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8 mai 2011 7 08 /05 /mai /2011 07:43


Sous le titre « Grammaire amère », Télérama, http://www.telerama.fr/idees/grammaire-amere,68267.php,  fait paraître un article de la plume de Fanny Capel, article sur le contenu duquel il convient de se donner le temps de méditer si on a quelque intérêt pour soi et pour autrui. Il y est question de cet outil qui supporte la pensée et qui ne va pas sans la créer. Il y est question de liberté et de pouvoir. C’est donc, à sa manière, un article politique.

 

Nul doute que les uns seront d’accord pour souscrire au contenu de cet article tandis que d’autres y verront soit du conservatisme, soit de l’élitisme. Concernant ces derniers : propos de personnes qui maîtrisent la langue, propos de « riches » en quelque sorte, propos de « gavés ».

 

Nul doute naturellement qu’il conviendrait de réformer la grammaire - et l’orthographe -, mais à dose non mortelle pour l’articulation de la pensée et ce qu’il y a de culture transmise par la grammaire – et l’orthographe. Car, au bout, lorsqu’une langue meurt, alors qu’on pense qu’elle se régénère, ce sont les êtres qui meurent dans leur dimension humaine, leur dimension historique, leur capacité de réflexion.

Article: Grammaire amère

Le 30 avril 2011 à 15h00

LE FIL IDéES - Moins de cours de français, désintérêt pour l'orthographe et la syntaxe... les règles du langage se perdent. Au risque d'appauvrir la pensée et de créer de nouveaux ghettos.

elle ne représente rien pour lui [...]La mort a une marche inexorable et que malgré la vanitée des efforts humain, elle est imortelle [...] Derrière c'est lunette on pouvait apercevoir des yeux bleu. Elle était perturbait.[...] La carte est un outil rassemble des informations qu'il est impossible de voir sur le terrain il est donc avantageux de se limiter qu'à une surface bien délimitée [...]Les fenêtres de l'atmosphère c'est comme quand les rayons passe à travers sans qu'à travers on le voie. »

A la lecture de ces extraits authentiques de copies ordinaires de lycéens et d'étudiants, force est de ­reconnaître que la guerre de l'orthographe est dépassée. Phrases sans verbe ou bégayantes, conjugaisons farfelues, pronoms incohérents, ­accords inexistants : au-delà de la forme, le sens même est touché. A tel point qu'à la dernière rentrée dix-neuf universités lançaient un programme de remise à niveau en français pour leurs étudiants de première année. Plus grave : à lire les rapports de jury, les futurs instituteurs, à bac +4, seraient eux aussi fâchés avec une langue dont ils auront à inculquer les bases aux enfants. En 2009, à Toulouse, on constate « l'absence de connaissances grammaticales simples chez la plupart des candidats » ou des « erreurs d'orthographe gram­maticale grossières et inacceptables ». Dans ces conditions, le phénomène paraît difficilement réversible.

Mais que fait l'école ? Une étude récente prouve que les cinquièmes de 2005 sont au niveau des CM2 de 1985 et met en évidence l'explosion des fautes grammaticales (1). Confon­dre le verbe « ont » et le pronom « on », ne pas accorder le verbe avec son sujet, autant d'indices que le fonctionnement basique de la langue échappe aux élèves. Selon ­Danièle Manesse, professeur en sciences du langage, qui travaille depuis trente ans avec les jeunes dans les quartiers populaires, « l'enseignement de la langue s'y trouve encore davantage en déshérence : ce sont les troisièmes qui ont le niveau CM2 » !

“En grammaire, il y a non seulement des choses à comprendre, mais aussi des choses à apprendre ».

Les causes ? Un seul chiffre, effrayant : entre 1976 et aujourd'hui, les horaires dévolus au français entre le CM2 et la troisième ont diminué de 800 heures, soit l'équivalent d'une année et demie de cours de français ! La leçon régulière de grammaire, enseignée comme une matière distincte de l'étude de texte, a disparu avec le « décloisonnement » au collège, en 1995, et avec l'« observation réfléchie de la langue » à l'école primaire, en 2002. Danièle Manesse dénonce l'impasse de ces méthodes : « On a négligé la mémorisation et la ­répétition. En grammaire, il y a non seulement des choses à comprendre, mais aussi des choses à apprendre. » Eric Pellet, enseignant en grammaire, linguistique et auteur de manuels (2), constate que la réforme des programmes des années 1990 a introduit « des notions savantes mal sta­bilisées, déformées, très mal adaptées au niveau des élèves ». De fait, les sixiè­mes s'échinaient à comprendre la « progression thématique » ou l'« énon­ciation » d'un texte avant de savoir analyser une phrase.

