parfaite n’est pas possible. Il y a donc tension entre ces deux principes.

Aujourd’hui, il y a un dépassement de la logique démocratique par le libéralisme. Les partis de droite ou de gauche acceptent l’idée qu’il n’y a pas d’alternative à la globalisation néolibérale, de là l’origine du succès des partis nationalistes de droite qui disent : il y a une alternative, nous on va donner la voix au peuple.

Il faut penser la souveraineté populaire par la participation du peuple aux affaires de la cité, pas seulement dire qu’il suffit de défendre les droits de l’homme.

Il y a 2 façons fondamentales de penser le politique : la manière associative (espace où on va agir en commun, trouver une sorte d’harmonie par le consensus délibératif ou l‘agrégation des intérêts), la manière dissociative qui dit que le domaine du politique c’est celui du conflit et du comment vivre ensemble sans nier l’antagonisme, donc trouver des formes qui ne mènent pas à la guerre civile.

Les citoyens, lorsqu’ils vont voter, doivent pouvoir faire un véritable choix entre différentes options.

Il faut construire un populisme de gauche en opposition au populisme de droite, un populisme qui dit que la faute n’en revient pas aux immigrés mais au néolibéralisme.

La distinction droite gauche est d’ordre sociologique, le populisme est transversal, il doit permettre de rassembler des citoyens qui éprouvent les mêmes difficultés.

Le peuple est une construction politique et se distingue de la population.

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http://www.franceculture.fr/emissions/hors-champs/chantal-mouffe-le-consensus-face-la-democratie?xtmc=chantal%20%20mouffe&xtnp=1&xtcr=1

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13 septembre 2016 2 13 /09 /septembre /2016 06:34

-Chantal Mouffe (philosophe du politique), n’entend pas faire de la philosophie politique normative (dans l’éther, hors sol,…), elle s’intéresse à la réalité, elle entend « partir des choses comme elles sont pour comprendre comment on peut les transformer » …. dit ce qu’est pour elle le populisme,…

-Roger Martelli (historien et co-directeur de la rédaction Regard). Il faut casser le consensus, battre politiquement la politique libérale qui a tétanisé la gauche, remobiliser les catégories populaires, …. On ne construit pas le peuple en se référant nominalement à lui mais en le rassemblant autour du projet qui l’émancipe,….

- J-L Mélenchon (candidat à l’élection présidentielle pour la France insoumise). Le peuple se définit par des conditions subjectives, l’acteur qu’il est va se constituer parce qu’il a la nécessité historique de l’intérêt général humain,… Comment le peuple politique va-t-il se construire ? En devenant constituant, c'est-à-dire en se réappropriant l’énoncé de la Constitution.

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http://www.dailymotion.com/video/x4sczoe_faut-il-construire-un-populisme-de-gauche-rm-2016_school

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12 septembre 2016 1 12 /09 /septembre /2016 14:43

« Je soutiens que la croyance en la possibilité d’un consensus rationnel universel a conduit la pensée de la démocratie sur une fausse route »

« Ce dont nous avons besoin c’est du développement de ce que j’appelle un populisme de gauche. (…) La seule façon de pouvoir enrayer aujourd’hui le développement du populisme de droite, c’est de développer un populisme de gauche, qui va mobiliser les affects. La force du populisme de droite, c’est d’avoir compris le rôle des affects en politique. »

Chantal Mouffe

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Concernant le mouvement Nuit debout, Chantal Mouffe observe que s’il s’oppose au consensus de la postdémocratie il est partisan d’un autre consensus : le sien, or, dit-elle « On doit se réjouir du retour des clivages politiques » car « on ne peut pas imaginer que tout le monde soit d’accord ». En démocratie réelle, il y a « toujours quelqu’un qui va gagner et qui va perdre ». Pour que le mouvement ne disparaisse pas, « si on veut vraiment changer la société il faut qu’il y ait institutionnalisation » (transformation en parti). La démocratie n’est pas ‘présentiste’ (type associatif), elle est représentative et plurielle (type dissociatif) car « pour décider il faut qu’il y ait des alternatives* » permettant au conflit d’émerger et qu’il soit résolu au travers de procédures qui permettent de « s’opposer sans se massacrer », c’est le mode agonistique (ami-adversaire) qui met en jeu le eux-nous.

