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15 février 2016 1 15 /02 /février /2016 07:14

Le mot comprador désignait à l’époque coloniale un autochtone, fondé de pouvoir d’une firme étrangère, qui servait d’intermédiaire dans les opérations financières et marchandes entre les européens et les autochtones coloniaux’.

La France devenue colonie des States, ce dernier pays a ses compradores, ses autochtones auto-proposés qui servent d’intermédiaires (de facilitateurs) entre les States (au service des groupes transnationaux apatrides adeptes de la mondialisation libérale) et la France vassalisée. La France a son ‘parti de l’étranger’*. Le parti de l’étranger du jour rassemble ce que les espagnols appellent ‘la caste’, que nous désignons sous le terme d’oligarchie, individus, femmes et hommes, qui s’activent à faire prospérer l’intérêt privé –le leur, celui de leurs pareils- au détriment de l’intérêt général du pays et du peuple souverains. A cet effet, il est assez cocasse, qu’à l’heure de la déchéance de la nationalité, on n’observe pas ces compradores comme des apatrides : des personnages qui se sont déchus de leur appartenance nationale.

L’Europe n’échappe pas au phénomène. De là : l’OTAN, le GMT,…qui nous lient chaque jour davantage au ‘modèle’ libéral des USA.

L’article ci-dessous, écrit dans Atlantico, repris par Le Grand Soir, vaut la lecture.

*http://www.gaullistelibre.com/2014/09/le-parti-de-letranger-ce-quil-ete-ce.html

Exergue

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Comme son nom l’indique, le site Atlantico est atlantiste, pro américain. Il est également libéral sans tabous et sarkozyste sans retenue. Il est généralement bien informé. Je reprends ici un article qu’il a publié le 22 mai 2012 sous la plume de Benjamin Dormann, un de ces hommes qui s’ébrouent dans plusieurs milieux à la fois : journalisme, politique, affaires.

Jean-Pierre Chevènement n’a pas toujours frayé avec François Bayrou. Au temps où il se cherchait un destin national et où il faisait l’éloge du comte de Paris, il avait forgé l’expression « la gauche américaine ». Il désignait sous ce qualificatif la « Deuxième gauche », les rocardiens, la Cfdt, les socialistes qui avaient accepté l’inéluctabilité de la mondialisation financière. Avec l’article qui suit, nous sommes en plein dans ce schéma. Pour les Étatsuniens, la recherche du mot "socialisme" sur internet est l’un des favoris. Comme par hasard.

Bernard Gensane

* * *
Washington sur Seine ? Ces ministres de François Hollande qui ont été formés par les Américains

La French American Fondation est connue pour sa formation, les "Young Leaders", réservée à une dizaine de jeunes surdiplômés chaque année. Sur les huit socialistes sélectionnés comme Young Leaders depuis François Hollande en 1996, six rentrent dans son gouvernement cette semaine. Le plus "atlantiste" n’est pas toujours celui qu’on croit...

Exit Alain Juppé, Valérie Pécresse, Nathalie Kosciusko-Morizet, Laurent Wauquiez, Jeannette Bougrab... Place à François Hollande, Pierre Moscovici, Arnaud Montebourg, Marisol Touraine, Najat Vallaud-Belkacem, Aquilino Morelle (plume du Président), etc.

« Enfin des têtes nouvelles ! » entend-t-on ici ou là . Nouvelles ? Tout est relatif, quand on sait décrypter la liste ci-dessus : en fait, tous ces « Young Leaders » de l’UMP ont laissé la place à des « Young Leaders » du Parti socialiste. Car François Hollande et Pierre Moscovici depuis 1996, Marisol Touraine et Aquilino Morelle depuis 1998, Arnaud Montebourg depuis 2000 et Najat Vallaud-Belkacem depuis 2006, sont tous des « Young Leaders ». Tous ont été minutieusement sélectionnés et « formés » par ce très élitiste réseau Franco-Américain (French American Foundation), inconnu du grand public, sponsorisé entre autres par la banque Lazard. Le programme se présente en ces termes :

Programme phare de la French-American Foundation, le programme Young Leaders a été créé en 1981 et sélectionne chaque année pour leurs réalisations et leur leadership, 10 Français et 10 Américains âgés de 30 à 40 ans, appelés à jouer un rôle important dans leur pays et dans les relations franco-américaines. Les candidats retenus participent à deux séminaires de cinq jours chacun sur deux années consécutives - alternativement en France et aux Etats-Unis - afin d’échanger sur des thèmes majeurs communs aux deux pays et d’approfondir leur compréhension mutuelle (http://www.french-american.org/leadership/young-leaders/index.html).

Autrement dit, ils ont tous postulé et se sont fait parrainer pour être admis à suivre ce programme phare mis en place par la FAF, la French American Fondation. La FAF est elle-même un organisme à cheval sur Paris et New-York, créée en 1976 conjointement par les présidents Ford et Giscard d’Estaing. A noter qu’entre 1997 et 2001, John Negroponte présida la FAF, avant de devenir entre 2005 et 2007, sous Georges Bush, le premier directeur coordonnant tous les services secrets américains (DNI), dirigeant l’US States Intelligence Community (qui regroupe une quinzaine de membres, dont le FBI et la CIA).

Crée en 1981, ce programme Young Leaders permet de développer « des liens durables entre des jeunes professionnels français et américains talentueux et pressentis pour occuper des postes clefs dans l’un ou l’autre pays ». Pressentis par qui ? Par un très strict comité de sélection, composé majoritairement d’anciens Young Leaders, qui ne retient qu’une dizaine d’admis par an. Seuls 13 hommes ou femmes politiques ont été admis depuis 1995, soit moins d’un politique par an en moyenne. Ces heureux « élus » sont choisis comme d’habitude parmi l’élite française : seuls 4% des Young Leaders français ne sont pas diplômés de l’ENA ou pas titulaires d’au moins un diplôme Bac+5, les trois quarts sont des hommes, à 80 % Parisiens... Autant dire qu’on reste en famille avec ce gratin issu de nos grandes écoles. Une spécificité française, qui, comme le souligne un rapport de la FAF, assure « une fonction de "reproduction sociale" de la "classe dominante " […] dans un pays où la simple notion de leadership renvoie aux "diplômes" et non aux qualités intrinsèques de la personne comme c’est souvent le cas outre-Atlantique ». Bref, notre nouveau président et ses nouveaux ministres cités ici sont de purs produits de nos grandes écoles, « ces acteurs influents (qui) personnifient la "pensée dominante" depuis de nombreuses décennies » selon la FAF.