Les nouveaux programmes Darcos de 2008, inspirés par les chantres de la grammaire traditionnelle, le linguiste Alain Bentolila et l'écrivain Erik Orsenna, entendent corriger le tir. Toutefois, Eric Pellet dénonce le retour de notions grammaticales ­périmées (le complément d'attribution) et met en garde contre l'illusion d'une « grammaire immuable, celle de grand-papa ». Quant à Philippe Desperier, instituteur seine-et-marnais fort de trente ans d'expérience, il y voit une collection d'« outils froids ». Lui réclame surtout du temps pour pratiquer les manipulations de phrases, l'échange oral, l'imprégnation par les textes littéraires, indispensables pour que les enfants n'aient pas l'impression que « la grammaire descend du ciel ». Or, avec l'introduction de l'anglais, de l'informatique et la récente suppression des cours du samedi matin, l'instituteur se sent dans une « situation d'urgence permanente », où il risque de « sacrifier l'essentiel ». Bref, la pédagogie de la grammaire est à réinventer pour peu, comme Eric Pellet le souhaite, qu'on cesse de la considérer « d'un côté comme un machin poussiéreux, de l'autre comme une vérité révélée une fois pour toutes ». Et à condition qu'on assure une formation continue massive des enseignants en la matière.

Mais qui voudra ouvrir ce chantier, à l'heure où un hiérarque de l'Education nationale prophétise la mort de la grammaire, destinée à être supplantée par la communication ? Troublante coïncidence entre ces propos, prononcés en off, et les thèses d'un Giovanni Gentile, ministre de l'Education de Mussolini, qui prônait l'éradication de la grammaire pour « laisser apprendre la ­langue dans son langage vivant ». Le XXIe siècle risque de jeter aux oubliettes une discipline antique qui n'a cessé, depuis les recherches des jansénistes de Port-Royal et des ­Lumières, de nourrir la psychologie, la logique, la philosophie...

Adieu grammaire, soupirait Serge Koster en 2001 (3) : la grammaire codifiant le « bon usage » de la langue, elle devient obsolète dès lors que la frontière s'efface entre les différentes normes de communication : privée et publique, écrite et orale, littéraire et médiatique. De fait, les fautes de français pullulent sans désormais être perçues comme des fautes : dans les publicités, l'affichage, les journaux... et même dans les discours du président de la République, publiés « dans leur jus » sur le site de l'Elysée (4). Pour transmettre efficacement un message, faut-il accepter de sacrifier la forme, comme sur les chats ? Un ­discours grammaticalement correct est-il forcément « amphigourique », comme l'affirme Luc Chatel, qui défend la syntaxe familière de Nicolas Sarkozy ? C'est oublier qu'en l'absence d'une langue complexe et articulée seuls subsistent les slogans et les clichés – bref, le degré zéro de la pensée... – et que prospèrent les ghettos linguistiques : « Je me comprends », répliquent les jeunes gens pris en flagrant délit de charabia, sans songer que l'enjeu de l'intégration sociale comme de l'échange intellectuel est justement de se faire comprendre.

“Se distancier de sa langue, c’est se distancier de soi-même. »

 Un peuple entier réduit à user d'une langue indigente : George Orwell l'avait imaginé, avec des conséquences incommensurables. Eric Pellet rappelle, par exemple, que la grammaire est la « discipline scolaire qui donne le plus tôt accès à l'abstraction ». La simple liste des conjonctions de coordination (mais, ou, et, donc, or, ni, car) ouvre l'esprit à l'infini des relations logiques. Faute de maîtriser ces termes, les élèves ont désormais de plus en plus de mal à comprendre un raisonnement mathématique ou philosophique. De son côté, Danièle Manesse signale que, dans les familles populaires où la langue n'est qu'un outil pour donner des informations basiques ou des ordres, seule la grammaire en fera un objet de jeu ou de réflexion. Or, « se distancier de sa langue, c'est se distancier de soi-même », c'est aussi naître à d'autres cultures que la sienne. Lorsque le prof d'Entre les murs n'ose plus expliquer l'imparfait du subjonctif à une élève de ZEP qui renâcle à l'apprendre au prétexte que « [sa] mère ne parle pas comme ça », il la condamne à ne jamais pouvoir lire Proust... ou La Princesse de Clèves. Rassurons-nous : ce qui ne s'apprend plus (ou mal) à l'école continue de s'apprendre ailleurs, du moins pour une minorité capable de s'offrir les services d'officines privées florissantes, comme le Projet Voltaire, organisme qui propose la première certification payante en langue française. La guerre de la grammaire a commencé. Une guerre de classes… 

