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4 novembre 2016 5 04 /11 /novembre /2016 17:48

Ah ! le populisme. Que ne dit-on pas à son propos ! Aussi vous est-il chaudement recommandé la lecture des 3 textes ci-dessous (Rancière, Traverso et Stiegler).

Et puis, en complément : un échange (en 3 courtes vidéos) qui a eu lieu il y a déjà quelques années entre Julliard et Mélenchon où il commence à être question de populisme et dont l’intitulé est : Le peuple a-t-il toujours raison ? (1).

Exergue  

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Source : http://www.slate.fr/story/71963/populiste-injure-politique-partis

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Le mot «populisme» a beaucoup servi ces derniers mois. Il a été prononcé à propos des attaques contre l’islam de Marine Le Pen, de la dénonciation des élites de Jean-Luc Mélenchon, de la transformation des Roms en boucs émissaires par Nicolas Sarkozy… De quoi est donc fait ce populisme qui frappe les démocraties occidentales ? Libération a sollicité trois philosophes: Jacques Rancière qui critique la notion même de populisme. Enzo Traverso qui  s’inquiète de la montée de l’islamophobie et Bernard Stiegler qui analyse le «populisme industriel» né du passage de la démocratie de l’écrit à la société de l’image analogique.

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Texte de J. Rancière

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Non, le peuple n’est pas une masse brutale et ignorante

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«Il ne se passe pas de jour où l’on n’entende dénoncer les risques du populisme. Il n’est pas pour autant facile de saisir ce que le mot désigne. Qu’est-ce qu’un populiste ? A travers tous les flottements du mot, le discours dominant semble le caractériser par trois traits essentiels : un style d’interlocution qui s’adresse directement au peuple par-delà ses représentants et ses notables ; l’affirmation que gouvernements et élites dirigeantes se soucient de leurs propres intérêts plus que de la chose publique ; une rhétorique identitaire qui exprime la crainte et le rejet des étrangers.

Il est clair pourtant qu’aucune nécessité ne lie ces trois traits. Qu’il existe une entité appelée peuple qui est la source du pouvoir et l’interlocuteur prioritaire du discours politique, c’est la conviction qui animait les orateurs républicains et socialistes d’antan. Il ne s’y lie aucune forme de sentiment raciste ou xénophobe. Que nos politiciens pensent à leur carrière plus qu’à l’avenir de leurs concitoyens et que nos gouvernants vivent en symbiose avec les représentants des grands intérêts financiers, il n’est besoin d’aucun démagogue pour le proclamer. La même presse qui dénonce les dérives «populistes» nous en fournit jour après jour les témoignages les plus détaillés. De leur côté, les chefs d’Etat et de gouvernement dits «populistes», comme Silvio Berlusconi ou Nicolas Sarkozy, se gardent bien de propager l’idée «populiste» que les élites sont corrompues. Le terme «populisme» ne sert pas à caractériser une force politique définie. Il ne désigne pas une idéologie ni même un style politique cohérent. Il sert simplement à dessiner l’image d’un certain peuple.

Car «le peuple» n’existe pas. Ce qui existe ce sont des figures diverses, voire antagoniques du peuple, des figures construites en privilégiant certains modes de rassemblement, certains traits distinctifs, certaines capacités ou incapacités. La notion de populisme construit un peuple caractérisé par l’alliage redoutable d’une capacité - la puissance brute du grand nombre - et d’une incapacité - l’ignorance attribuée à ce même grand nombre. Pour cela, le troisième trait, le racisme, est essentiel. Il s’agit de montrer à des démocrates toujours suspects d’«angélisme», ce qu’est en vérité le peuple profond : une meute habitée par une pulsion primaire de rejet qui vise en même temps les gouvernants qu’elle déclare traîtres, faute de comprendre la complexité des mécanismes politiques, et les étrangers qu’elle redoute par attachement atavique à un cadre de vie menacé par l’évolution démographique, économique et sociale. La notion de populisme remet en scène une image du peuple élaborée à la fin du XIXe siècle par des penseurs comme Hippolyte Taine et Gustave Le Bon, effrayés par la Commune de Paris et la montée du mouvement ouvrier : celle des foules ignorantes impressionnées par les mots sonores des «meneurs» et menées aux violences extrêmes par la circulation de rumeurs incontrôlées et de frayeurs contagieuses.

