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19 décembre 2011 1 19 /12 /décembre /2011 05:06

 

http://www.telerama.fr/idees/george-steiner-l-europe-est-en-train-de-sacrifier-ses-jeunes,75871.php

 

 

Télérama. Entretien avec George Steiner

Le 12 décembre 2011

 

Grand érudit, George Steiner incarne l’humanisme européen. Il regrette que littérature, philosophie et sciences ne communiquent plus entre elles. Comment comprendre notre monde, s’interroge-t-il, si la culture se retrécit ?

 

Nietzsche, Héraclite et Dante sont les héros de son nouveau livre, Poésie de la pensée, mais ils attendront un peu. George Steiner nous accueille dans sa maison de Cambridge avec une confidence farceuse, entre une tranche de panettone et un café : lors des débuts de l'Eurostar, il proposait de donner un shilling au premier enfant qui apercevrait un poisson dans le tunnel sous la Manche. « Les parents étaient effarés ! » s'amuse le professeur de littérature comparée. Ce mélange de facétie et d'érudition, d'intelligence et de gentillesse, caractérise bien George Steiner. Né en 1929, à Paris, d'une mère viennoise et d'un père tchèque qui avait eu la prescience de l'horreur nazie, ce maître à lire polyglotte a déchiffré Homère et Cicéron dès son plus jeune âge, sous la houlette de son géniteur, un grand intellectuel juif, féru d'art et de musique, qui voulait éveiller en lui le professeur (le sens propre du mot « rabbin »). En 1940, la famille embarque pour New York sur le dernier bateau parti de Gênes. Après des études à Chicago puis à Oxford, Steiner rejoint à Londres la rédaction de The Economist. Il traverse à nouveau l'Atlantique pour interviewer Oppenheimer, l'inventeur de la bombe atomique, qui le fait entrer à l'institut de Princeton. C'est le « tournant » de sa vie. Tout en publiant ses grands livres, Tolstoï ou Dostoïevski, Langage et Silence, etc., souvent issus de la matière de ses cours, il fonde le Churchill College à Cambridge, devient critique littéraire au New Yorker et rejoint l'université de Genève. Rencontre avec un grand humaniste européen, dont la pensée a fait le tour du monde.

 

“Si l'on n'est pas saisi dans sa jeunesse
par un espoir, fût-il illusoire, que reste-t-il ? Rien.”

 

L'Europe vit une crise profonde. Son effondrement est-il selon vous possible ?

En son état actuel, c'est possible. Mais on va s'en sortir d'une façon ou d'une autre. L'ironie, c'est que l'Allemagne pourrait dominer de nouveau. Reculons d'un pas. Entre le mois d'août 1914 et le mois de mai 1945, l'Europe, de Madrid à Moscou, de Copenhague à Palerme, a perdu près de 80 millions d'êtres humains dans les guerres, déportations, camps de la mort, famines, bombardements. Le miracle, c'est qu'elle ait subsisté. Mais sa résurrection n'a été que partielle. L'Europe traverse aujourd'hui une crise dramatique ; elle est en train de sacrifier une génération, celle de ses jeunes, qui ne croient pas en l'avenir. Quand j'étais jeune, il y avait toutes sortes d'espoirs : le communisme, et comment ! Le fascisme, qui est aussi un espoir, il ne faut pas se tromper. Il y avait aussi, pour le Juif, le sionisme. Il y avait, il y avait, il y avait... Tout cela, nous ne l'avons plus. Or, si l'on n'est pas saisi dans sa jeunesse par un espoir, fût-il illusoire, que reste-t-il ? Rien. Le grand rêve messianique socialiste a débouché sur le goulag et sur François Hollande - je prends son nom comme un symbole, je ne critique pas sa personne. Le fascisme a sombré dans l'horreur. L'Etat d'Israël doit survivre impérativement, mais son nationalisme est une tragédie, profondément contraire au génie juif, qui est cosmopolite. Je veux être errant, moi. Je vis d'après la devise du Baal Shem Tov, grand rabbin du XVIIIe siècle : « La vérité est toujours en exil. »

 

La mondialisation ne favorise-t-elle pas cette errance ?

Il n'y a jamais eu une telle fermeture géographique. Quand on quittait l'Angleterre, on pouvait aller en Australie, en Inde, au Canada ; il n'y a aujourd'hui plus de permis de travail. La planète se ferme. Chaque nuit, des centaines de personnes essaient de rejoindre l'Europe depuis le Maghreb. La planète est en mouvement, mais vers quoi ? Horrible est le destin actuel des réfugiés. On m'a fait l'honneur, en Allemagne, d'un grand discours devant le gouvernement. Je l'ai terminé ainsi : « Mesdames et Messieurs, toutes les étoiles deviennent maintenant jaunes. »


“En Malaisie, on parle trois langues.
Cette idée d'une langue maternelle
est une idée très nationaliste et romantique.”

 

Vous sentez-vous malgré tout toujours européen ?

L'Europe reste le lieu du massacre, de l'incompréhensible, mais aussi des cultures que j'aime. Je lui dois tout, et je veux être là où sont mes morts. Je veux rester à portée de la Shoah, là où je peux parler mes quatre langues. C'est mon grand repos, c'est ma joie, c'est mon plaisir. J'ai appris l'italien après l'anglais, le français et l'allemand, mes trois langues d'enfance. Ma mère commençait une phrase dans une langue et la finissait dans une autre, sans le remarquer. Je n'ai pas eu de langue maternelle, mais, contrairement aux idées reçues, c'est assez commun. En Suède, on a le finlandais et le suédois ; en Malaisie, on parle trois langues. Cette idée d'une langue maternelle est une idée très nationaliste et romantique. Mon multilinguisme m'a permis d'enseigner, d'écrireAprès Babel : une poétique du dire et de la traduction et de me sentir chez moi partout. Chaque langue est une fenêtre ouverte sur le monde. Tout ce terrible enracinement de Monsieur Barrès ! Les arbres ont des racines ; moi, j'ai des jambes, et c'est un progrès immense, croyez-moi !

 

Dans Poésie de la pensée,votre nouveau livre, vous rappelez que Sartre voulait être à la fois Stendhal et Spinoza. Le style mène-t-il à la pensée ?

Oui, toute philosophie est un acte de langage. Le rythme, le vocabulaire, la syntaxe, tout ce qui nous conduit vers la poésie, nous le rencontrons également dans le texte philosophique, aussi abstrait soit-il. « Toute pensée commence par un poème », écrivait Alain à propos de Valéry. Les grands penseurs sont souvent des écrivains suprêmes, tels Nietzsche ou Kierkegaard. Bergson, l'un des maîtres de la langue française, a reçu le prix Nobel de littérature. Platon mérite d'être comparé à Shakespeare en ce qui concerne la création de personnages, de gestes dramatiques. Mais la relation entre pensée et écriture peut aussi se révéler conflictuelle. Certains philosophes tiennent à écrire très mal, à suffoquer l'écrivain en eux, comme Hegel, roi de l'anti-style. Cette double tradition du génie lyrique chez un Platon et celle de la pédagogie sévère, du système, chez un Aristote est là depuis le début.