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Fanny Capel

Télérama n° 3198

(1)   “Orthographe, à qui la faute ?”, de Danièle Manesse et Danièle Cogis, ESF, 2007.

(2)    “Les Notions grammaticales au collège et au lycée”, d'Eric Pellet et Dominique Maingueneau, Belin, 2005.

(3)    Adieu grammaire !”, de Serge Koster, PUF, 2001.

(4)    Fautes relevées et commentées par la philologue Barbara Cassin dans une tribune parue dans “Le Monde”, le 28 février 2009.

 

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2 mai 2011 1 02 /05 /mai /2011 05:54


Lexique médiatique guerrier sur http://www.acrimed.org/article3561.html

 

 

Danielle Bleitrach

Il y a des jours comme ça où tu tombes sur un article (lu dans l’excellent blog : Le Petit blanquiste http://lepetitblanquiste.hautetfort.com/), qui réveille en toi des idées que tu as eues, qui se sont assoupies, d’autres, nombreuses, qui ne t’ont pas effleuré la gamberge. Tu regardes la signature de l’article : Danielle Bleitrach. Qui c’est, celle là ? Si tu es un peu curieux, tu vas voir sur Internet. Tu fais bien fait.  Des textes de Danielle Bleitrach, il y en a aussi sur : http://www.chemarx.org/spip.php?rubrique52

Voici le texte en question :

Ce que j’ai appris de Prague par Danielle Bleitrach

 Je suis allée à Prague pour approfondir le film de Lang et Brecht sur lequel j’écris un livre et qui décrit l’assassinat par la Résistance tchèque du « bourreau » SS, Heydrich. Et au-delà j’essaye d’analyser la position de l’exilé antinazi, celle de Brecht et de Lang et de bien d’autres qui attendent vainement la révolte du peuple allemand. Ma conclusion est que l’on ne revient pas d’exil et que le nazisme n’a jamais été éradiqué dans les consciences. Qu’un peuple entier puisse adopter la « servitude volontaire, le crime comme issue aux maux qui l’accablent, engendre une vision radicalement pessimiste des possibilités pour l’être humain de sortir de la pulsion de mort pour retrouver la vie, une vision qui peut-être poussera un Walter Benjamin au suicide, mais qui est aussi celle d’un Freud dans « malaise dans la culture ». A Einstein qui l’interroge sur le moyen d’empêcher les guerres, Freud répond : l’extraordinaire n’est pas que les êtres humains aient besoin de la guerre, mais qu’il existe des gens comme vous et moi à qui elle est insupportable. Nous en sommes toujours là…Et je m’aperçois qu’il est désormais passé dans les moeurs que la guerre, celle qui tue en priorité les civils dans la logique d’Auschwitz et d’Hiroshima ne soulève plus la moindre indignation.

 

Est-ce qu’en finir avec la classe capitaliste serait suffisant ?

Suffirait-il de changer de mode de production, d’en finir avec l’impérialisme, avec le complexe industrialo-militaire pour que l’humanité devienne différente, qu’un espoir soit enfin ouvert? Cela demeure pour moi la condition nécessaire, indispensable mais elle est loin d’être suffisante. J’ai vécu une autre révélation, j’avais toujours dénoncé l’accusation d’antisémitisme qui est portée contre celui ou celle qui critique la politique d’Israêl, je n’ai pas changé comme je continue à penser que la création de l’Etat d’israêl a été un mauvais coup non seulement pour les Palestiniens mais pour les juifs. Mais je sais désormais qu’il y a aussi un antisémitisme profond et qui vérole complètement le mouvement altermondialiste. Là encore les négationnistes ne sont pas isolés, ils sont les éclaireurs et le repoussoir d’une avancée de l’extrême-droite y compris là où il devrait y avoir les conditions d’un combat pour la paix et pour l’humanité. Il y a là de plus en plus paranoïa et racisme au point d’être gêné par la question de l’holocauste comme si cela concernait les seuls juifs. Et là c’est l’échec programmé de toute solution humaine, c’est la balkanisation, le narcissime des micro-différences, la recherche du bouc émissaire pour imaginer que l’on peut vivre ensemble et que l’on s’aime à la manière des nazis.