Ces déchaînements épidémiques de foules aveugles entraînées par des leaders charismatiques sont-ils vraiment à l’ordre du jour chez nous ? Quels que soient les griefs exprimés tous les jours à l’égard des immigrés et notamment des «jeunes des banlieues», ils ne se traduisent pas en manifestations populaires de masse. Ce qu’on appelle racisme aujourd’hui dans notre pays est essentiellement la conjonction de deux choses. Ce sont d’abord des formes de discrimination à l’embauche ou au logement qui s’exercent parfaitement dans des bureaux aseptisés. Ce sont ensuite des mesures d’Etat dont aucune n’a été la conséquence de mouvements de masse : restrictions à l’entrée du territoire, refus de donner des papiers à des gens qui travaillent, cotisent et paient des impôts en France depuis des années, restriction du droit du sol, double peine, lois contre le foulard et la burqa, taux imposés de reconduites à la frontière ou de démantèlements de campements de nomades. Ces mesures ont pour but essentiel de précariser une partie de la population quant à ses droits de travailleurs ou de citoyens, de constituer une population de travailleurs qui peuvent toujours être renvoyés chez eux et de Français qui ne sont pas assurés de le rester.

Ces mesures sont appuyées par une campagne idéologique, justifiant cette diminution de droits par l’évidence d’une non-appartenance aux traits caractérisant l’identité nationale. Mais ce ne sont pas les «populistes» du Front national qui ont déclenché cette campagne. Ce sont des intellectuels, de gauche dit-on, qui ont trouvé l’argument imparable : ces gens-là ne sont pas vraiment français puisqu’ils ne sont pas laïques.

Le récent «dérapage» de Marine Le Pen est à cet égard instructif. Il ne fait en effet que condenser en une image concrète une séquence discursive (musulman = islamiste = nazi) qui traîne un peu partout dans la prose dite républicaine. L’extrême droite «populiste» n’exprime pas une passion xénophobe spécifique émanant des profondeurs du corps populaire ; elle est un satellite qui monnaye à son profit les stratégies d’Etat et les campagnes intellectuelles distinguées. L’Etat entretient le sentiment permanent d’une insécurité qui mêle les risques de la crise et du chômage à ceux du verglas ou du formamide pour faire culminer le tout dans la menace suprême de l’islamiste terroriste. L’extrême droite met les couleurs de la chair et du sang sur le portrait standard dessiné par les mesures ministérielles et la prose des idéologues.

Ainsi ni les «populistes» ni le peuple mis en scène par les dénonciations rituelles du populisme ne répondent-ils vraiment à leur définition. Mais peu importe à ceux qui en agitent le fantôme. L’essentiel, pour eux, est d’amalgamer l’idée même du peuple démocratique à l’image de la foule dangereuse. Et d’en tirer la conclusion que nous devons nous en remettre à ceux qui nous gouvernent et que toute contestation de leur légitimité et de leur intégrité est la porte ouverte aux totalitarismes. «Mieux vaut une république bananière qu’une France fasciste», disait un des plus sinistres slogans antilepénistes d’avril 2002. Le battage actuel sur les dangers mortels du populisme vise à fonder en théorie l’idée que nous n’avons pas d’autre choix.»

Jacques Rancière Philosophe

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Texte de Enzo Traverso

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L’ISLAMOPHOBIE EST À LA SOURCE DU NOUVEAU POPULISME DE DROITE

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 «Les mutations connues par l’extrême droite en ce début du XXIe siècle - en gros, depuis la chute du mur de Berlin - bouleversent nos catégories analytiques traditionnelles, souvent inadaptées face à un phénomène nouveau. Le premier lieu commun à réviser est celui qui identifie l’extrême droite au fascisme. Ce dernier en fut la matrice partagée pendant des décennies - au moins jusqu’à la fin des années 1980 -, mais cela est beaucoup moins évident aujourd’hui. Il reste une référence incontestable pour plusieurs mouvements nationalistes apparus en Europe centrale et orientale après la dissolution de l’Empire soviétique. Renouant avec une histoire interrompue en 1945, ils prônent un anticommunisme radical hérité des nationalismes d’avant-guerre et alimenté par quatre décennies de socialisme réel. Tantôt ils revendiquent une filiation à l’égard des dictatures des années 1930, comme Jobbik en Hongrie, qui reprend l’héritage des Croix-Fléchées et cultive la mémoire du maréchal Horthy ; tantôt ils exhument une ancienne mythologie revancharde et expansionniste, comme le Parti de la grande Roumanie ou le Parti croate du droit (HSP), continuateur du mouvement oustachi d’Ante Pavelic.