*Podemos : « Tenemos votos pero no tenemos voz » (Nous avons le droit de vote mais pas de proposition alternative)

Exergue

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Entretien avec Chantal Mouffe : http://www.

franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/vive-le-dissensus

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6 septembre 2016 2 06 /09 /septembre /2016 08:14

Essai de résumé : La perte du conflit/l’avènement du consensus a dissous l’antagonisme et dilué le corps du peuple, créé la post-démocratie dans laquelle ne se distingue plus le nous du eux. Le populisme a vocation à reconstituer le corps du peuple qui acquiert son identité en désignant l’adversaire, adversaire bien différent pour la droite et la gauche. Alors, la politique réapparaît de la réémergence de l’antagonisme, en ‘mobilisation des affects’ dans un cadre ‘partisan’ conjuguant horizontalité et verticalité car il n’y a pas d'’auto-organisation de la multitude’.

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Il y a donc, en politique, une nécessité vitale d’identité (qui permet le : j’existe), d’identification (pour ou contre).

Questions au hasard. Peut-on analyser l’auteur d’attentat comme un individu en quête d’identité ? (identité refusée ou vécue comme telle. voir Magyd Cherfi: http://exergue.over-blog.com/2016/09/magyd-cherfi-zebda-ma-part-de-gaulois.html). Le récit (même sans cesse revisité) que propose la connaissance de l’Histoire n’est-il pas créateur d’identité ? Si oui, l’enseignement de l’Histoire n’est-il pas indispensable (rentable), ou la famille existe-t-elle sans Histoire ? Y a-t-il des identités meurtrières ? (livre : Les identités meurtrières de Amin Maalouf). Identité inclusive ou exclusive ? (Europe laïque ou chrétienne ?). Démos, ethnos et laos ? (voir : http://www.institut-jacquescartier.fr/tags/laos/, etc.,… Qui a intérêt à ce que le corps du peuple (qui n’est pas population) ne se constitue pas en souveraineté ?, etc.…

Exergue

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Chantal Mouffe : “Il n'y a pas de politique sans adversaire”

Source : http://www.telerama.fr/livre/chantal-mouffe-philosophe-il-n-y-a-pas-de-politique-sans-adversaire,141096.php

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Halte au consensus, vive l'antagonisme ! La philosophe belge, inspiratrice de la nouvelle gauche radicale, prône la nécessité du clivage pour donner un nouvel élan à nos démocraties libérales modernes.

Alors qu'Emmanuel Macron vient de lancer son mouvement « En marche ! » qu'il veut situer au-delà de l'opposition gauche-droite, la philosophe belge Chantal Mouffe, professeur de théorie politique à l'Université de Westminster à Londres, publie L'Illusion du consensus (éd. Albin Michel), un essai qui cherche justement à raviver la nécessité du clivage et de l'antagonisme en politique... Alors que les noctambules de Nuit Debout tiennent le haut du pavé, cette même philosophe fait paraître un autre livre, Le Paradoxe démocratique (Beaux-Arts de Paris éditions) dans lequel elle insiste sur l'urgence de l'affirmation d'une souveraineté populaire. Le premier essai est initialement paru en anglais en 2005 ; le second en 2000... Ces décalages temporels en disent long sur la réception française de l'œuvre de Chantal Mouffe, encore méconnue dans l'hexagone mais reconnue internationalement. Quelques jours avant notre entretien, elle était à Johannesburg en Afrique du Sud pour parler du lien entre politique et passion, puis à Madrid en Espagne pour participer à un groupe de réflexion de Podemos. Dans un café, des jeunes, après l'avoir reconnue, se sont jetés sur elle pour la prendre en photo : « La mère de Podemos, la mère de Podemos ! », criaient-ils. « Tant que ce n'est pas la grand-mère, ça me va ! », s'amuse la philosophe née en 1943. Rencontre avec une analyste radicale de nos démocraties, lucide et engagée.

Le bandeau rouge de L'Illusion du consensus vous présente comme « L'inspiratrice de la nouvelle gauche radicale ». Cela vous fait-il sourire ?