La question essentielle demeure: l’impossibilité de vivre ensemble

 Freud pose une question qui conserve aujourd’hui toute son actualité : « la question essentielle du destin de l’humanité me semble être celle de savoir si et dans quelle mesure l’évolution de la civilisation réussira à maîtriser les problèmes de la vie en commun causés par la pulsion agressive et autodestructrice des hommes. A ce sujet l’époque actuelle mérite peut-être qu’on s’y intéresse particulièrement. Aujourd’hui les hommes ont poussé tellement loin la maîtrise des formes de la nature qu’avec leur aide ils peuvent facilement s’exterminer jusqu’au dernier. Ils savent cela ce qui explique une grande part de leur inquiétude actuelle, de leur malheur et de l’atmosphère de crainte dans laquelle ils vivent ».

Cette réflexion est à mettre en relation avec le sarcastique commentaire de Freud quand il fait état du « narcissisme des petites différences », cette soif de micro-identités balkanique qui prétend lier « par l’amour » un nombre important de personnes « à condition qu’il en subsiste d’autres destinées à être les cibles des manifestations de l’agressivité (…) Le peuple juif partout dispersé s’est ainsi acquis de remarquables mérites auprès des cultures de ses hôtes ; malheureusement tous les massacres de Juifs durant le Moyen Âge n’ont pas suffi à rendre cette époque plus et plus sûre pour leurs contemporains chrétiens  ».

 Et Freud commente en se moquant le message d’amour chrétien qui ne pouvait déboucher que sur l’intolérance.   Le nazisme est aussi un message d’amour du Führer à son peuple, une invitation au nom de la communauté à surmonter les divisions de la lutte des classes, auquel le peuple répond comme un enfant qui cherche l’amour du père en acceptant de devenir criminel, torturer jusqu’à l’anéantissement les Juifs bouc-émissaires de cette quête d’amour éperdue, aller asservir d’autres peuples qui comme les Tchèques ou les Slaves auraient vocation à être esclaves.

Le nazisme parle d’amour, celui d’une idole paternelle sévère, Hitler pour les Aryens, celui de ses enfants abrutis par cette quête d’identité symbolique, il suffit de voir le triomphe de la volonté de Leni Riefenstahl pour mesurer à quel point la plus niaise sentimentalité amoureuse se mêle aux effets grandioses des masses soulevées par l’esthétique de la guerre. Dans les bourreaux meurent aussi, le nazisme se présente comme le choix du capitalisme de maintenir par la plus terrible des oppressions son exploitation, mais il y a aussi comme dans le château de Kafka, toujours à Prague, la figure du père, celui de la famille archaïque où seul le père jouit de la liberté totale pulsionnelle ; les autres vivent dans l’esclavage, la  servitude volontaire de l’amour qui les rend complices des crimes du père tout puissant.