 

“N'oublions jamais que les deux guerres mondiales
furent des guerres civiles européennes.”

 

La littérature et la philosophie sont-elles encore complices aujourd'hui ?

Les deux formes me semblent menacées. La littérature a choisi le domaine des petites relations personnelles. Elle ne sait plus aborder les grands thèmes métaphysiques. Nous n'avons plus de Balzac, de Zola. Aucun domaine n'échappait à ces génies de la comédie humaine. Proust aussi a créé un monde inépuisable, et Ulysse, de Joyce, est encore tout proche d'Homère... Joyce, c'est la charnière entre les deux grands mondes, celui du classique et celui du chaos. Jadis, la philosophie aussi pouvait se dire universelle. Le monde entier était ouvert à la pensée d'un Spinoza. Aujourd'hui, une immense partie de l'univers nous est fermée. Notre monde se rétrécit. Les sciences nous sont devenues inaccessibles. Qui peut comprendre les dernières aventures de la génétique, de l'astrophysique, de la biologie ? Qui peut les expliquer au profane ? Les savoirs ne communiquent plus ; les écrivains et les philosophes sont désormais incapables de nous faire entendre la science. La science brille pourtant par son imaginaire. Comment prétendre parler de la conscience humaine en laissant de côté ce qu'il y a de plus audacieux, de plus imaginatif ? Je m'inquiète de savoir ce que veut dire « être lettré » aujourd'hui - « to be literate », l'expression est encore plus forte en anglais. Peut-on être lettré sans comprendre une équation non linéaire ? La culture est menacée de devenir provinciale. Peut-être faudra-t-il repenser toute notre conception de la culture. Je veux vous raconter une expérience qui m'a infiniment ému : un soir, l'un de mes collègues de Cambridge, un prix Nobel, un homme charmant, avec lequel je dînais, m'a demandé de l'aider sur un texte de Lacan auquel il ne comprenait rien. La modestie d'un grand scientifique comparée à l'orgueil, à la superbe, de nos byzantins maîtres de l'obscurité...

 

Vous défendez la culture classique de l'honnête homme, et en même temps vous insistez sur sa fragilité. Pourquoi ?

Parce que la grande culture a failli devant la barbarie. N'oublions jamais que les deux guerres mondiales furent des guerres civiles européennes. L'Allemagne, le pays de Hegel, Fichte et Schelling, matrice de la pensée philosophique, a connu la pire des barbaries. Les humanités ne nous ont pas protégés ; au contraire, elles ont souvent été les alliées de l'inhumain. Buchenwald n'est situé qu'à quelques kilomètres de Weimar. Comment certains hommes pouvaient-ils jouer Bach et Schubert chez eux le soir et torturer le matin dans les camps ?

 

“Apprendre par cœur, c'est entrer
dans l'œuvre même : ‘Tu vas vivre en moi
et je vais vivre avec toi’.”

 

A quoi sert la culture, alors, si elle ne nous rend pas plus humains ?

Elle rend supportable l'existence. Ce n'est pas gai d'être mortels, non, ce n'est pas gai du tout. Nous sommes tous confrontés au cancer, au stress, à la peur ; chaque jour peut porter un adieu, et il n'y a rien de plus angoissant. Je vais vous confier une chose bien enfantine : ma femme et moi venons de perdre notre chien Ben. C'est horrible pour nous, tant cet animal a été au centre de notre vie - et même sur la couverture du Cahier de L'Herne qui m'a été consacré !

Je ne peux passer une journée sans musique, sans beauté, sans poésie. C'est ma réassurance, ma survie. La compagnie des grands maîtres me donne un sentiment infini de fierté et de reconnaissance. Je veux leur dire merci. En les apprenant par coeur. Ce que nous apprenons par coeur, personne ne peut nous l'enlever. Ni la censure, ni la police politique, ni le kitsch qui nous entoure. Apprendre par coeur, c'est entrer dans l'oeuvre même : « Tu vas vivre en moi et je vais vivre avec toi. » Les textes marchent à côté de nous ; se promener avec un poème de Baudelaire, c'est être en très bonne compagnie.

Selon vous, les nouvelles technologies menacent le « silence » et l'« intimité » nécessaires à la rencontre avec les grandes oeuvres...

Oui, la qualité du silence est organiquement liée à celle du langage. Vous et moi sommes assis ici, dans cette maison entourée d'un jardin, où il n'y a pas un autre son que notre conversation. Ici, je peux travailler, je peux rêver, je peux essayer de penser. Le silence est devenu un luxe immense. Les gens vivent dans le vacarme. Il n'y a plus de nuit dans les villes. Les jeunes ont peur du silence. Que va-t-il advenir de la lecture sérieuse et difficile ? Lire une page de Platon quand on a un Walkman sur les oreilles ? Cela me fait très peur. Les nouvelles technologies transforment le dialogue avec le livre. Elles abrègent, simplifient, connectent. L'esprit est « câblé ». On ne lit plus de la même façon aujourd'hui. Le phénomène Harry Potter apparaît comme une exception. Tous les enfants de la Terre, l'enfant esquimau, l'enfant zoulou, lisent et relisent cette saga ultra anglaise douée d'un vocabulaire riche et d'une syntaxe sophistiquée. C'est formidable. Le livre est un grand défenseur de la vie privée. Il n'y a pas en français de mot pour dire « privacy ». « Intimité » le traduit très mal. L'Angleterre est encore un pays de « privacy ». Ce qui peut avoir des côtés absurdes : on peut être voisins pendant cinquante ans et ne pas échanger une seule parole. Ce culte de la « private life » a une immense valeur politique : c'est une capacité de résistance.

 

“Avec l'art conceptuel, non, je n'arrive pas à suivre.”

 

Vous venez d'évoquer Harry Potter. Au détour de Poésie de la pensée,vous osez un rapprochement entre la

dialectique de Hegel, négation de la négation, et le « rien de rien »d'Edith Piaf. Pourquoi la culture populaire ne vous a-t-elle pas plus intéressé ?