Dès que l’on parle de réseaux d’influence, certains de leurs membres crient aux « obsédés du complot » et s’empressent généralement de préciser que le rôle de telles organisations est marginal et informel. Pour ce qui est de l’efficacité des « Young Leaders », les chiffres parlent plus que tous les longs discours : sur les 8 socialistes sélectionnés comme Young Leaders depuis François Hollande en 1996, 6 rentrent dans son gouvernement cette semaine. (Ne restent sur la touche, pour le moment, que Bruno Le Roux, qualifié par beaucoup de « ministrable », et Olivier Ferrand [décédé en juin 2012], l’ambitieux président du think-tank Terra Nova ayant permis l’élection de François Hollande aux élections primaires ; deux candidats impatients de rejoindre leurs camarades Young Leaders au gouvernement). Beau tir groupé, comme s’en enorgueillit à juste titre le site américain (« The French-American Foundation is proud to have five Young Leader in the cabinet of President François Hollande, himself a Young Leader in 1996»), tandis que le site français […].

En septembre 2006, lors de sa visite aux États-Unis, Nicolas Sarkozy avait prononcé un discours à la French American Foundation (FAF), rappelant la nécessité de « rebâtir la relation transatlantique », paraphrasant ainsi les statuts de la fondation dont l’objectif est de « renforcer la relation franco-américaine considérée comme un élément essentiel du partenariat transatlantique ». A ceux nombreux qui me demandent, à l’occasion de la visite de François Hollande à Barack Obama, « pourquoi est-ce que les journalistes ne nous parlent pas de ça, à propos de François Hollande, au lieu de nous parler de son séjour d’étudiant et de goût pour les cheeseburgers (http://www.atlantico.fr/pepites/francois-hollande-et-nostalgie-hamburg...) dont on n’a rien à faire ? ». Qu’ils demandent donc la réponse aux journalistes qui ont l’art de nous servir ces hamburgers, préparés par les communicants, en prenant leurs lecteurs pour des cornichons ! Qu’ils la demandent en particulier aux Young Leaders des médias, aujourd’hui actionnaires ou directeurs des principales rédactions, ces copains de promo de certains de nos nouveaux ministres pour certains d’entre eux : de Laurent Joffrin (Nouvel Observateur) à Denis Olivennes (Europe 1, Paris Match et du JDD), en passant par Matthieu Pigasse, Louis Dreyfus et Erik Izraelewicz [décédé récemment] (Le Monde)… Et la liste hommes de médias Young Leaders est longue, comme on peut la lire plus intégralement dans l’enquête « Ils ont acheté la presse ».

A New-York, la venue de François Hollande et de sa nouvelle équipe était attendue sereinement. Vu de la FAF, « Welcome à la Hollande team » ; on reste en terrain connu, tout est sous contrôle, on est même fier d’avoir autant de ses poulains dans la place, nous l’avons vu. Que les angoissés se rassurent : « le changement, ce n’est pas pour maintenant », n’en déplaise à Jean-Luc Mélenchon, l’allié peu atlantiste du Président !

Benjamin Dormann

http://www.atlantico.fr/decryptage/gouvernement-hollande-formation-plu...

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Source : http://www.legrandsoir.info/les-socialistes-et-l-american-connection.html

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2 février 2016 2 02 /02 /février /2016 06:21

Il est de nombreux citoyens à ne pas aimer les partis, énonçant que ceux-ci les déçoivent. Aussi se réfugient-ils dans l’abstention, à moins que par nécessité urgente d’aération ils aillent s’égarer à respirer du côté du FN imaginant qu’il est là de l’oxygène, en tous cas un autre gaz que celui qu’ils hument ordinairement. Il est vrai que c’est un autre gaz. L’odeur pestilentielle devrait repousser ; oui mais voilà !

La plupart des déçus se réfugient dans l’abstention, qui n’est certes pas un parti au sens usuel du terme puisqu’on y trouve toutes sortes de déçus et grande variété de déceptions qui ne peuvent se concevoir sous la forme d’un programme.

Pour ne pas former un parti, les abstentionnistes représentent cependant la majorité des citoyens qui, par le jeu des règles électorales et de l’offre politique visible et dominante, ne trouvent pas à exprimer leur choix ; phénomène dommageable à la démocratie alors réduite à promouvoir l’intérêt d’une minorité que Podemos désigne sous la terminologie de ‘la caste’.

Y a-t-il remède à l’instant à l’abstention ? Certainement ! Peut-il être administré ? Pas du tout car ce sont les élus qui font les lois et il serait suicidaire pour eux d’en faire d’autres que celles qui les maintiennent au pouvoir ; voilà pourquoi il est urgent d’établir une assemblée constituante, comme cela l’a été dernièrement en Tunisie, afin que celle-ci donne à vivre une constitution - celle de la 6ième République - dans laquelle le peuple retrouve la possibilité de faire entendre son choix.

On pouvait lire dernièrement, sous la plume d’un politique, que c’était perdre son temps que de s’attacher à convaincre les abstentionnistes puisqu’ils étaient las de la politique. En conséquence il proposait de faire porter le travail de conviction sur ceux qui votaient encore afin de les conduire au déplacement qui, pour si minime qu’il puisse être, pouvait permettre le basculement favorable. C’est une bien curieuse approche, surtout lorsqu’on est de gauche, que de vouloir la démocratie en ne s’attachant pas à la faire procéder du plus grand nombre, ceci d’autant que les abstentionnistes sont ceux qui potentiellement pourraient apporter leurs suffrages à la gauche progressiste (les citoyens de droite votent toujours).