En Europe occidentale, cependant, le fascisme est pratiquement inexistant, en tant que force politique organisée, dans les pays qui en ont été le berceau historique. En Allemagne, l’influence sur l’opinion des mouvements néonazis est presque nulle. En Espagne, où le legs du franquisme a été recueilli par le Parti populaire, national-catholique et conservateur, les phalangistes sont une espèce en voie d’extinction. En Italie, nous avons assisté à un phénomène paradoxal : la réhabilitation du fascisme dans le discours public et même dans la conscience historique d’un segment significatif de la population - l’antifascisme était le code génétique de la «Première République», pas de l’Italie de Berlusconi - a coïncidé avec une métamorphose profonde des héritiers de Mussolini. Futur et Liberté pour l’Italie (FLI), le parti que vient de lancer leur leader, Gianfranco Fini, se présente comme une droite libérale, réformiste et «progressiste» qui s’attaque au conservatisme politique de Berlusconi et à l’obscurantisme culturel de la Ligue du Nord. Tout en se situant bien plus à droite dans l’échiquier politique français, le Front national essaie, sous l’impulsion de Marine Le Pen, de s’affranchir de l’image traditionnelle d’une extrême droite faite de partisans de la Révolution nationale, d’intégristes catholiques et de nostalgiques de l’Algérie française. Si une composante fascisante demeure en son sein, elle n’est pas hégémonique.

Le déclin de la tradition fasciste laisse toutefois la place à l’essor d’une extrême droite de type nouveau, dont l’idéologie intègre les mutations du XXIe siècle. Dans le sillage de Jean-Yves Camus, plusieurs chercheurs ont souligné ses traits inédits : l’abandon du culte de l’Etat au profit d’une vision du monde néolibérale axée sur la critique de l’Etat-providence, la révolte fiscale, la dérégulation économique et la valorisation des libertés individuelles, opposées à toute interférence étatique. Le refus de la démocratie - ou son interprétation dans un sens plébiscitaire et autoritaire - ne s’accompagne pas toujours du nationalisme qui, dans certains cas, est troqué pour des formes d’ethnocentrisme remettant en cause le modèle de l’Etat-nation, comme le montrent la Ligue du Nord italienne ou l’extrême droite flamande. Ailleurs, le nationalisme prend la forme d’une défense de l’Occident menacé par la mondialisation et le choc des civilisations. Le cocktail singulier de xénophobie, d’individualisme, de défense des droits des femmes et d’homosexualité assumée que Pim Fortuyn avait concocté aux Pays-Bas en 2002, a été la clef d’une percée électorale durable. Des traits similaires caractérisent d’autres mouvements politiques en Europe du Nord comme le Vlaams Belang en Belgique, le Parti populaire danois et l’extrême droite suédoise, qui vient de faire son entrée au Parlement de Stockholm. Mais nous les retrouvons aussi - bien que mélangés à des stéréotypes plus traditionalistes - chez le Parti libéral autrichien (dont le leader charismatique fut Jörg Haider) qui s’est imposé, lors des élections d’octobre, comme la deuxième force politique à Vienne (27% des voix).

L’élément fédérateur de cette nouvelle extrême droite réside dans la xénophobie, déclinée comme un rejet violent des immigrés et, plus particulièrement, de l’islam. Véritable axe structurant de leur propagande, l’islamophobie joue pour ces mouvements le rôle qui fut jadis celui de l’antisémitisme pour les nationalismes et les fascismes d’avant la Seconde Guerre mondiale. La mémoire de la Shoah - une perception historique de l’antisémitisme au prisme de son aboutissement génocidaire - tend à obscurcir ces analogies pourtant évidentes. Le portrait de l’arabo-musulman brossé par la xénophobie contemporaine ne diffère pas beaucoup de celui du juif construit par l’antisémitisme au début du XXe siècle. Dans les deux cas, les pratiques religieuses, culturelles, vestimentaires et alimentaires d’une minorité ont été mobilisées afin de construire le stéréotype négatif d’un corps étranger et inassimilable à la communauté nationale. Sur le plan politique, le spectre du terrorisme islamiste a remplacé celui du judéo-bolchevisme. Aujourd’hui, l’antisémitisme demeure un trait distinctif des nationalismes d’Europe centrale, où l’islam est quasi inexistant et le tournant de 1989 a revitalisé les vieux démons (toujours présents, même là où il n’y a plus de juifs), mais il a presque disparu du discours de l’extrême droite occidentale (qui parfois affiche ses sympathies à l’égard d’Israël).