J'ai raté le coche. Notamment avec le cinéma. Si je pouvais reprendre ma vie, j'essaierais de comprendre pourquoi, parmi les forces créatrices de la fin du XIXe au début du XXe siècle, le film devrait peut-être passer en première place. Shakespeare, aujourd'hui, écrirait des scripts. Je me suis trompé, tant j'étais un enfant du grec et du latin et d'un père ultra conservateur classique. On ne peut pas être à jour sur tout. Avec la musique, oui : j'écoute des compositeurs qui viennent après Boulez et qui me passionnent. Avec l'art conceptuel, non, je n'arrive pas à suivre : je vais à Beaubourg, on me montre une pile de briques en me disant que c'est une oeuvre importante, je ne sais pas quoi dire ; alors que je comprends Bacon qui cite Velázquez, Greco et Goya. Il vaut mieux être honnête sur ses erreurs que d'essayer de bluffer.

 

Vous ne vous considérez pas comme un créateur ?

Non, il ne faut pas confondre les fonctions. Même le critique, le commentateur, l'exégète le plus doué est à des années-lumière du créateur. Pouchkine disait : « Merci mon traducteur, merci mon éditeur, merci mon critique, vous portez mes lettres, c'est moi qui les écris. » Moi aussi, je porte le courrier. C'est un très grand privilège, mais qui n'a rien à voir avec le miracle d'un vers qui va chanter pour toujours. Nous comprenons mal les sources intimes de la création. Par exemple, nous sommes à Berne, voilà des années... Des enfants partent en pique-nique avec leur institutrice, qui les met devant un viaduc. Ils dessinent, l'institutrice regarde par-dessus l'épaule d'un bambin ; il a mis des bottes aux piliers ! Tous les viaducs, depuis ce jour-là, sont en marche. Cet enfant s'appelait Paul Klee. La création change tout ce qu'elle contemple, quelques traits suffisent à un créateur pour nous faire voir ce qui était déjà là. Quel mystère déclenche la création ? J'ai écrit Grammaires de la création pour le comprendre. A la fin de ma vie, je ne comprends toujours pas.

 

Comprendre, serait-ce manquer l'art ?

En un sens, je suis content de ne pas comprendre. Imaginez-vous un monde où la neurochimie nous expliquerait Mozart... C'est concevable, et cela me fait peur. Les machines sont déjà interactives avec le cerveau : l'ordinateur et le genre humain travaillent ensemble. Il se pourrait d'ailleurs qu'un jour les historiens se rendent compte que l'événement le plus important du XXe siècle, ce n'était pas la guerre, ni le krach financier, mais le soir où Kasparov, le joueur d'échecs, a perdu sa partie contre une petite boîte en métal. Et noté : « La machine n'a pas calculé, elle a pensé. » Quand j'ai vu cela, j'ai demandé leur avis à mes collègues de Cambridge qui sont les hauts rois de la science. Ils m'ont dit qu'ils ne savaient pas si la pensée n'était pas un calcul. C'est une réponse effrayante ! La petite boîte pourra-­t-elle un jour composer de la musique ?

Juliette Cerf

Télérama n° 3230
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17 décembre 2011 6 17 /12 /décembre /2011 05:04

 

Lu dans le 09h15 le neuf-quinze

Oublions les paroles, écoutons la musique. Depuis hier soir, télés, radios, on dirait qu'un brave grand papa innocent a été victime d'une sorte d'agression météorologique, une mini-tornade personnelle, totalement imprévisible. Evidemment, il a peut-être été imprudent, il n'a pas pris toutes les précautions, il est sorti sans son parapluie, où donc avait-il la tête ? Mais pourquoi cet acharnement du destin contre lui, vieux, malade, fatigué, et tellement sympathique ? On compatit. On a une pensée pour "l'homme". La République bananière unanime soupire et penche la tête, attendrie, attristée. Jeudi soir, le 20 heures de France 2 consacrait par exemple ses sept premières minutes à la condamnation de Jacques Chirac à deux ans de prison avec sursis, dans l'affaire des emplois fictifs. Sur ces sept minutes: pas un mot consacré au rappel des faits pour lesquels il a été condamné.

 

Autre exemple, la voix deGiesbert (2), chez Pascale Clark, vendredi matin sur France Inter. Cette voix dégoulinante de compassion pour le vieux Parrain, ces longs soupirs où passe toute l'unanimité implicite contre "l'acharnement" judiciaire. Il faut que "justice passe", bien sûr. Mais ayons une pensée pour "l'homme", affaibli, à terre. Chirac devrait-il démissionner du Conseil constitutionnel ? comme le demande Eva Joly. Ah non. Quelle question ! Quelle insolence ! Pour Giesbert, Joly est "une tricoteuse" de la Révolution. Qu'il y reste, Chirac, à l'asile des Ex, et qu'il continue à percevoir les quelques 11 000 euros par mois, qui s'ajoutent à ses autres pensions et retraites diverses.

 

C'est le même jour, que l'hebdomadaire du même Giesbert, Le Point, poursuit ses révélations sur le député-maire PS de Liévin, Jean-Pierre Kucheida. Népotisme familial, utilisation de la carte de crédit professionnelle à des fins personnelles, repas coûteux dans des restaurants étoilés, financements politiques: si l'on comprend bien, Kucheida serait donc une sorte de mini-Chirac, socialiste et nordiste. Mais on a beau lire et relire l'article du Point, aucune trace de compassion, aucune indulgence pour le contexte du Pas-de-Calais, ses blessures, ses corons, aucune notation personnelle sur la biographie de Kucheida, ne vient tempérer la sécheresse des éléments à charge énumérés dans l'article. Et pourtant, Kucheida, à la différence de Chirac, n'est pas encore condamné, ni même mis en examen. Question de latitude ? D'âge ? De couleur politique ? Chacun en déduira ce qu'il voudra.

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11 décembre 2011 7 11 /12 /décembre /2011 10:48

 

Les petites gens, des vous et des moi, on s’arrange pour les faire passer à la caisse. Télécon et Cie. On les ponctionne en douceur, avec leur consentement, en prime leur contentement. Il suffit de bien présenter la sauce : « C’est pour la bonne cause ! ». Et des bonnes causes ce n’est pas ce qui manque quand l’Etat libéral se défausse.

Est-ce pour la bonne cause que sont construits des stades avec l’argent public dont les petites gens sont exclues ?

Exergue

 

http://www.sudouest.fr/2011/11/27/quand-le-sport-business-ponctionne-l-argent-public-564429-2780.php

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8 décembre 2011 4 08 /12 /décembre /2011 04:56

Article paru dans
Politis n° 1179

 

Éditorial

Par Denis Sieffert- 1er décembre 2011

Abandon de la démocratie

Le libéralisme suppose, de la part de ceux qui en ont fait leur religion, une bonne part de schizophrénie. D’un côté, il y aurait le social, auquel on ne pourrait pas grand-chose, sinon faire entendre une sourde plainte, un lamento de l’impuissance. De l’autre, il y aurait l’économie, qui mobiliserait toute l’énergie de nos gouvernants. Et point de relation entre les deux ! C’est ainsi que, lundi, nous pouvions apprendre que la France battait tous les records du chômage, frôlant les quatre millions et demi de demandeurs d’emplois  [1], et découvrir que se tramait dans les coulisses européennes un « compromis franco-allemand » dont la conséquence évidente sera de faire grimper un peu plus encore le chômage dans les prochains mois.