Mais il est certain que lorsqu’on a abandonné l’essentiel du travail militant, c’est à dire la fréquentation des cités où vivent ouvriers, petits fonctionnaires, personnels de service, qu’on néglige les ruraux, qu’on ne s’astreint pas à faire de l’éducation populaire en partant des préoccupations des individus ceci en essayant de montrer comment celles-ci s’intègrent à des problématiques plus larges, on ne risque pas de réarmer la conscience politique des citoyens et à les conduire à voter… à gauche.

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20 janvier 2016 3 20 /01 /janvier /2016 07:57

Nombreux sont ceux qui s’élèvent contre les propos tenus par Manuel Valls lorsqu’il invoque la culture de l’excuse. Ainsi A. Badiou lorsqu’il déclare : « On ne doit rien laisser dans le registre de l’impensable », ajoutant : « c’est toujours une défaite de la pensée ». On est donc naturellement intéressé par les réactions - que vous allez pouvoir lire ci-dessous - des intellectuels.

Toutefois, transcendant le propos de Manuels Valls, une question se pose, importante, que l’on peut décliner ainsi : quel avenir se tient blotti là dans la position politique du 1ier Ministre ? Quelle France est en gestation ? Que signifie une telle attaque contre ceux qui ‘pensent’, contre la pensée ? Va-t-on envoyer un jour prochain les dissidents qui dérogent au ministère de la Vérité au goulag ? Va-t-on brûler les livres ? Le jour se lève-t-il pour proposer une académie de penseurs officiels comme il en est déjà en économie ? Bref ! Se dirige-t-on par touches successives vers un État qu'on qualifiera pour l'instant de policier ? Ces questions ne sont pas excessives. Elles s’imposent à l’esprit au regard de la conjonction des dispositions prises par le gouvernement, également au travers de cet amendement à l’initiative des parlementaires socialistes, amendement fort heureusement retiré, qui proposait de sanctionner les ‘fausses’ informations - http://www.numerama.com/politique/138483-les-socialistes-veulent-sanctionner-le-buzz-sur-de-fausses-informations.html

Enfin, on sera attentif au questionnement proposé par le Neuf-Quinze qui ouvre un autre champ de perception de la situation que celui présenté habituellement.

Exergue

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« Je pense qu’il faut parvenir à penser ce qui est arrivé. Partons d’un principe : rien de ce que font les hommes n’est inintelligible. Dire : « je ne comprends pas », « je ne comprendrai jamais », « je ne peux pas comprendre », c’est toujours une défaite. On ne doit rien laisser dans le registre de l’impensable. C’est la vocation de la pensée, si l’on veut pouvoir, entre autres choses, s’opposer à ce qu’on déclare impensable, que de le penser. Bien entendu, il y a des conduites absolument irrationnelles, criminelles, pathologiques, mais tout cela constitue pour la pensée des objets comme les autres, qui ne laissent pas la pensée dans l’abandon ou dans l’incapacité d’en prendre la mesure. La déclaration de l’impensable, c’est toujours une défaite de la pensée, et la défaite de la pensée c’est toujours la victoire précisément des comportements irrationnels, et criminels. »

Alain Badiou

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From: Neuf-Quinze

Sent: Monday, January 18, 2016 9:41 AM

To: neuf-quinze@arretsurimages.eu

Subject: le neuf-quinze : L'insurrection, et si elle était là ?

09h15 le neuf-quinze


L'insurrection, et si elle était là ?

Un jour ou l'autre, on finit bien par rassembler quelques pièces du puzzle. Ou commencer de les rassembler, former des bouts, des angles. Un jour ou l'autre, apparaissent alors des mots inattendus. A force qu'on l'attende, qu'on la prédise, qu'on l'espère, qu'on la redoute, l'insurrection, à force qu'on n'en finisse pas de se demander par où elle apparaitra, et si elle était là ? Si nous étions déjà en pleine insurrection ? Et si Merah, les Kouachi, les kamikazes du Bataclan et des terrasses, jusqu'aux agresseurs sexuels de Cologne, étaient les acteurs de ce qu'il faut bien appeler une insurrection ?

Vient un moment où il faut bien sauter par-dessus les décennies, rapprocher des épisodes apparemment disjoints. Ce sont de sacrées pièces, qu'ont rassemblées à tâtons, sur notre plateau (1), l'anthropologue Alain Bertho, et le sociologue Geoffroy de Lagasnerie. Il fallait entendre Lagasnerie se risquer, marchant sur des œufs, à une analyse inédite des terrasses de centre-ville comme "un des lieux les plus intimidants qui soient, pour les jeunes des minorités ethniques. Un espace où on n'ose pas s'asseoir, où on n'est pas bien accueilli, où on n'est pas servi, où quand on est servi c'est cher. Un des lieux les plus traumatisants". Conclusion (provisoire), s'agissant des mitrailleurs des terrasses : "Au fond, vous pouvez vous dire qu'ils ont plaqué des mots djihadistes sur une violence sociale qu'ils ont ressentie quand ils avaient seize ans". Et Bertho immédiatement, en écho, et dans un rapprochement tout aussi dérangeant, tout aussi insoutenable, de convoquer le souvenir des émeutes de banlieue de 2005, et surtout du mouvement étudiant anti-CPE de 2006, quand des "jeunes venus des cités sont venus casser la figure aux étudiants Quant on faisait ses études en 2006, on a quel âge en 2015, et on est où au soir du 13 novembre ? Notamment au Bataclan. Et quand on était émeutier, on a quel âge en 2015 ? Ce sont deux jeunesses françaises qui se sont affrontées. On retrouve des ondes de choc une dizaine d'années après".