Hégénomie et stratégie socialiste. Vers une politique démocratique radicale (2009, initialement paru en 1985) livre que j'ai écrit avec mon mari, Ernesto Laclau (1935-2014), est en effet souvent désigné comme l'une des sources d'inspiration de Syriza, en Grèce, et de Podemos, en Espagne. L'ancien ministre grec des finances, Yanis Varoufakis, a fait ses études d'économie à Essex en Grande-Bretagne où mon mari enseignait la théorie politique dans le département « Ideology and Discourse Analysis »... Le lien est plus fort avec Podemos qui se revendique de notre livre et notamment de notre remise en question de l'essentialisme, selon lequel les identités seraient données et figées. Nous pensons au contraire que les identités sont toujours construites, en mouvement. Dans ce livre, nous critiquions en particulier l'essentialisme de classe, c'est-à-dire l'idée selon laquelle les identités sont toujours des identités de classe et que l'identité de chacun provient de la place qu'il occupe dans les relations de production.

Quel était le contexte ?

Nous avons écrit cet essai au début des années 1980, à un moment où ni la gauche marxiste, qui existait encore, ni la gauche sociale-démocrate, ne savaient vraiment quoi faire avec les mouvements sociaux — les luttes féministes, écologiques, les luttes pour les droits des homosexuels, etc. Avec Ernesto Laclau, nous nous sommes inspirés de deux sources théoriques, Antonio Gramsci, d'un côté, et le postructuralisme, de l'autre (Derrida, Foucault et Lacan). Nous avons montré que la politique consiste toujours à construire des identités, idée aujourd'hui très forte au sein de Podemos qui s'incarne dans leur critique de la vision traditionnelle de la gauche qui veut représenter des intérêts déjà donnés. Non, disent-ils, ces intérêts, il faut les construire. Du coup, Podemos veut s'adresser à un public plus vaste que le public habituel de gauche ; ils veulent gagner des électeurs du Parti populaire, le parti de droite conservateur. Toute la stratégie politique de Podemos est une mise en question de l'essentialisme. Ils cherchent à occuper une centralité, qui n'a rien à voir avec le centre. Une centralité qui est plutôt une nouvelle hégémonie, concept issu de Gramsci, qui consiste à rallier à leur cause toute une série de gens qui pouvaient même être de droite au départ, la politique consistant à créer des identités, donc à transformer les subjectivités.

Le consensus en politique, c'est une illusion ?

Oui, dans le sens où il n'y a pas de politique sans adversaire. La politique a toujours à voir avec la construction d'une identité collective, d'un « nous » qui, pour se constituer, doit se distinguer d'un « eux ». C'est l'antagonisme qui est ainsi à la base du politique, et jamais le consensus. Un consensus démocratique rationnel, à la Jürgen Habermas, philosophe qui croit en la supériorité rationnelle de la démocratie libérale, et donc en sa validité universelle, ce n'est pas possible. Le champ politique doit être partisan ; il est traversé par une forme de négativité radicale qu'on ne peut pas non plus dépasser à la manière dialectique d'un Hegel ou d'un Marx. Pour Podemos, l'adversaire, c'est la « casta ». Influencé par les expériences nationales populaires des gouvernements progressistes d'Amérique latine, Podemos cherche à construire la « gente », un peuple, une volonté populaire, une volonté collective. La politique n'a pas pour but d'établir des procédures rationnelles pour parvenir à un consensus, ni d'éliminer son ennemi politique comme dans la stratégie révolutionnaire, mais plutôt d'établir les institutions qui vont permettre lorsque le conflit se manifeste qu'il ne prenne pas la forme d'une guerre entre ennemis, mais celle d'une lutte entre adversaires. Alors que les ennemis n'ont aucun espace symbolique commun, les adversaires en ont un, mais qu'ils souhaitent organiser différemment.

C'est une vision populiste ?