Cet étrange clivage est apparu dans toute son absurdité avec le commentaire de Xavier Bertrand, notre ministre du Travail, pour qui le chômage est « le reflet du ralentissement de l’activité économique ». Ce qui n’est pas faux, si toutefois on exclut une autre politique, celle du partage et de la réduction du temps de travail. Le problème, c’est que, dans le même temps, Nicolas Sarkozy se prépare à annoncer, sans doute dans son discours de Toulon, jeudi, une politique européenne qui, à l’évidence, va encore ralentir l’activité économique. Une politique récessive dont le seul objectif est la réduction de la dette, au prix de l’emploi dans la Fonction publique, notamment.

Mais le « compromis » concocté entre Nicolas Sarkozy et Angela Merkel aura d’autres effets qui risquent de marquer pour longtemps notre vie politique. Et cela sans l’ombre d’un débat. Mais comment débattre de l’interdiction du débat ? Comment deviser sur le thème de la mise au pas des peuples ? Comment défendre, en regardant « la France au fond des yeux », la ringardisation de la démocratie ?

Car c’est bien de cela qu’il s’agit, de la spoliation des États et des gouvernements, dont les pouvoirs économiques et budgétaires seraient transférés aux exécutifs européens. Ce n’est pas en soi l’idée de ce transfert qui nous inquiète, mais la nature de l’instance qui hériterait de ce pouvoir. On connaît la relation « complexe » que la Commission européenne entretient avec la démocratie… En vérité, et nous l’avons dit maintes fois ici, la logique de la spoliation est en marche depuis plusieurs mois déjà. Dès le mois de mai 2010, la Commission européenne proposait la stratégie dite du « Semestre européen », qui vise à soumettre les budgets nationaux à Bruxelles, pour approbation. Officiellement, de façon encore non contraignante. Puis ce fut la « règle d’or », longtemps récusée par Nicolas Sarkozy au nom de la « souveraineté nationale », et devenue depuis son cheval de bataille. Un pas de plus risque d’être franchi dans les prochains jours. Le sommet européen du 9 décembre devrait être saisi d’une proposition de modification d’un certain nombre de traités européens. Mais pas exactement dans le sens que l’on aurait pu espérer. On ne remettra pas en cause, par exemple, le dogme de l’indépendance de la Banque centrale européenne consigné dans le traité de Maastricht. On fera une entorse exceptionnelle, peut-être, mais avec des contreparties telles que toute perspective de démocratie européenne disparaîtra pour longtemps.

Pour le dire plus concrètement : on confierait à la Commission de Bruxelles des pouvoirs supranationaux, en échange de quoi l’Allemagne accepterait l’émission d’obligations communes aux pays de la zone euro notés d’un triple À part les agences. Ces obligations émises par les meilleurs élèves de l’orthodoxie libérale bénéficieraient de taux d’intérêts faibles (2 à 2,5 %). Ce serait, par la bande, la réalisation d’un « noyau dur » de l’Europe, cher jadis à Édouard Balladur. Une Europe vertueuse viendrait exceptionnellement en aide aux pays en difficulté, mais à la condition d’un abandon de souveraineté. La logique en œuvre vise en quelque sorte à placer la politique européenne sous pilotage automatique. Mais un pilote automatique dont le cap, préalablement réglé, serait immuablement libéral. Cette mise en tutelle ne vise même pas à résorber la dette par tous les moyens. L’orthodoxie libérale n’est pas une orthodoxie budgétaire. Elle a pour but principal de faire payer aux salariés, aux services publics, aux fonctionnaires, aux retraités ce que les exonérations accordées aux plus riches ont coûté à la société : soit quelque 600 milliards supplémentaires depuis 2007, si l’on en croit Thierry Breton, ancien ministre de l’Économie de Jacques Chirac  [2]. On se souvient ce que le secrétaire général du Syndicat national unifié des impôts, Vincent Drezet, disait récemment à Thierry Brun (Politis n° 1173) : « La crise sert de prétexte pour instituer un ordre économique où s’exerce une pression constante sur l’action publique. » On ne saurait mieux dire. Voilà bien pourquoi il ne faut pas mêler les peuples à tout ça, et regarder les chiffres du chômage comme une fatalité venue d’ailleurs. La politique budgétaire ne serait plus imputable à un homme ou à une équipe gouvernementale ; elle serait l’œuvre d’un mécanisme nommé par euphémisme « gouvernance économique européenne ». L’exact opposé d’un fédéralisme européen qui résulterait d’un véritable processus démocratique. Le « compromis franco-allemand » soulèvera des oppositions. Certains invoqueront la « souveraineté nationale ». Une invocation qui peut bien avoir quelques vertus défensives. Mais, l’avenir démocratique, c’est évidemment le fédéralisme. C’est cet avenir qui est hypothéqué aujourd’hui.

[1] Le nombre de chômeurs de catégorie A (sans aucun travail) atteint 2 814 900 (+ 4,9 % en un an), et, au total, les« demandeurs d’emplois » sont 4 459 400 (+5,2 % en un an).

[2] Les Échos de lundi.


En prime : Comment la finance contrôle le débat économique

http://www.acrimed.org/article3721.html

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5 décembre 2011 1 05 /12 /décembre /2011 05:38

 

Greenpace s’introduite dans une centrale nucléaire

http://info.sfr.fr/france/articles/greenpeace-s-introduit-dans-une-centrale,847501/#sfrintid=P_actu_slide2_mea1

 

Dans Marianne

http://www.marianne2.fr/La-securite-nucleaire-c-est-burlesque_a213071.html

 

« La sécurité nucléaire c'est burlesque »

Hervé Nathan - Marianne | Jeudi 1 Décembre 2011 à 18:01 |

 

Des parlementaires ont effectué deux visites impromptues dans des centrales nucléaires d’EDF et ont imposé des exercices de mise en sécurité des réacteurs, débouchant sur quelques surprises désagréables.

Il arrive que les parlementaires les plus sérieux se révèlent de sacrés farceurs. Prenez les députés et sénateurs de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (Opecst) : ils n’ont rien trouvé de mieux à faire que d’organiser, dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre, deux exercices d’alerte dans deux centrales nucléaires à la centrale de Paluel et dans celle du Blayais en Gironde. Et sans prévenir en plus. Une première bienvenue de la part des élus de la Nation, à l’ère post-Fukushima.