Alors oui, qu'on se laisse aller un instant à ces rapprochements, à ces analyses, qu'on les accepte simplement dans le champ du débat, qu'on évacue l'intimidation inévitable -"mais enfin, vous êtes en train d'excuser les terroristes!"- et ce mot de "terrorisme" apparait alors dans toute son inadéquation, toute son inefficacité, comme le souligne aussi Lagasnerie. Alors oui, apparait cette désignation alternative, une insurrection. Une insurrection qui, certes, ne serait pas celle dont on guettait ici les signes, ni ne ressemblerait à aucune de ses devancières. Qui ne serait localisée ni dans le temps, ni dans l'espace. Une insurrection multiforme, éparpillée, atomisée, sans doute largement inconsciente elle-même des cibles contre lesquelles elle s'insurge, et ultra-minoritaire évidemment (mais pas davantage que la révolution bolchevique en ses premiers jours).

Cette insurrection a ses mots d'ordre : des consignes de Daech claires, précises, et maintes fois réitérées. Une organisation centralisée lui est-elle vraiment nécessaire ? Au fond si toutes ses dernières cibles, rassemblées, formaient sens ? La liberté d'expression et la laïcité (Charlie), "l'art de vivre" des urbains aisés (Bataclan et terrasses), la tolérance sexuelle (Cologne) -et même, à Cologne, l'accueil des réfugiés, puisque c'est cette générosité allemande qui, en définitive, sera sans doute la grande vaincue de l'affaire. Sans oublier bien entendu la politique israélienne, devenue l'emblème maudit de l'oppression des peuples arabes, à travers la communauté juive française (Merah encore, et l'Hypercacher). Gardons-nous de conclure. Ce ne sont que des pièces d'un puzzle, qui a ses fausses pistes, ses voies sans issue, ses retours en arrière nécessaires. Comme tous les puzzles.

(1) http://www.arretsurimages.net/emissions/2016-01-15/Les-terroristes-se-retrouveraient-totalement-dans-le-discours-de-Valls-id8381

Daniel Schneidermann 19 janvier 2016

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«Culture de l’excuse» : les sociologues répondent à Valls,

publié dans ‘Les Crises’ http://www.les-crises.fr/culture-de-lexcuse-%E2%80%8A-les-sociologues-repondent-a-valls/

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C’est quand même fascinant, et ça signe tellement notre époque : le Pouvoir qui vous demande de ne plus réfléchir ni d’essayer de comprendre…

Au passage, je me suis aussi dit après coup que c’était intéressant, car le Pouvoir tourne du coup aussi totalement le dos à la culture chrétienne du pardon…

On se croirait chez les députés UMP du Sud-Est les plus durs…

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«Expliquer le jihadisme, c’est déjà vouloir un peu excuser.» Samedi, le Premier ministre a exprimé, une nouvelle fois, sa défiance envers l’analyse sociale et culturelle de la violence terroriste. Une accusation qui passe mal auprès des intellectuels.

En matière de terrorisme, Manuel Valls ferait-il un déni de savoir ? Voilà trois fois qu’il s’en prend à tous ceux, sociologues et chercheurs, qui tentent de comprendre les violences contemporaines. Samedi, lors de la commémoration de ­l’attaque contre l’Hyper Cacher, le Premier ministre a de nouveau rejeté toute tentative d’explication à la fabrique de jihadistes. «Pour ces ennemis qui s’en prennent à leurs compatriotes, qui déchirent ce contrat qui nous unit, il ne peut y avoir aucune explication qui vaille ; car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser.» Au Sénat, le 26 novembre, il avait déjà porté la charge : «J’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses et des explications culturelles ou sociologiques à ce qu’il s’est passé.» Et la veille, le 25 novembre, devant les députés : «Aucune excuse ne doit être cherchée, aucune excuse sociale, sociologique et culturelle.»

Pourquoi ce rejet ? Ces déclarations s’inscrivent dans une remise en cause bien plus large de la sociologie qui, à force de chercher des explications, donnerait des excuses aux contrevenants à l’ordre social. Aujourd’hui, il s’agit de jihadisme, hier, de délinquance. Cette dénonciation du «sociologisme» était un discours plutôt porté par la droite jusqu’ici. Manuel Valls innove sur ce terrain – soutenu par des journalistes comme Philippe Val (dans Malaise dans l’inculture, Grasset, 2015) – quitte à se couper encore un peu plus avec les intellectuels de gauche. En 2015, il les sommait de donner de la voix contre le Front ­national ; aujourd’hui, il répète leur inutilité. Face à un Valls multirécidiviste, la colère monte. «Il n’y a que la sociologie qui peut ­expliquer pourquoi la France est gouvernée par un PM [Premier ministre, ndlr] si médiocre. Mais ce n’est pas une excuse», tweetait dimanche l’historien des images André Gunthert. Même le pondéré Marcel Gauchet, historien et philosophe, juge «particulièrement regrettable» la phrase de Valls. «Pour bien combattre un adversaire, a-t-il rappelé lundi à la matinale de France Inter, il faut le connaître. C’est le moyen de mobiliser les esprits et de donner une efficacité à l’action publique.»

Mais sur le fond, la sociologie se confond-elle vraiment avec la culture de l’excuse ? Comprendre n’est ni excuser ni déresponsabiliser, rappelle le sociologue Bernard Lahire dans un essai qui vient de paraître (lire ci-dessous). Le propre de la recherche est de mettre à jour les déterminismes sociaux et replacer l’individu dans des interactions aussi fortes que souterraines. La sociologie n’a donc pas pour but de juger ou de rendre irresponsable, c’est à la justice d’effectuer ce travail. Pourquoi alors une telle hargne contre l’analyse sociologique ? «En fait, écrit Lahire, la sociologie vient ­contrarier toutes les visions enchantées de l’Homme libre, autodéterminé et respon­sable.» Or, Valls, dans sa rénovation du socialisme, souhaite promouvoir un être respon­sable. En dénonçant la culture de l’excuse, il souscrit à cette vision libérale de l’individu.

Au sein d’une autre gauche pourtant, certains revendiquent le mot. «Excuser, c’est un beau programme, estime le philosophe et sociologue Geoffroy de Lagasnerie (dans Juger : l’Etat pénal face à la sociologie, Fayard, 2016). Il prend en compte avec générosité et rationalité la manière dont les vies sont formées, les violences que les gens ont subies.» Un mot qu’il veut revaloriser dans les pratiques juridiques. «Aujourd’hui, la justice utilise déjà un savoir (psychiatrique) pour lever, parfois, la responsabilité (dans les cas de troubles mentaux). Pourquoi ne pourrait-on pas utiliser de la même manière le savoir sociologique ? Ne serait-ce pas une conquête de la raison sur les pulsions répressives et de jugement ?» (lire ci-dessous).