La leçon du ghetto

Prague apprend bien des choses sur cette vérité qui doit être recherchée par le mensonge. Prague baroque est la ville de l’illusion, du trompe l’œil : le ghetto  en est une des illustrations. Il a disparu, des hordes de touristes errent dans de vastes avenues où ont pignon sur rue les enseignes de luxe de la planète, une masse ignorante mais pleine de bonne volonté se meut un petit guide à la main. Ils savent qu’il y a ici à voir mais ils ignorent quoi. Les stèles du cimetière ? Leur entassement, leur stratification fait songer aux actions des einsatzkommando sous la direction de Himmler et d’Heydrich : « Lors des actions qui suivirent, au plus tard à partir de Baranovitchi, les victimes devaient s’allonger face contre terre dans les fosses ; elles étaient alors tuées d’une balle dans la tête. Lors des exécutions à Bialysok, Novgorod et  Baranovitchi. Les cadavres étaient plus ou moins bien recouverts de sable ou de chaux avant l’arrivée des victimes suivantes : mais par la suite on ne procéda plus à ce genre d’ensevelissement sommaire, de sorte que pour être exécutés, les nouveaux arrivants devaient s’allonger directement sur les cadavres de ceux qui les avaient précédés. Mais même dans les cas où les corps d’un groupe de suppliciés avaient été recouverts d’une légère couche de chaux et de sable, les suivants pouvaient sentir les corps de leurs compagnons d’infortune dont les membres émergeaient ici et là ». L’entassement des tombes les unes sur les autres disent aussi le contraire de cette ruée vers l’extermination des juifs de l’Est, la tentative des juifs pragois avec à leur tête le rabbin Loew pour participer à l’élan des Lumières et que symbolise l’anecdote du chien crevé jeté par-dessus le mur du cimetière (un witz d’ivrognes gohim pour se mettre en forme avant le pogrome ?). Le rabbin ordonna qu’on l’enterre au milieu des juifs. J’ai vécu toute ma vie dans cet entassement de la shoah, entre l’insupportable désir de guerre et de morts des peuples et la médiocrité sordide de l’intimité, le crime de masse et la petitesse des relations quotidiennes. A ce titre peut-être le plus abominable n’est-il  pas ici mais dans le nouveau cimetière juif dont la tombe la plus visitée et celle du docteur Franz Kafka, enterré avec son père et sa mère. Rien que d’y penser j’en frémis tant je l’imagine en train de revivre éternellement son agonie, de plus en plus squelettique, incapable d’avaler non seulement une bouchée de nourriture  mais un verre d’eau auquel il ne cessait d’aspirer.

 Le désir ! Nul n’a mieux que Kafka décrit cet impitoyable bourreau, il fallait être à Prague là où l’ordre nazi flotte dans l’air pour  avoir l’idée d’inhumer pour l’éternité Kafka avec mère et père. Le ghetto avait déjà été éventré du temps où Kafka se débattait dans « les griffes  de Prague, la petite mère ». Du ghetto il  ne reste plus que le témoignage de l’extraordinaire richesse de cette communauté qui comme d’autres en Europe centrale a connu d’atroces pogromes, des persécutions et j’ai alors repensé à ce que m’a dit mon frère un jour : « Ne te préoccupes de rien, nous avons survécu depuis des millénaires, si nous avions été aussi fragiles, aussi sensibles et déchirés que toi et moi, jamais nous n’aurions survécu. Heureusement nous avions des êtres obstinés, entêtés qui ont maintenu la loi, les rites quoiqu’il arrive. » Sur le moment, je me suis révoltée intérieurement, j’ai pensé mais tous les êtres humains sont les survivants d’une longue lignée de joie et de souffrances, pourquoi privilégier celle-ci comme un isolat que rien ne justifie si ce n’est l’élection au malheur d’un dieu capricieux ? Tandis que les Walter Benjamin et les Franz Kafka qui eux me ressemblent errent hagard, sans postérité.  A Prague, j’ai compris ce que mon frère  voulait dire. La loi est infiniment plus miséricordieuse que le désir. Si les juifs ont survécu à tout c’est qu’ils se sont donnés la loi pour supporter leur angoisse, refuser de se soumettre au désir de mort. Il faut défendre la nécessité de la loi sur l’anarchie destructrice des pulsions.

Salo, le fascisme aujourd’hui

La deuxième leçon pragoise tient à la réalité de ce qu’a tenté d’instaurer Heydrich et qui aurait peut-être mérité une description proche de celle de Pasolini dans Salo, un Etat nazi, celui où justement pouvait se réaliser le DESIR d’Heydrich, la vision démente d’Hitler devenue la seule loi de Salo de Pasolini, les cercles de l’enfer du fascisme se prolongeant dans la consommation de masse, l’Antinferno (« le vestibule de l’enfer ») qui est aussi isolement; le Girone delle manie (« cercle des passions »). Il décrit le viol des adolescents ; le troisième est celui du Girone della merda (« cercle de la merde »), où les victimes doivent notamment se baigner dans des excréments ou manger les fèces du Duc ; le dernier tableau est celui du Girone del sangue (« cercle du sang »), et l’occasion de diverses tortures et mutilations (langue coupée, yeux énucléés, marquages au fer de tétons et de sexes…), et finalement meurtre des adolescents. Auschwitz est-il autre chose que les cercles infernaux et l’on pourrait faire de Heydrich le maître de ces cérémonies à l’échelle d’un continent. On pourrait également comme le fait Pasolini à la veille de sa mort sombrer dans le pessimisme intégral, celui que suggère notre chapitre, non seulement le nazisme n’a pas été vaincu mais il apparaît aujourd’hui dépouillé de toute transcendance, de toute référence à une communauté illusoire, il n’est plus que consommation de l’autre, le désespoir intégral annoncé par Kafka.