 
Le récit de l’ « opération opéra » par le député UMP Claude Birraux, (président de l’Opesct) et le sénateur UMP Bruno Sido (vice-président) est pour le moins édifiant.

 

« Des situations parfois burlesques »

Claude Birraux se présente à la centrale de Paluel (Seine-Maritime) vers 19 heures, en compagnie des responsables de l’autorité de « sûreté nucléaire ». Le directeur est sommé d’effectuer la simulation d’un incident majeur : la perte totale d’alimentation électrique du réacteur. Manque de chance, c'est le jour où le groupe électrogène alimenté au diesel est indisponible.

En fait il faudra attendre 21h50 pour que l’exercice débute. Tout se déroule pour le mieux au départ. Les équipes supplémentaires arrivent sur le site en 25 minutes chrono. Puis elles trouvent, dans les documents de procédure d’EDF, une solution : puisque les diesels ne fonctionnent plus, ils faut alimenter en électricité le réacteur 1 en panne, grâce au réacteur 2 toujours en production. Une solution qualifiée d’ « exotique » par la nomenclature de l’exploitant.

Mais au moment de passer aux actes, vers 23h30, catastrophe : la clé indispensable pour accéder au panneau d’alimentation électrique du réacteur électrique  se révèle « en commande », donc indisponible.


A minuit, Claude Birraux raconte : « nous suivons l’équipe EDF sur le terrain. Nous arrivons dans un local électrique, mais les indications du document de procédure ne correspondent pas au panneau électrique du local. Il y a un doute : les clés sur le panneau sont-elles mal étiquetées, ou bien sommes-nous dans le mauvais local ? Le local non plus n’est pas numéroté, ce qui est relevé par l’ASN. Après plusieurs allers et retours, entre la tranche numéro 1 et la tranche numéro 2, l’énigme est résolue : toutes les premières instructions du document de procédure semblent en réalité inexactes. »

 
On passe donc dans la tranche 3, où la signalétique semble mieux respectée… Mais à une heure du matin, « à nouveau le document EDF comporte des inexactitudes qui ne facilitent pas la tâche de l’équipe (…) A nouveau les personnels sont obligés de barrer plusieurs lignes du document. »


A 1h30, « Nous mettons fin à l’exercice ». Ouf ! Conclusion : heureusement, « le personnel a su se poser les bonnes questions et n’est jamais resté bloqué dans des situations parfois burlesques ». Et heureusement aussi qu’il s’agissait d’un exercice théorique. La tranche 1 de Paluel n’a pas été mise à l’arrêt et donc les personnels ont travaillé avec de la lumière, comme en plein jour. « Imaginez la situation plongée dans le noir, obligé de travailler avec une lampe de poche dans une main, et les documents dans l’autre… », rappelle Claude Birraux. En situation réelle, le réacteur aurait vécu en situation critique pendant au moins de 3h30, refroidi à minima par l’ultime système de secours : des ailettes qui tournent avec la vapeur du réacteur, et permettent de le refroidir avec un filet d’eau...

 

« Impression mitigée »

Au même moment, la centrale du Blayais en Gironde a mieux résisté à l’intrusion de l’Opecst. Il s’agissait de simuler une grosse tempête qui menace les sous-sols des réacteurs d’inondation, ce qui s’était produit en décembre 1999. Le sénateur Bruno Sido a constaté que depuis lors les digues de protection ont été relevées et complétées. Un seul incident relevé : deux capteurs de la hauteur d’eau donnent des indications différentes. Laquelle choisir pour arrêter le pompage de l’eau de refroidissement ? Au bout d’une demi-heure, on s’aperçoit alors que la réponse existe bien, mais pas dans le bon dossier…


La mauvaise surprise, relative, pour les inspecteurs arrive lorsqu’ils accèdent au sous-sol. Bruno Sido en retire une « impression mitigée » : « Nous avons pu voir des fuites non identifiées non traitées, un repérage insuffisant des tuyauteries, dont certaines très corrodées, un plot en béton et des déchets divers traînant au sol… »

 
« On ne va jamais dans les sous-sols lors des visites habituelles, c’est dommage », commente le sénateur. L’Opesc l’assure : il y a aura d’autres opérations « Opera » à l’avenir. Puisqu’il s’agit de se mettre à l’heure du post-Fukushima, nous préconisons la simulation simultanée de la perte de l’alimentation électrique et d’une invasion par les eaux, comme au Japon. Cela pourrait se révéler « burlesque », non ?

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27 novembre 2011 7 27 /11 /novembre /2011 05:24

 

« Ce soir ou jamais » : Une émission toujours de qualité qui permet de construire sa pensée au travers de l’écoute d’arguments et par un débat contradictoire.

Exergue

 

1ier partie : Le procès de Nuremberg

Procès des vainqueurs ? Qui a-t-on jugé à Nuremberg (des responsables ou un pays ?)?. Le début de la guerre froide. …. 

 

2ième partie - 44ième minute : Crise et Démocratie

Gouverner est-ce si complexe que nous devions confier nos  pays à des technocrates ? Les gouvernants à la remorque des places financières ? …

 

3ième partie – 1h 21 Le nucléaire

Le nucléaire un mal nécessaire ? Les alternatives au nucléaire ? Quelle ardoise laisse-t-on aux générations à venir pour ce qui concerne les déchets ? …. 

 

http://ce-soir-ou-jamais.france3.fr/?page=emission&id_rubrique=1499

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26 novembre 2011 6 26 /11 /novembre /2011 05:08

 

Source : le 09h15 le neuf-quinze
Daniel Schneidermann

 

Qui a tué Eva Joly ?

 

La cause est entendue, et ce doit être vrai puisque la France entière le répète en boucle: Eva Joly est nulle, archi-nulle, et ferait mieux de retourner immédiatement en Norvège, réfléchir sur l'avenir des défilés militaires dans un cadre éthique. Mais quels sont les éléments à charge, exactement ? Elle a refusé, excusez-la, de dire explicitement qu'elle appellerait à voter Hollande au second tour, tout en appelant à voter contre Sarkozy. On eût pu estimer que cette position était claire ou, disons, raisonnablement claire, la plus claire qu'elle puisse tenir dans sa situation. Je n'ai pas le souvenir d'un candidat qui, six mois avant une élection, accepte de se placer explicitement dans l'hypothèse où il serait battu. On fait semblant d'y croire. On joue avec le questionneur. On répond sans répondre, quelque chose comme: "bien évidemment, M. Aphatie, chacun votera pour le candidat le mieux placé". Personne n'est dupe, mais c'est la règle du jeu. C'est d'ailleurs ainsi que l'ont compris, dans un premier temps, mes très estimables confrères d'un site aussi peu suspect de jolysme que Le Figaro, puisqu'ils titrent d'abord ainsi la dépêche AFP: "Eva Joly ne se trompe pas d'ennemi".