Effectivement. Le terme de populisme est très dévalorisé, mais fondamentalement, Podemos est un mouvement populiste de gauche. Le populisme de gauche est nécessaire, seule réponse possible au populisme de droite qui n'a cessé de se développer en Europe, en raison du règne du consensus centriste, qui fait qu'il n'y a plus de grande différence entre le centre droit et le centre gauche, qui ont tous deux appuyé les politiques d'austérité et cherché à sauver les banques, après la crise de 2008. Nous avons besoin d'un populisme de gauche qui seul permettra de contrecarrer le populisme de Marine Le Pen. Cette dernière est en train de construire un peuple, un peuple qui a désigné ses adversaires, les immigrés, les migrants, les étrangers. Il faut en face construire un autre peuple qui inclut les migrants et qui désigne à son tour ses adversaires : les multinationales, les noyaux durs du néolibéralisme. Spinoza disait que la seule façon de lutter contre un affect, c'est d'en développer un autre qui soit plus fort. Marine Le Pen sait mobiliser ces affects d'une façon xénophobe. Il faut parvenir à utiliser ces affects autrement politiquement, et non faire de la condamnation morale. Les oppositions doivent être envisagées en termes politiques (gauche-droite) et non en termes moraux (bien-mal). Cette question de l'affect en politique est centrale, ce que ne comprend pas du tout la gauche rationaliste et consensuelle. Pour être en mesure de mobiliser les passions à des fins démocratiques, la politique doit avoir un caractère partisan.

Que pensez-vous du mouvement français Nuit Debout ?

J'y suis bien sûr favorable. Il était temps que les Français se réveillent. Quand il y a eu Occupy Wall Street, on se demandait pourquoi il n'y avait rien en France. J'ai longtemps cru que les jeunes Français avaient encore une certaine foi dans la politique traditionnelle et les partis. Après les années Nicolas Sarkozy, François Hollande a su éveiller quelques espoirs à gauche mais qui sont vite retombés. Nuit Debout ressemble davantage à Occupy Wall Street qu'à Podemos. Si Podemos n'est pas le parti des Indignados, il n'aurait pas pu naître sans eux, sans le terrain qu'ils avaient préparé. Indignados est né en mai 2011, et a suscité pendant deux ans une effervescence dans la société civile espagnole, et puis les élections ont eu lieu, remportées par le Parti populaire. Ceux qui ont créé Podemos se sont dit qu'il était tragique de laisser mourir cette effervescence ; ils sont intervenus de manière institutionnelle, en créant le parti en janvier 2014 qui s'est présenté et a obtenu des sièges aux élections européennes en mars 2014. Ils ont décidé de consolider cette réussite en devenant une machine électorale. Ceci dit, Podemos ne veut pas être un parti traditionnel, mais cherche à trouver un lien entre la forme du parti, nécessaire pour prendre le pouvoir, et la société civile.

Prendre le pouvoir, c'est donc nécessaire selon vous ?

Oui. A la différence de Toni Negri et Michael Hardt, je ne crois pas du tout en l'auto-organisation de la multitude. La politique radicale doit conjuguer un moment horizontal et un moment vertical, c'est-à-dire établir une synergie entre le mouvement social, les luttes, d'un côté, et les partis, les institutions libérales démocratiques, de l'autre. Cela a marché en Espagne et en Grèce. Il faut voir ce que va donner Nuit Debout. S'ils continuent à refuser toute forme hiérarchique, ils vont disparaître sans laisser de trace fondamentale comme Occupy — bien que le succès de Bernie Sanders y soit un peu lié... — ou alors il vont perdurer en établissant un lien avec un mouvement, un parti. Je le répète encore une fois, nous avons besoin d'un populisme de gauche.

Comment avez-vous observé l'affaire de la mode islamique en France ?

C'est une résurgence de l'affaire du voile qui est tellement franco-française... Je ne suis pas laïque intégriste. Je suis pour accepter beaucoup plus de diversité culturelle mais avec des limites. Pour la burqa et le niqab, je mets l'alerte. Ces pratiques sont en contradiction totale avec la vision démocratique de l'espace public, un espace où l'on peut se voir, se rencontrer, se reconnaître. L'interdire sur des bases féministes est ridicule, car cela n'a rien à voir avec le féminisme : ce n'est pas une atteinte à l'idée de la femme, c'est une atteinte à notre conception occidentale de l'espace public. En Grande-Bretagne, il existe un débat autour du pluralisme légal, le fait que la communauté musulmane qui vit en Grande-Bretagne pourrait être régie par la charia, comme si chaque communauté pouvait vivre selon sa propre loi, comme s'il n'y avait pas d'ordre juridique commun aux citoyens. Or, nous devons vivre ensemble en suivant et respectant certaines règles et valeurs. Je suis favorable à plus de pluralisme — on ne vit pas, on ne mange pas, on ne s'habille pas de la même façon —, mais pas dans les principes de la constitution, qui restent la base de la communauté politique.

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