Plus largement, l’attitude de Valls serait symptomatique d’un déni de tout savoir sur la compréhension de la violence. «Ce qui s’est passé ressemble à une opération de non-penser de grande envergure, explique le philosophe Alain Badiou à Libération. De toute évidence, les pouvoirs ont intérêt à bloquer la chose dans son caractère incompréhensible.»

A l’inverse de Valls, on pourrait reprocher aux ­sociologues de ne pas assez expliquer. Les accusations répétées contre cette discipline ­sont peut-être aussi le reflet d’une déception. Celle d’une sociologie privilégiant les études qualitatives et l’enquête de terrain au détriment du chiffre et d’une vision globale de la société – voire du travail avec les politiques. Quatre sociologues réagissent aux propos du Premier ministre.

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Bernard Lahire :

«Il rompt avec l’esprit des Lumières»

«Déclaration après déclaration, Manuel Valls manifeste un rejet public très net de toute explication des attentats de 2015. Il ramène toute explication à une forme de justification ou d’excuse. Pire, il laisse penser qu’existerait une complicité entre ceux qui s’efforcent d’expliquer et ceux qui commettent des actes terroristes. Il fait odieusement porter un lourd soupçon sur tous ceux qui ont pour métier d’étudier le monde social. Ce discours est problématique à trois égards.

«Tout d’abord, le Premier ministre, comme tous ceux qui manient l’expression “culture de l’excuse”, confond explication et justification. Il accuse les sciences sociales d’excuser, montrant par là son ignorance. Tout le monde trouverait ridicule de dire qu’en étudiant les phénomènes climatiques, les chercheurs se rendent complices des tempêtes meurtrières. C’est pourtant bien le type de propos que tient Manuel Valls au sujet des explications scientifiques sur le monde social. Non, comprendre ou expliquer n’est pas excuser. Nous ne sommes ni des procureurs, ni des avocats de la défense, ni des juges, mais des chercheurs, et notre métier consiste à rendre raison, de la façon la plus rigoureuse et la plus empiriquement fondée, de ce qui se passe dans le monde social.

«Ensuite, le Premier ministre préfère marteler un discours “guerrier”, qui met en scène une fermeté un peu puérile censée rassurer tout le monde (mais qui ne fait qu’entretenir les peurs), plutôt que de prendre le recul nécessaire à la bonne gestion des affaires humaines. En faisant de la surenchère verbale pour clamer l’intransigeance du gouvernement, il prouve la montée dans l’espace public des discours d’autorité et des thématiques sécuritaires. Il devient ainsi une sorte de superministre de l’Intérieur. Il se cantonne dans un registre affectif au lieu de tenir un discours de raison, fondée sur une connaissance des réalités en jeu.

«Enfin, il rompt avec l’esprit des ­Lumières, qui est pourtant au fondement de notre système scolaire, de l’école primaire à l’université : doit-on demander aux professeurs d’histoire et de géographie, de sciences économiques et sociales ou de philosophie de cesser de mettre en question les évidences, de cesser d’argumenter, d’expliquer et de transmettre les connaissances accumulées sur la société ? A écouter certains de nos responsables politiques, on pourrait en déduire qu’une démocratie a besoin de policiers, de militaires, d’entrepreneurs et de professeurs de morale mais en aucun cas de savants. Ceux qui sont censés nous gouverner ont bien du mal à se gouverner eux-mêmes. Du calme et de la raison : voilà ce dont nous aurions besoin.»

Pour la sociologie. Et pour en finir avec une prétendue «culture de l’excuse», La Découverte, janvier 2016.

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Farhad Khosrokhavar :

«Il flatte une opinion publique blessée»

«La position de Manuel Valls sur les excuses sociologiques du terrorisme est indigne. Le Premier ministre semble oublier que la sociologie, en regardant à la loupe les trajec­toires de jihadistes, peut donner des clés de compréhension et donc des pistes pour en sortir. J’ai travaillé pendant plus de vingt ans sur les phénomènes de radicalisation, ce sont des sujets complexes qui ne peuvent être balayés d’un revers de main. Expliquer ne veut pas dire justifier. Mais dire l’état d’esprit de ces acteurs, c’est donner un sens et rendre intelligible le phénomène.

«Contextualiser permet de combattre les différentes formes de radicalisation et d’examiner de quelle façon la société peut y parer. Plus que jamais, on devrait donc analyser plutôt que d’abandonner ces phénomènes à des impensés. Comprendre, c’est précisément restituer, pénétrer l’intentionnalité des acteurs. Empathie ne veut pas dire sympathie. Dire qu’expliquer, c’est en partie excuser équivaut à dire qu’il ne faut surtout pas chercher à comprendre. C’est faire des jihadistes des bêtes féroces, ou alors des fous. Cette ­seconde hypothèse existe en partie. J’ai d’ailleurs souligné les fragilités mentales de certains. Pour les autres, il ne reste que la première, celle des bêtes féroces, qui consiste à souligner leur inhumanité et dire «on les tue». D’ailleurs, à la suite à la récente attaque dans un commissariat du XVIIIe arrondissement de Paris, personne ne s’est interrogé sur la mort de l’assaillant.

«Finalement, il n’est pas vraiment question de sociologie. Le Premier ministre cherche à prendre des positions électoralement rentables comme il le fait avec la déchéance de la nationalité. Il tente de flatter une opinion publique blessée, en plein désarroi. La réalité demeure qu’il existe en Europe une armée de réserve jihadiste dont les acteurs sont des jeunes Européens souffrant d’exclusion sociale ou ayant grandi en banlieues. Pour la neutraliser sur le long terme, la mort ou la prison ne suffiront pas. Il faudra la neutraliser par des mesures socio-économiques, faire sortir du ghetto ces jeunes et inventer un nouveau mode d’urbanisme et de socialisation. Et pour cela, mobiliser l’ensemble des sciences sociales.»