Au fond, la phobie du voile islamique, l’obsession des minarets et l’identification des populations migrantes (ou, selon l’expression conventionnelle, «issues de l’immigration») aux classes dangereuses, ne font que reproduire sous une forme nouvelle, culturaliste plutôt que scientiste, un mécanisme ancien de rejet social et d’exclusion morale que Erving Goffman avait résumé par le concept de stigma. Ses manifestations extérieures sont aujourd’hui inédites, mais sa fonction n’a pas changé. Et même ses matériaux sont parfois empruntés à un imaginaire colonial qui a toujours servi à définir, négativement, des «identités» fragiles ou incertaines, fondées sur la peur de l’étranger (l’envahisseur et l’ennemi).

Cette nouvelle extrême droite «défascisée» prend alors la forme du populisme. Le concept, comme chacun sait, est vague, élastique, ambigu, voire détestable lorsqu’il est utilisé pour affirmer le mépris aristocratique à l’égard du peuple. Reste que les percées électorales fréquentes de cette nouvelle extrême droite prouvent sa capacité à trouver un consensus auprès des classes laborieuses et des couches les plus démunies. Le populisme de droite - Ernesto Laclau l’a bien souligné - s’alimente du désarroi d’un peuple qui a été abandonné par la gauche, dont la tâche devrait être celle de l’organiser et le représenter. Le populisme, enfin, est une catégorie transversale qui indique une frontière poreuse entre la droite et l’extrême droite. Si quelqu’un avait des doutes à ce sujet, Nicolas Sarkozy s’est chargé de les dissiper depuis son élection, d’abord en créant un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale, puis en lançant une campagne contre les Roms, désignés comme une ethnie dangereuse de voleurs nomades, coupables de répandre la terreur dans nos quartiers paisibles avec leurs raids en Mercedes.»

Enzo Traverso Philosophe

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Texte de Bernard Stiegler

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Les médias analogiques ont engendré un nouveau populisme

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«Le populisme est un penchant constitutif de la démocratie. Seule une critique constante de la démocratie par elle-même peut le contenir. Lorsque la démocratie perd cette capacité à se critiquer elle-même, elle file un très mauvais coton où elle se décompose, qui la dénature, et qui tient à sa fragilité essentielle. C’est pourquoi les adversaires de la démocratie posent que le populisme, loin de dénaturer la démocratie, en révèle la véritable nature. Ainsi de Socrate et de Platon.

Pour lutter contre le populisme aussi bien que contre les adversaires de la démocratie, il faut redevenir capable de critiquer sa tendance à engendrer le populisme plus que tout autre régime. La démocratie est une façon de mettre en œuvre la chose publique en sorte que tous y prennent part, et sa critique doit s’effectuer à tous les niveaux de la société. C’est pourquoi elle commence par l’institution d’une éducation permettant à chacun de reconnaître la valeur des savoirs qui fondent les processus critiques où elle doit sans cesse se réinventer. Sans ce dispositif éducatif vigoureux, la démocratie réelle devient formelle, se discrédite et se ruine de l’intérieur. Cependant, le dispositif éducatif est intrinsèquement lié aux techniques de publication qui rendent possible la Res publica, dont la démocratie est un régime possible parmi d’autres - son régime critique, précisément.

Vivons-nous aujourd’hui dans un tel régime ? Certainement pas : le dispositif de publication par où la chose publique peut se constituer a muté il y a des décennies sans que nous ayons seulement commencé à élaborer la pensée de cette transformation au cours de laquelle la chose publique est devenue la chose publicisée par les publicistes, les médias de masse «vidant le Parlement», selon Benjamin, le marketing devenant, selon Deleuze, le nouvel «instrument du contrôle social» - et le marché phagocytant ainsi le mouvement de l’universel dont la démocratie se revendique.