Mais Joly est dans le viseur. De qui exactement ? De la presse ? Des socialistes ? De ses chers amis verts ? Qui a tué Davey Moore ? demande la chanson (1). Qui est reponsable et pourquoi est-il mort ? Tout le monde et personne. Mais Joly a le statut de morte en sursis. Très vite, donc, le site du Figaro modifie son titre (2) pour un titre à la limite du mensonge ("Eva Joly n'appelle pas à voter Hollande"). Je ne dis pas que c'est Le Figaro qui propage l'incendie, et amène le porte-parole de Joly à annoncer sa démission sur Twitter quelques instants plus tard, inaugurant une journée de psychodrame. Disons qu'il y a une ambiance. Et chacun de répéter, en boucle, le crime impardonnable de Joly.


A la vérité, le vrai crime de Joly n'est peut-être pas là. Aux yeux des socialistes, c'est d'avoir déclaré, la veille, que les socialistes étaient "du bois dont on fait les marionnettes" (pour avoir prêté une oreille trop complaisante aux demandes d'AREVA). Aux yeux des Verts, c'est de risquer de faire capoter un accord électoral qui leur promet un nombre appréciable de circonscriptions. Aux yeux des journalistes politiques, d'être une mauvaise cliente, qui lit ses notes, est affublée d'un accent impossible, et ne répond pas aux questions. Encore que ces derniers points se discutent. Mauvaise cliente ? Le feuilleton de la mise à mort de Joly peut tout de même fournir un complément appréciable au feuilleton DSK, ou à celui de l'éternel retour de Sarkozy. Tout ceci militant pour une mise à mort, certes, mais pas trop rapide.

 

(1) http://www.ina.fr/sport/autres-sports/video/I04149626/graeme-allwright-qui-a-tue-davy-moore.fr.html

 

(2) http://www.arretsurimages.net/vite-dit.php#12528

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11 novembre 2011 5 11 /11 /novembre /2011 17:25

 

Lu dans Rue89, l’article ci-dessous : « La lutte des classes n'est pas morte » de  Thomas Piketty.

http://www.rue89.com/rue89-eco/2011/11/08/thomas-piketty-la-lutte-des-classes-nest-pas-morte-226345 

 

On (re)lira également sur le blog Exergue : lutte des classes, des places, société verticale, société horizontale.

http://exergue.over-blog.com/article-lutte-des-classes-des-places-societe-verticale-horizontale-etre-in-ou-etre-out-54146159.html

Exergue

 

                                                                                  *********

Article de Blandine Grosjean dans Rue89

Ça va péter ! 08/11/2011 à 18h27

Face au « risque de sécession sociale », Thomas Piketty, historien et économiste, rêve « d'un dépassement rationnel et pacifique du capitalisme ». Entretien.

Historien, économiste, professeur à l'école d'économie de Paris, Thomas Piketty travaille sur les questions de répartition de revenus, des inégalités et de la fiscalité. Il est l'auteur des « Hauts revenus en France au XXe siècle » et coauteur de « Pour une révolution fiscale ».

 

Rue89 : Vous dites que la lutte des classes n'est pas morte. On va vous accuser de réveiller une vieille guerre dépassé…

Thomas Piketty : J'essaie de comprendre ce qui a vraiment changé dans la structure des classes sociales – et ce n'est pas un gros mot, « classes sociales » – depuis le XIXe siècle, qui est un peu le point de départ du capitalisme industriel et des grands traumatismes en matière d'inégalités.

On a aujourd'hui une structure de classes qui est tout de même un peu plus méritocratique, plus fondée sur la liberté individuelle et la justice que sur la filiation. Mais, par rapport à l'immense espoir méritocratique sur lequel sont fondées nos sociétés démocratiques, les transformations ont été plus limitées qu'on ne l'imagine souvent.

Et surtout, on assiste aujourd'hui à une vraie régression. Les privilèges de naissance et le patrimoine viennent concurrencer le capital humain, le mérite. C'est un type d'inégalité violent, que l'on croyait avoir dépassé. Je pense possible un retour des structures de classes plus proches du XIXe siècle que de celles des Trente Glorieuses.

 

Vous dites que la supposée « lutte entre les générations » masque les inégalités structurelles.

On reste pétri d'une croyance naïve dans le progrès qui date des Trente Glorieuses, quand on pensait que naturellement et spontanément, la croissance et le développement économiques conduiraient à une société de plus en plus méritocratique.

Cette croyance repose sur deux idées qui se renforcent l'une l'autre :

  • d'abord la foi dans le capital humain, qui aurait remplacé le capital financier et immobilier. En gros, grâce à la rationalité technicienne, le cadre compétent aurait naturellement la peau de l'actionnaire bedonnant et du rentier paresseux, héritant sans avoir rien fait. Cette première croyance est en grande partie fausse ;
  • l'autre croyance l'est complètement. La guerre des âges auraient remplacé la guerre des classes. Dans une société avec une espérance de vie de plus en plus longue, les gens se seraient mis à accumuler du capital non pas pour créer des dynasties capitalistes et permettre à leur famille de ne plus travailler, mais simplement pour leurs vieux jours. L'inégalité de fortune ne serait plus une inégalité de classe, mais une inégalité à l'intérieur de la vie de chacun, chacun devenant tour à tour travailleur et capitaliste. C'est un modèle très apaisant. Il suffit de patienter, et on se concentre sur les inégalités face au travail, plus faciles à gérer dans l'ordre symbolique.

Qu'est-ce qui a changé ?

Inégalités d'accès aux études

Plus d'un quart des inscrits à l'université française (gratuite) sont des enfants d'employés ou d'ouvriers. Mais en master, ils ne sont plus que 18% et en doctorat, 12%. Leur taux est de 6% en école d'ingénieurs et 2% en école de commerce alors qu'ils représentent 21% des bacheliers. Ils sont en revanche surreprésentés en BTS, IUT et dans les formations comptables. (Source : Alternatives économiques, hors série n°88, 1er timestre 201 1.)

Si on regarde le partage du revenu national en se reportant au XIXe siècle, la part revenant au travail n'a pas tant augmenté que ça. Du temps de Balzac, les revenus purs du capital (rentes foncières, intérêts et dividendes seulement liés à la possession pure d'un patrimoine) représentaient 35%, peut-être 40%. Aujourd'hui, c'est entre 25% et 30%. ça fait une différence, bien sûr.

Est-ce que ça suffit pour changer de société ? Non, on est toujours proche des deux tiers contre un tiers. Et la part du revenu du patrimoine a beaucoup remonté ces dernières années. Dans les années 1950, ce n'était que 15% du revenu national. On a mis beaucoup de temps à se remettre des chocs des deux guerres mondiales. Il faut attendre les années 1990-2000 pour retrouver les niveaux de capitalisation boursière et immobilière de 1914.