Avec David Bénichou et Philippe Migaux, Le jihadisme. Le comprendre pour mieux le combattre, Plon, 2015.

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Nilüfer Göle :

«Il franchit une nouvelle étape dans le débat sur l’islam»

«En accusant la sociologie de propager une culture de l’excuse, Manuel Valls franchit une nouvelle étape dans le débat autour de l’islam. Cette dynamique est une régression intellectuelle qui va de pair avec une politique basée sur la construction d’ennemis. En 2002 déjà, Oriana Fallaci, journaliste italienne de renom, appelait à ignorer “le chant” des intellectuels et leur prétendue tolérance pour pouvoir ­librement et courageusement exprimer la rage contre l’islam. Depuis, la rhétorique anti–intellectuelle ne cesse de se propager, trouvant d’autres porte-parole aussi bien à droite et à gauche, et ce dans toute l’Europe.

«En érigeant la liberté d’expression comme une arme dans la bataille contre l’islam, un appel à l’intransigeance gagne du terrain. A chaque étape, les tabous tombent les uns après les autres, on cherche à se libérer de la culpabilité du passé colonial, on annonce la fin du multiculturalisme, on refuse l’appellation raciste, et on ridi­culise la pensée bienveillante, «politiquement correcte». C’est la sociologie, accusée d’être porteuse de cette culture de l’excuse, qui entraverait la fermeté des politiques publiques.

«Certes, on ne peut pas expliquer des actes de violence par les seuls facteurs d’inéga­lités et d’exclusion. Ce serait bien trop superficiel. Mais il est tout aussi paradoxal d’ignorer que c’est par les enquêtes sociologiques que nous comprenons comment l’islam, les musulmans “ordinaires” comme les “jihadistes”, font partie des sociétés européennes. Le confort des frontières qui séparent les citoyens de “souche” de ceux issus de l’immigration a disparu. Les attaques terroristes en témoignent d’une manière violente et tragique. Les débats sur la présence des musulmans, la visibilité des signes religieux dans la vie de la cité en sont aussi la preuve. Le souhait de ne pas faire l’amalgame entre les différents musulmans n’a plus vraiment cours depuis le 13 Novembre. Vouloir ­juxtaposer une communauté ­monolithique de la nation avec la société, qui est de plus en plus constituée de ­citoyens aux multiples appartenances, est pourtant une nostalgie du passé républicain. Le désir d’adhérer à l’identité nationale et d’expulser ceux qui ne font pas corps avec la nation et ses valeurs conduit à une impasse politique. Plus que jamais, la sociologie peut nous aider à comprendre la possibilité de faire lien et de faire cité.»

Musulmans au quotidien. Une enquête européenne sur les controverses autour de l’islam, La Découverte, 2015.

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Geoffroy de Lagasnerie :

«Excuser, c’est un beau programme de gauche»

«Je revendique totalement le mot “excuse”. C’est un beau mot. Dans le débat rituel sur “explication”, “compréhension” et “excuse”, les deux attitudes qui s’affrontent me paraissent problématiques et me gênent beaucoup. Celle qui nie, comme Manuel Valls, la pertinence même de la sociologie : le déterminisme n’existerait pas, les individus seraient responsables de leurs actes. Cette position a au moins le mérite de la cohérence. Elle sent bien que le savoir sociologique met en crise les fondements du système de la responsabilité individuelle, du jugement et de la répression ; mais comme elle veut donc laisser intact ce système, elle doit nier la pertinence de la vision sociologique du monde.

«La deuxième position me paraît la plus étrange et incohérente. C’est celle de nombreux sociologues ou chercheurs en sciences sociales qui font un usage dépolitisant de leur pratique et leur savoir, et qui affirment ainsi que la tâche de connaître les phénomènes – qui relèverait de la “connaissance” – ne doit pas être confondue une prise de position critique sur les institutions – qui relève de l’engagement –, ou que comprendre un système relèverait de la science quand la responsabilité relèverait du droit, en sorte que nous aurions affaire ici à deux mondes différents. Expliquer ne serait pas excuser. Comment peut-on à ce point désamorcer la portée critique de la sociologie ?

«Je pense qu’il faut récupérer le mot d’excuse. On cède trop facilement aux offensives de la pensée réactionnaire ou conservatrice. Excuser, c’est un beau programme de gauche. Oui, c’est un beau mot “excuser”, qui prend en compte avec générosité et rationalité la manière dont les vies sont formées, les violences que les gens ont subies, les cadres dans lesquels ils vivent, etc. Il faut revaloriser ce mot dans la culture juridique et politique. C’est d’autant plus légitime que le droit prévoit déjà des excuses – ce qui montre à quel point des deux côtés, le débat se fonde sur une ignorance du fonctionnement du droit contemporain.

«On peut penser à “l’excuse de minorité” pour les enfants, mais aussi à l’irresponsabilité pénale pour les malades mentaux. Aujourd’hui, la justice utilise déjà un savoir (psychiatrique) pour lever, parfois, la responsabilité (dans les cas de troubles mentaux). Pourquoi ne pourrait-on pas utiliser de la même manière le savoir sociologique ? J’ai assisté à de nombreux procès d’assises pour mon dernier livre. A plusieurs d’entre eux, les accusés étaient des SDF : ils boivent, ils se battent, l’un d’entre eux tombe et meurt. Je pourrais très bien comprendre qu’on déclare ce SDF irresponsable de ces coups mortels, ou qu’on atténue sa responsabilité, en raison de la façon dont son geste fut prescrit et engendré par la situation dans laquelle il s’est trouvé pris. Ne serait-ce pas une conquête de la raison sociologique et politique sur les pulsions répressives et de jugement ?»