Dans ce nouvel état des choses publiques, formées et transformées par le publiciste au service de la «destruction créatrice» constitutive de la «société de marché», le citoyen a été dissous par le consommateur à mesure que la télévision s’imposait comme télécratie. Cette liquidation de la démocratie par la télécratie n’est pas d’abord une question politique : c’est un programme économique fondé sur l’organisation d’une obsolescence structurelle, sollicitant toujours plus directement les pulsions du consommateur à travers la trash TV et tout ce qui l’accompagne, et qui a conduit au cours des dernières décennies au capitalisme pulsionnel. Celui-ci engendre une consommation addictive qui fait système avec le penchant court-termiste d’un spéculateur lui-même pulsionnel. De cet état de fait installé par la mondialisation menée par la financiarisation exclusivement spéculative a résulté un populisme industriel où prolifèrent désormais les populismes politiques.

Le populisme industriel tire parti des technologies analogiques de captation de l’attention mises en œuvre aux Etats-Unis au début du XXesiècle, comme le montre Al Gore dans la Raison assiégée : les médias de masse, dit-il, y ont ruiné la vie démocratique telle que l’avaient conçue les «pères fondateurs» de la démocratie américaine. Les technologies analogiques de publication transforment le citoyen en consommateur en détournant son désir vers les marchandises, tant et si bien que la «destruction créatrice» théorisée par Schumpeter conduit à la jetabilité généralisée - et avec elle, au dégoût de soi et à la haine des autres.

Familles, églises, écoles, corps intermédaires, partis politiques et institutions démocratiques sont les appareils qui produisent les désirs individuels et collectifs en détournant des pulsions de leur but. A travers les médias de masse, le marketing a systématiquement court-circuité ces structures sociales, sans lesquelles il est impossible de transformer les pulsions court-termistes en ces investissements socio-économiques de toutes sortes qui forment ce qu’on appelle l’avenir. Les médias analogiques ont liquidé les processus d’idéalisation sans lesquels il n’y a plus ni idées, ni savoirs, ni cette conscience critique partagée sans laquelle il n’y a pas de démocratie réelle, cependant que la crise économique mondiale, en révélant l’incurie de cette organisation planétaire de l’obsolescence et la soumission de la chose publique au court-termisme orchestré par le marketing, a conduit au désinvestissement systémique et à la défiance généralisée.

Les idées critiques procèdent de processus d’idéalisation rationnels - ainsi des idéalités mathématiques - qui supposent l’apparition d’une écriture ouvrant au VIIe siècle avant J.-C. l’espace public comme mise en œuvre d’un dispositif de publication à la lettre : il n’y a pas de chose publique sans technologie de publication. Celle-ci ne cesse d’évoluer : si la technologie littérale constitue la condition d’apparition de la Politeiagrecque, nous qui revendiquons cet héritage ne sommes plus seulement des gens du livre. Au cours du XXe siècle, nous sommes devenus les destinataires des médias de masse analogiques dont procède le populisme industriel télécratique, cependant que depuis une quinzaine d’années, les technologies numériques reconfigurent en totalité les sphères publique et privée. L’affaire WikiLeaks constitue en cela un moment historique où l’on voit les «natifs du numérique» s’inviter dans les choses publiques cependant que les protestations démocratiques formalistes, bien loin de prendre la mesure de ce qui leur arrive avec la numérisation, n’ont pas encore pris conscience des immenses altérations que la technologie analogique a fait subir au modèle de la démocratie moderne issu de la lettre imprimée où se formèrent l’humanisme, la Réforme et la République des lettres.

Socrate était un natif de la lettre. Dans les Grecs et l’Irrationnel, Dodds souligne que c’est dans le contexte du conflit de générations où la gérontocratie se sent menacée par les «lumières» qui se forment à travers ce Pharmakon qu’est la lettre que Socrate et Protagoras sont condamnés l’un à la ciguë, l’autre à l’exil. Quant aux natifs de l’analogique, baby boomers vieillissants du XXIe siècle qui ne sont plus des natifs de la lettre et de l’imprimé depuis belle lurette, devenus acritiques devant la transformation des choses publiques par les publicistes, ils peuvent et doivent compter avec la new generation qui, rejetant le consumérisme en s’appropriant le dispositif de publication numérique, a besoin d’eux dans son cheminement vers une nouvelle critique de la démocratie et de l’économie politique. Seule une renaissance démocratique de cette sorte pourra combattre le populisme.»

Ces idées sont approfondies dans un cours et un séminaire dispensé par Bernard Stiegler en ligne sur le site www.pharmakon.fr

Bernard Stiegler philosophe

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Le peuple a-t-il toujours raison ? Echange Julliard-Mélenchon :

http://www.mancalternativa.com/le-peuple-a-t-il-toujours-raison-a122543348

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