 

Que s'est-il passé ?

A l'issue des guerres mondiales, des chocs terribles avaient été portés aux patrimoines – la crise des années 1930 –, mais le choc a surtout été politique. On tenait les détenteurs de fortune pour responsables de l'effondrement du système des années 1930.

Et il y a vraiment une volonté de reprise en main du système capitaliste de la propriété privée. Ça a créé une transformation assez profonde du système, mais qui était en partie transitoire. En Europe, ça correspondait à un capitalisme de reconstruction.

 

Ce cycle est terminé selon vous ?

Oui, même si les générations des Trente Glorieuses, qui mettent un peu de temps à laisser la place, y compris dans l'ordre du discours et de l'analyse de la société, peuvent le contester. Elles ont l'impression de s'être construites elles-mêmes et d'avoir très peu hérité. C'est une réalité, car beaucoup de patrimoine avait été détruit.

Pour les générations nées à partir de 1960-1970, le monde est très différent. S'il n'y a pas d'héritage familial, si vous avez uniquement les revenus de votre travail, il y a de fortes chances que vous restiez locataire toute votre vie et que vous vous retrouviez à payer des loyers a des enfants de propriétaires.

 

Il y aurait alors deux classes sociales : celle qui hérite et celle qui n'aura rien.

Grosso modo, la moitié de la population hérite de rien ou presque rien, les 10% du dessus vont hériter de 500 000 euros et plus. Et les 40% du milieu héritent de 100 000 euros en moyenne.

La différence avec les Trente Glorieuses, c'est que le niveau global de ces patrimoines hérités, par rapport aux revenus du travail, a énormément progressé. Il faut rappeler qu'une vie de smic, c'est 500 000 euros.

On avait cru à un moment que la dimension héritage avait totalement disparu, on avait cru penser un monde avec des inégalités uniquement salariales et professionnelles. On dit : oui, oui, il y a des inégalités, mais plutôt apaisantes, c'est un peu « Alice au pays des merveilles ». Dans le fond, tout le monde est d'accord, même le Parti communiste : il faut des cadres pour diriger les ouvriers, et il est normal qu'ils soient payés trois fois plus. C'est pas très violent, comme lutte des classes.

 

En quoi la dimension héritage est-elle plus violente ?

Patrimoine

En 1913, le 1% des Français les plus riches accaparait 53% du patrimoine total. Il n'en détenait plus que 20% en 1984, mais en 2010 le taux est remonté à 24% du patrimoine total. Les 10% les plus riches détiennent 62% du patrimoine total. (Sources : RevolutionFiscale.fr et Insee.)

Il y a l'égalité du droit de vote et la réalité des inégalités sociales et économiques. Mais ces dernières sont censées être fondées sur une justice, sur l'utilité commune, le mérite.

L'article 1 dela Déclaration des droits de l'homme dit que les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité sociale. Oui, il y des inégalités, mais fondées sur le travail. C'est ce qui rend les inégalités supportables en démocratie.

Mais personne n'a besoin d'un propriétaire à qui payer son loyer, on peut être soi-même propriétaire, c'est très différent comme logique. Quel est l'intérêt d'avoir Liliane Bettencourt qui touche des dividendes ? On sait bien que L'Oréal, dans la compétition mondiale, peut se passer de Liliane Bettencourt, et là est le truc très perturbant dans l'analyse du mérite. On voudrait préserver cette illusion méritocratique, également au sommet des fortunes. Pourtant elle n'a rien inventé.

 

Certains parlent du retour d'une société de rentiers. N'est-ce pas exagéré ?

Si vous n'avez pas un gros grain de sable qui s'appelle la fiscalité, on revient inévitablement à une société de rentiers. Au niveau mondial, la fortune des millionnaires augmente de de 6 à 7% par an. Si vous prolongez ça et que vous avez un croissance économique de 1%, vous allez dans un mur.

Cette croyance dans un développement harmonieux du capitalisme que la science économique du XIXe siècle a diffusée, c'est le concept du sentier de croissance équilibré, où tout progresse au même rythme : les salaires, les patrimoines, les profits. Il n'y a plus qu'à se laisser porter.

On en revient à un questionnement de l'économie politique du XIXe siècle, Marx, ou Ricardo avant lui. Ils regardaient les évolutions à long terme (Ricardo regardait la rente foncière, on pourrait prendre le prix de l'immobilier, Marx regardait le profit industriel, on pourrait prendre les stock-options), ils essayaient de s'imaginer le long terme. Et on allait dans le mur, avec des classes de plus en plus antagonistes.

Je ne dis pas qu'ils avaient raison sur tout, mais ils posaient les bonnes questions.

Et la question aujourd'hui est : qu'est-ce qu'on a comme raison pour être optimiste, si on n'a pas des institutions démocratiques assez fortes, notamment via l'impôt, pour reprendre le contrôle de ce capitalisme patrimonial complètement fou. Si on n'agit pas, alors oui, le risque d'avoir des évolutions complètement divergentes entre groupes sociaux est très fort.

 

Le sentiment d'injustice, dites-vous, est croissant dans cette société ?

Il y a un très fort sentiment d'injustice sur la répartition des richesses, et en même temps une difficulté à passer à des solutions politiques de lutte… Il y a aussi une très forte résignation face à la mondialisation.

Le niveau de souveraineté démocratique n'a pas évolué, mais la réalité des échanges économiques et humains s'est mondialisée, et cette contradiction crée le sentiment d'impuissance face au politique.

 

Vous parlez de la nécessité d'un « révolution fiscale » alors qu'au PS, dont vous êtes proche, on parle de « réforme ».

L'impôt progressif est l'enfant des guerres, du chaos, de la violence, des conflits, pas de débats démocratiques rationnels. On avait le suffrage universel bien avant 1914 et on n'arrivait pas a créer l'impôt sur le revenu. Il a été voté le 15 juillet 1914, pas pour financer des progrès sociaux, mais parce qu'on avait besoin de recettes fiscales pour faire la guerre. Mais je reste optimiste et rêve toujours d'un dépassement rationnel et pacifique du capitalisme.

 

La lutte des classes, c'est aussi du haut vers le bas. On entend parler de « culture de la pauvreté », de « cancer social ». Un épiphénomène ?

Je vois un très sérieux risque de sécession, non plus économique mais mentale et culturelle, d'une certaine élite.

J'étais très étonné au moment de la loi Tepa, en 2007, lors des débats de la reforme de l'impôt sur les successions. Christine Lagarde, alors ministre de l'Economie, expliquait que cela permettrait à une famille de transmettre un million d'euros sans être taxée. Elle ne se rendait pas compte qu'elle était en train de parler d'un tout petit groupe d'individus, sans doute très nombreux parmi ses amis, mais ultra-minoritaires en France.