Juger, l’Etat pénal face à la sociologie, Fayard, janvier 2016

Sonya Faure , Cécile Daumas , Anastasia Vécrin

Source : Liberation, Sonya Faure , Cécile Daumas, Anastasia Vécrin, 12-01-2016

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Bernard Lahire, sociologue : “Nos responsables politiques ont tendance à refuser toute explication”

Source : Telerama, Marion Rousset, 06-12-2015

Face aux attentats, aux émeutes ou aux crimes, le sociologue s’inquiète de la réponse politique, qui balaye d’un revers de manche toute tentative d’éclairage apportée par les sciences humaines. “Les savants sont soupçonnés immédiatement d’identification avec les criminels”, estime-t-il.

Depuis les attentats du 13 novembre, le flot des commentaires ne s’est pas tari. Certains d’entre eux – dans la classe politique notamment, et récemment encore dans la bouche de Manuel Valls – remettent en cause de façon plus ou moins directe les travaux de sociologie soupçonnés d’« excuser » les horreurs perpétrées par les auteurs des attentats. La réponse du sociologue Bernard Lahire, qui publie justement, en janvier, un essai intitulé Pour la sociologie. Et pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse » (éd. La Découverte, 2016).

Que vous inspirent les récents propos du Premier ministre Manuel Valls qui ne veut plus que l’on cherche d’« excuse sociale, sociologique et culturelle » au terrorisme ?

Un premier ministre qui lance au Sénat le 26 novembre 2015 qu’il en a « assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses ou des explications culturelles ou sociologiques à ce qui s’est passé », non seulement confond « justifier » et « comprendre », mais dénie toute légitimité à la connaissance. C’est donc à la fois l’expression d’une profonde ignorance quant à ce que font réellement les chercheurs en sciences sociales, et la victoire du registre émotionnel et guerrier. Savoir comment nous en sommes arrivés là n’aurait aucune espèce d’utilité, il s’agirait juste de désigner le mal et de le combattre. Si Manuel Valls veut par là prouver aux électeurs de droite et d’extrême droite qu’il est intransigeant, c’est un populisme très dangereux. Mais c’est surtout le signe d’une grande confusion intellectuelle et d’un abandon de l’idéal de connaissance des Lumières.

Les attentats comme ceux qui viennent d’avoir lieu sont-ils des événements propices aux procès faits à la sociologie ?

Oui. Cela fait au moins quinze ans que ça dure en France. Attentats, émeutes ou crimes sont immédiatement suivis de déclarations politiques très musclées qui accusent ceux qui ne font qu’apporter des éléments de compréhension des faits. Les savants sont soupçonnés immédiatement d’identification avec les criminels et on leur prête, à tort, l’intention de les excuser.

Après les attaques perpétrées notamment contre Charlie Hebdo en janvier 2015, son ancien directeur Philippe Val s’en était déjà pris au « sociologisme »…

Philippe Val a consacré un livre entier à ce « mal » qu’il désigne sous le qualificatif de « sociologisme ». Mais derrière la critique du « sociologisme » se cache en vérité une haine de la sociologie. Avec un livre pareil, on assiste à une désignation très claire de l’ennemi à combattre dans l’esprit de certains : la sociologie et plus généralement les sciences sociales. Hélas, Philippe Val montre surtout dans ce livre qu’il ne connaît à peu près rien de ce que font les sciences sociales. Il s’invente un adversaire inexistant, censé dominer progressivement les esprits des acteurs politiques, des journalistes, des cinéastes, des écrivains, etc., puis se bat contre cette fiction. C’est pathétique et pourrait même prêter à rire si cela n’avait aucun écho.

Le terme d’« excuse sociologique » apparaît dans la bouche d’un homme politique, Lionel Jospin, en 1999. Cette critique a donc une déjà longue histoire ?

L’idée du « No excuse » était présente depuis longtemps aux Etats-Unis. Ce thème de l’« excuse sociologique » est dans tous les cas à mettre en lien avec le développement des sciences sociales qui ont accompli, au cours du XXe siècle, un formidable effort de connaissance. Et l’on sait – pensez à Giordano Bruno ou à Galilée – que tout effort de connaissance déclenche des résistances.

Comprenez-vous, malgré tout, le besoin d’invoquer la responsabilité individuelle des auteurs de graves violences, ne serait-ce que pour pouvoir juger leurs actes devant un tribunal ?

La Justice préfère le plus souvent juger des individus que des institutions ou des groupes, en ramenant les actes criminels à la « responsabilité » de ceux qui les ont commis. Mais rechercher les « causes », les « conditions de possibilité » et surtout les « processus » qui ont conduit à une situation d’attentat ou de crime n’a effectivement rien à voir avec une recherche des « responsables » ou des « coupables ». Le problème est que l’on rabat aujourd’hui la science sur le droit. En accusant les sociologues, dont le travail consiste à comprendre ce qui se passe lorsqu’il y a délits ou crimes, d’« excuser » ces mêmes délits ou crimes, on fait comme s’ils étaient dans le tribunal et qu’ils demandaient l’acquittement des criminels. Mais nous ne travaillons pas dans un tribunal. On peut, d’une part, chercher à comprendre et, d’autre part, penser qu’il faut juger et punir. L’un n’empêche pas l’autre. Mais juger et punir ne devrait pas interdire de porter un regard scientifique un peu serein sur les faits. Ce sont deux ordres de réalité totalement différents. On nous reproche de « déresponsabiliser » les individus qui commettent des crimes, alors que nous ne faisons que replacer leurs actions dans une histoire personnelle et collective, parfois de très longue durée. Les chercheurs sérieux reconstruisent les conditions de possibilité des actes, contextualisent et relient les faits commis par des individus singuliers à toute une série d’autres faits. Cela n’a aucun sens de nous accuser de « déresponsabiliser » les criminels : la science n’a ni à désigner des responsables ni à dédouaner les individus de leur responsabilité.

Et êtes-vous d’accord avec l’idée qu’il puisse y avoir une chronologie à respecter : un temps pour l’émotion et un autre pour l’explication ?