Ce n’est pas le choix d’un Lang qui a déjà traité de l’horreur, le viol des petites filles par un malade mental, en suggérant pour nous aider à penser. A la fin de sa vie il tirera une conclusion de son échec de critique sociale, d’enseignement par la représentation en reprenant la phrase de Brecht dans l’Opéra de Quat’sous : « l’homme est mauvais ». En oubliant simplement ce que dit Brecht « Chacun voudrait être bon mais il y a les circonstances et l’homme est mauvais ». Dépeindre la manière dont le petit homme, Charlot ou Chvéïk détruit « les circonstances » en paraissant s’y conformer avec zèle est la position révolutionnaire.  Peut-être que ce qui manque alors au film et auquel Brecht tient est le rire, le cinéaste que la dramaturge  admire le plus, ce n’est pas un hasard, est Charlie Chaplin, il souhaiterait la truculence, le non sens de Chéïk.  Ce rire est essentiel à la lecture de Kafka, le rire qui nous permet de côtoyer l’infamie sans en éprouver totalement  la douleur.

Tout cela est ridicule autant que criminel

L’univers mental de Heydrich nous plonge non seulement dans « l’inquiétante étrangeté » mais dans une parodie digne de la « famille Adam ». Il crée un bordel, les salons Kitty, lieu d’espionnage de toutes les formes de sexualité des hommes de pouvoir, ceux du Reich et les étrangers. L’histoire anecdotique, celle d’un Suétone, le décrit  finissant par être piégé, l’enregistrement de ses « exploits » provoquant le fou-rire de son collaborateur, ce qui nous laisse tout imaginer surtout quand c’est assorti de commentaires sur son goût pour les soirées de débauche, ses discussions salaces, son besoin de femmes qui se heurte à leur manque d’enthousiasme.  Le meurtre de masse paraît s’accompagner chez cet individu que l’on considère comme un des plus intelligents en tous les cas les plus efficaces du IIIe Reich d’une paranoïa intégrale assortie d’infantilisme du moins si l’on en croît  Burckhardt, le diplomate suisse qui rapporte les propos d’Heydrich et décrit le Geisterbahn (train-fantôme) aménagé par Heydrich dans une partie des caves de son quartier général. Heydrich lui dit : « La franc-maçonnerie est l’instrument de la vindicte juive. Tout au fond de ses temples, il y a un gibet devant un rideau noir qui masque le saint des saints ; seuls les plus suprêmes initiés y ont accès. Il n’y a qu’un mot derrière ce rideau : « Iahvé »- et ce nom en dit assez ». Deux jours plus tard raconte Burckhardt il décrit les deux salles dans lesquelles l’a conduit son hôte, la première est pleine de fichiers dans lesquels sont répertoriés tous les francs-maçons du monde entier . Mais la seconde salle dit plus encore sur Heydrich, elle est sans fenêtre et tendue de noir y règne une obscurité absolue. « Heydrich alluma une lumière violette qui fit peu à peu émerger de l’ombre toutes sortes d’objets de culte de la Franc-maçonnerie. Pâle comme un mort sous cette bizarre lumière, Heydrich parcourut la salle, discourant sur le complot mondial, les degrés de l’initiation et les juifs qui occupaient naturellement le sommet de la hiérarchie et qui préparaient dans le secret la destruction de toute vie. Venaient ensuite des espaces étroits et bas de plafond, toujours plus sombres, où l’on n’avançait que courbé, et qui contenaient des squelettes humains animés automatiquement, qui vous saisissaient aux épaules avec leurs mains osseuses »

Deux commentaires, premièrement il est impossible de tourner cela ou alors il faut oser le faire à la manière du dictateur de Charlie Chaplin, en menant la moquerie jusqu’au burlesque comme le  souhaitait  Brecht et qui l’a accompli en faisant d’Arturo Ui le gangster du trust du chou-fleur avec un mauvais goût petit-bourgeois. Deuxième commentaire, si tout cela ne terminait pas dans les atrocités d’Auschwitz on serait secoué d’un rire inextinguible devant le caractère misérable d’un tel imaginaire et la vraie question est donc comment une telle vision peut-elle s’imposer aux peuples entraîner jusqu’au bout leur adhésion.