C'est très nouveau qu'en France on soit dans cette rupture avec le réel dans le discours public et politique. Là aussi, il y a risque de sécession.

 

Annexe 1

Inégalités d'accès aux études

Plus d'un quart des inscrits à l'université française (gratuite) sont des enfants d'employés ou d'ouvriers. Mais en master, ils ne sont plus que 18% et en doctorat, 12%. Leur taux est de 6% en école d'ingénieurs et 2% en école de commerce alors qu'ils représentent 21% des bacheliers. Ils sont en revanche surreprésentés en BTS, IUT et dans les formations comptables. (Source : Alternatives économiques, hors série n°88, 1er timestre 201 1.)

 

Annexe 2

Patrimoine

En 1913, le 1% des Français les plus riches accaparait 53% du patrimoine total. Il n'en détenait plus que 20% en 1984, mais en 2010 le taux est remonté à 24% du patrimoine total. Les 10% les plus riches détiennent 62% du patrimoine total. (Sources : RevolutionFiscale.fr et Insee.)

 

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3 novembre 2011 4 03 /11 /novembre /2011 06:38

 

Un article surprenant dans Libération, d’un Nicolas Demorand non moins surprenant, qui mérite la lecture.  Un C’dans l’air pour une fois équilibré, avec des gens pas d’accord (c’est rare, raison pour laquelle j’effectue la promo) avec, naturellement, l’économiste de service (sauf erreur, il appartient au staff des conseillers économiques de Sarko) qui repassera 2 heures plus tard sur l’A2 pour enfoncer le clou (ils auraient pu inviter J.Généreux, sûr qu’il serait venu. Ou Lordon. Ou… ce n’est pas ce qui manque). Le tout avant que Papandréou soit convoqué fissa par Sarko-Merkel pour se faire remonter les bretelles et dicter (quelle outrecuidance !) la question qui doit être posée au référendum grec ce qui place (comme si ce n’était pas déjà fait) la Grèce sous tutelle.

Et pour faire bonne mesure, Mélenchon aux matinales d’Europe 1.

Un mot encore. Tout se précipite en ce moment. Impossible de vous passer d’autres articles qui, je le crains, seront datés lorsque le calme sera revenu. C’est comme ça.

En attendant, veillez au grain !

Exergue

 

Dans Libération
http://www.liberation.fr/economie/01012369117-vertigineux

Vertigineux par NICOLAS DEMORAND

De la pire manière, dans le pire contexte, avec les pires conséquences possibles pour nous tous, Papandréou soulève la seule vraie question. Totalement taboue et même refoulée jusque-là. Impossible à formuler tant elle est vertigineuse, terrifiante pour ceux qui nous gouvernent. Cette question simple : que pensent les peuples de la brutale cure d’austérité qui va s’abattre sur eux ? Merci aux Grecs, à l’avant-garde du désespoir, de la poser et d’y répondre en premier. Et de nous rappeler, au passage, que la crise économique sonne toujours le premier acte de l’ébranlement des démocraties. Nous vivons actuellement les effets d’un fédéralisme de la catastrophe, purement négatif. Qui conduit dans l’urgence à mettre sous tutelle certains Etats, dépouillés de leur souveraineté et repris en main par les prêteurs. Gouvernés, de fait, par les dirigeants élus d’autres pays. Dans ce schéma, les peuples ne sont qu’une variable d’ajustement, la démocratie une procédure risquée. En Europe, à l’âge des économies interconnectées et de l’euro, un fédéralisme positif, doté d’outils de contrôle et de gouvernement, conduira lui aussi à des pertes partielles de souveraineté, ne nous leurrons pas. Mais, il faut encore le rappeler, il devra nécessairement être contrebalancé par des institutions démocratiques sans lesquelles il restera une lettre morte. Ou plus sûrement une bombe à retardement.

 

Dans C’est dans l’air

http://www.france5.fr/c-dans-l-air/economie/faut-il-sortir-les-grecs-34413

 

Mélenchon aux matinales d’Europe 1 du 2/11/2011

http://www.dailymotion.com/video/xm3ahg_jean-luc-melenchon-sur-europe-1-matinale-du-02-11-2011_news

 

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3 novembre 2011 4 03 /11 /novembre /2011 05:45

 

La pomme de terre ogm Fortuna, celle qui fait la fortune du pot  et des groupes chimiques

Exergue

 

 

Dans Libération

http://www.liberation.fr/terre/01012368830-basf-veut-cultiver-commercialement-une-pomme-de-terre-ogm

 

Terre Lundi dernier à 15h08

BASF veut cultiver commercialement une pomme de terre OGM

Fortuna, la pomme de terre produite par le groupe de chimie allemand, résisterait au Mildiou, un parasite très dévastateur.

Le groupe de chimie allemand BASF a annoncé lundi avoir demandé l'autorisation européenne de cultiver commercialement sa pomme de terre génétiquement modifiée (OGM) Fortuna, destinée à l'alimentation humaine et animale.

"L'introduction sur le marché est prévue pour 2014 ou 2015", a précisé le groupe allemand, numéro un européen de la chimie, qui a développé ces dernières années ses activités dans les organismes génétiquement modifiés.

"La prochaine étape du processus d'autorisation consiste pour l'autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) à en tester la sécurité pour les humains, les animaux et l'environnement", ajoute-t-il.

"Cette pomme de terre est principalement destinée à l'alimentation humaine", a expliqué un porte-parole de BASF à l'AFP. Elle est dérivée des pommes de terres Fontane, l'une des variétés les plus utilisées pour la fabrication de frites.

Fortuna résiste au Mildiou, un parasite très dévastateur pour les cultures de pomme de terre qui fut notamment l'une des causes de la grande famine irlandaise au XIXème siècle. Il détruit encore jusqu'à 20% des récoltes annuelles de pommes de terre dans le monde, selon le groupe allemand.

BASF explique être parvenu à utiliser deux gènes de résistance au mildiou prélevés sur une variété sauvage de pomme de terre sud-américaine.

BASF a déjà obtenu l'autorisation européenne d'une première pomme de terre OGM, Amflora, pour trois usages : industriel (amidon pour la pâte à papier et engrais pour le jus), alimentation animale (la pulpe) et présence de résidus jusqu'à 0,9% dans les produits pour l'alimentation humaine.

Il a également demandé l'autorisation d'Amadea, une variante plus récente d'Amflora. Outre Amflora, le maïs MON810 de la multinationale américaine Monsanto est le seul autre OGM cultivé à des fins commerciales en Europe.

(Source AFP)

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