.En fait ce qui est au centre de la description que Lang fait de Heydrich et à travers lui du nazisme dont il est  la perfection incarnée est selon nous l’idée déjà exploitée dans Mabuse de la folie de ce système. Il ne s’agit pas d’une simple crise d’hystérie d’un « inverti » mais bien de la psychose, le rapport à la langue dénote la forclusion psychotique. On sait qu’il y a dans la psychose non pas un fait de sa propre histoire que l’on a refoulé mais qui a eu une signification, et une élaboration minimale, mais il y a faille fondamentale dans la possibilité symbolique.

 Lacan appelle cette faille symbolique la forclusion. Ce qui est dans l’expérience rejetée du psychotique, lui parle de l’extérieur, devient une hallucination totalement réelle, un délire qui aspire tout une série de signifiants pour combler le manque. Il y a eu forclusion, fermeture, renvoi au dehors, et il n’y a plus de différence entre le mot et la chose. Si Heydrich ne veut pas entendre une autre langue que l’allemand c’est parce qu’il ne peut pas supporter que la traduction marque qu’il y aurait une barre entre le signifié et le signifiant, le mot allemand est la chose elle-même qui n’a jamais été symbolisé.

Ce qui est rejeté forclos, est un fragment de l’histoire du patient, fragment qui n’a pas été symbolisé au moment où l’histoire s’est produite et ce vide engendre délires, hallucinations, impossibilité d’appréhender sa vie.

Lang, en témoigne sa référence à Mabuse, a très vite perçu la folie meurtrière d’un tel système et il ne peut pas plus la représenter qu’il ne souhaite représenter le meurtre de la petite fille par le malade mental. Au contraire, il va situer la folie au point exact où s’exprime sa propre angoisse. La référence à la langue étant selon nous juste à l’intersection entre la psychose du nazisme et le questionnement du créateur sur l’inquiétante étrangeté, le reniement personnel de l’Allemagne qui pourtant jusqu’à la fin lui collera aux talons, l’exil de Lang, l’entretien du doute du spectateur sur ce qu’il voit à l’écran, un point de capiton entre le cinéaste du regard du doute et son insertion dans un univers malade où il est définitivement exilé. Nul besoin dans ce cas d’insister sur l’antisémitisme des  nazis, tout est dit dans la langue, dans la violence avec laquelle le bourreau hurle « Deutsch, Deutsch ! »

Le retour du fils du bourreau

Quand j’étais à Prague au printemps 2011, il était beaucoup commenté la visite faite le 23 mars 2011 par Heider Heydrich, qui vit actuellement en Allemagne, dans le village de Pananeske Brezany, proche de Prague, où il vécut une partie de son enfance. Le palais qui s’y trouve était la résidence privée du couple Heydrich pendant la guerre, et c’est de là que le Reichsprotektor partit pour se rendre au Palais Hradcany le jour de son assassinat (27 mai 1942). Aujourd’hui, le palais tombe en ruine, mais l’administration locale n’a ni les moyens ni les compétences pour procéder à une restauration. Heider Heydrich s’est proposé d’aider à lever des fonds pour les travaux en question. Mais le maire, Libor Holik, s’y est fermement opposé. Heider Heydrich a été plutôt indigné de cette réaction, affirmant qu’il n’avait jamais eu l’intention de lever les fonds lui-même, mais de procéder à une recherche d’aides financières Européennes, mécénats etc. Le fait est qu’à cette occasion on a appris que le fils d’heydrich non seulement jouissait d’une certaine aisance mais qu’il estimait avoir assez d’amis dans les institutions européennes pour mener à bien son projet. Il a de surcroît déclaré à la radio télévision pragoise qu’il n’en voulait pas à la population tchèque d’avoir tué son père, c’était la guerre, il pouvait comprendre. J’ai eu la curiosité de chercher où le fils Heydrich – dont jamais personne n’a entendu le moindre mot de condamnation des crimes paternels- avait passé sa carrière. Il est ingénieur de l’aéronautique d’un trust de l’aviation qui avait beaucoup œuvré durant le nazisme mais qui fut tout de suite blanchi.  Le pire est sans doute que ce qui m’indigne dans cette petite histoire provoquera sans doute les remarques de quelque jeune gens affirmant que l’on ne saurait imputer au fils les crimes du père. Tant est désormais considéré comme normal que d’anciens résistants soient considérés comme des criminels comme communistes et que l’on trouve normal que le fils Heydrich appartiennent à une classe capable de mobiliser les fonds pour un tel projet « historique ».

Conclusion provisoire

Paradoxalement cet univers coexiste avec celui d’une merveilleuse année d’étude. Nous travaillons ensemble avec un groupe d’étudiants. L’une d’entre elle m’a dit hier: il s’est créé entre nous un « entrechamp », un lieu magnifique d’échange, de respect les uns des autres, nous cherchons à comprendre et il est trés important que nous confrontions les générations. Elle a ajouté aussi l’importance du féminisme et j’ai compris ce qu’elle voulait dire par là. Premièrement il s’agit d’un des rares progrès qui ne soit pas totalement défait dans les consciences même si le contexte de non éradication du fascisme le rend fragile. Plus intéressant encore alors même que le droit humain en tant qu’universel abstrait fait eau de toute part, au point que l’on puisse parler de guerre humanitaire se donnant pour but la défense des droits de l’homme. La question des femmes se pose nécessairement à l’intersection entre ce droit naturel abstrait et le concret singulier de chacun où chacune qui exige tout, la paix, l’emploi, de quoi vivre, la santé mais aussi la dignité et le vivre ensemble. Alors que tenter de mener le combat sur internet n’a cessé de me déchirer cette rencontre entre une trentaine d’individus de genre, d’âge , d’expériences différents n’a cessé de m’apaiser et de me faire retrouver le rire, celui qui empêche de souffrir de l’infamie.

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26 avril 2011 2 26 /04 /avril /2011 20:18
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18 avril 2011 1 18 /04 /avril /2011 20:43


Oui ? Non ? Pourquoi.

 

Rony Brauman, avec d’autres, s’interroge fortement. Sa réflexion mérite l’attention. Devoir (puis droit) d’ingérence ?.......................Et après ? …………

 

 

http://www.rue89.com/2011/04/15/rony-brauman-de-quel-droit-demander-a-kadhafi-de-partir-200152

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18 avril 2011 1 18 /04 /avril /2011 06:28
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17 avril 2011 7 17 /04 /avril /2011 19:02


5 vidéos au bas de l’article

 

http://www.arretsurimages.net/contenu.php?id=3931

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10 avril 2011 7 10 /04 /avril /2011 21:06

 


*Voici un lien qui apporte un éclairage différent que celui proposé par les médias et les hommes politiques sur l’actualité de la Côte d’Ivoire. Il est très intéressant de s’attacher à tous les liens proposés par l’article du « Post ». Prenez votre temps. Cela vaut le coup.

 

http://www.lepost.fr/article/2011/02/28/2419920_un-petit-retour-sur-la-certification-par-l-onu-des-elections-ivoiriennes.html

 

 

*Dans « Le Courrier International » du mois, lire l’article : « Si tu veux gagner l’élection, fais la guerre ». Se lancer dans un conflit à quelques mois d’une élection : la stratégie est bien connue aux Etats-Unis. Mais en l’adoptant, Nicolas Sarkozy joue gros, estime The Washington Post.

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30 mars 2011 3 30 /03 /mars /2011 06:33
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26 mars 2011 6 26 /03 /mars /2011 14:34
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22 mars 2011 2 22 /03 /mars /2011 06:16


Emission Déshabillons les, vue sur la chaine TV Public Sénat.

 

Décryptage de propos tenus sur la scène internationale. Très intéressant, surtout au regard de la situation actuelle.

 

http://www.publicsenat.fr/vod/deshabillons-les/sur-la-scene-internationale/alain-renaut,gael-sliman,francois-thual,denis-bertrand/67498

 

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