Le premier temps de réaction à des événements horribles est nécessairement émotionnel. Mais les représentants politiques devraient justement avoir pour rôle de s’efforcer de faire passer du registre de l’émotion à celui de la raison. Si l’on reste dans l’émotion, l’affect, la tristesse et surtout la colère, on ne peut qu’entrer dans des logiques immédiates de guerre – « œil pour œil, dent pour dent » – sans se demander si ce n’est pas le but recherché par les commanditaires des attentats. Nos responsables politiques ont tendance à refuser toute explication. Pourtant, le temps des explications doit nécessairement reprendre le dessus pour pouvoir imaginer politiquement les choses à faire, afin d’éviter que ça ne recommence.

La sociologie peut-elle avoir tendance à sous-estimer d’autres causes – psychologiques, religieuses, etc. – en focalisant sur les déterminismes sociaux ?

La sociologie fait son travail et n’interdit pas à d’autres sciences d’étudier les mêmes réalités qu’elle. Chaque domaine de savoir peut contribuer à une meilleure compréhension des faits. Ceci dit, la représentation que l’on se fait de l’explication sociologique est souvent très datée et parfois totalement erronée. Par exemple, quand on oppose les explications « culturelles » ou « religieuses » aux explications « sociologiques », on fait comme si les sociologues expliquaient tout par le « milieu social » ou la « classe sociale », alors que les réalités culturelles ou religieuses sont des faits sociaux et étudiés comme tels. Par ailleurs, cela fait aussi très longtemps que les sociologues intègrent dans leurs champs d’intérêt des questions encore souvent associées dans l’esprit des gens à la psychologie : les structures mentales, les structures de la personnalité, les motivations ou les désirs, etc. Il suffit de lire Durkheim, Weber, Elias ou Bourdieu pour s’en convaincre.

Ceux qui critiquent la sociologie le font souvent au nom de l’efficacité de l’action. Est-ce le signe d’un anti-intellectualisme ambiant ?

Il y a de ça, oui. On enferme les intellectuels dans une sorte d’« irresponsabilité » de « gens inactifs » qui contrasterait avec la « responsabilité » des « gens d’action ». Mais il faut se poser la question de savoir à quoi mène une action irréfléchie conduite par les seuls affects. Si on refuse de chercher à comprendre ce qui se passe, on ne peut que penser en termes de destruction du mal. Un mal décrit alors comme forcément inhumain, extérieur à nous et ne pouvant être combattu que par la force. La connaissance scientifique, elle, permet d’ouvrir le champ d’actions possibles.

Source : Telerama, Marion Rousset, 06-12-2015

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15 janvier 2016 5 15 /01 /janvier /2016 06:24

L’affaire Goodyear rappelle, à qui veut l’entendre, que le gouvernement dit socialiste, avec ses leaders : Hollande, Valls, Macron et consort, est à droite. A droite. On comprend alors qu’il y a quelque incongruité -le mot est volontairement faible- à cousiner, de près ou de loin, quelle que soit la manière, quelles que soient les circonstances, avec un parti et ses barons qui sont les soutiens d’un tel gouvernement ; à moins que la volonté existe de renouer avec la cuisine politicienne à grand renfort d’arguties.

Les propos tenus sur Canal-plus par un leader syndical de Goodyear sur l’affaire sont suffisamment éloquents pour qu’on prenne la peine de les écouter et de les méditer.

Comme on écoutera J-L Mélenchon, à cet instant seule voix audible et forte qui porte à gauche sur Goodyear et bien des sujets, voix qui demeure et continue de s’établir au dessus de la cacophonie d’un orchestre qui n’est plus dirigé pour faire Place au Peuple.

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http://www.canalplus.fr/c-emissions/c-le-grand-journal/pid5411-le-grand-journal.html?vid=1350616

http://melenchon.fr/2016/01/14/goodyear-le-gouvernement-veut-matraquer-les-travailleurs/

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10 janvier 2016 7 10 /01 /janvier /2016 09:59

A l’initiative du Parti de gauche, « le mercredi 9 décembre 2015 était organisé aux Invalides, à Paris, un débat sur la Défense nationale autour de la publication d’un Cahier de la Revue Défense Nationale (RDN) intitulé « Pour un nouvel indépendantisme ». Vous trouverez ci-dessous les interventions ce chacun des participants :

Djordje Kuzmanovic, pour l’introduction des débats

– le colonel Jérôme Pellistrandi, pour la présentation de la RDN

Jean-Luc Mélenchon, sur un nouvel indépendantisme

Jean-Philippe Immarigeon, pour un état des lieux de l’Empire états-unien

Chloé Morel, sur l’état de l’ONU et du droit international

– le colonel Michel Goya, pour un état des lieux de l’armée française ».

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Interventions sous forme de vidéo :

http://melenchon.fr/2015/12/13/pour-un-nouvel-independantisme-debat-sur-la-defense-nationale/

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3 janvier 2016 7 03 /01 /janvier /2016 06:41

Concernant la déchéance de nationalité maintenue dans le projet de révision constitutionnelle, Manuel Valls avait dit : « Une partie de la gauche s’égare au nom des grandes valeurs… ». Philippe Torreton répond ci-dessous dans un article paru dans le journal L’Humanité le 31/12/2015.

Lien vers l’article : http://www.humanite.fr/ces-grandes-valeurs-nous-les-avons-toujours-en-nous-594219

Exergue

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"Il paraît que l’on s’égare, c’est Manuel Valls qui nous le martèle comme il le fait toujours d’ailleurs, Manuel le marteleur, le Nikita Khrouchtchev de l’extrême droite socialiste. Nous nous égarons camarades, et nous nous égarons au nom de grandes valeurs, c’est lui qui le dit, mais il a raison : les grandes valeurs égarent toujours en ce sens qu’elles nous mettent hors du chemin que nous devons suivre, cet étroit chemin balisé par de cyniques esprits, ayant perdu (s’ils l’ont jamais eu) le sens du devenir commun, cette drôle de faculté qui consiste à mettre des valeurs au-dessus de tout, de ne pas transiger avec ce qui fait le socle de notre République."

Oui, les grandes valeurs nous font perdre ces routes tracées par des âmes soumises à leurs propres ambitions, prisonnières de revanches sèches et infécondes, complices de stratégies électorales indignes, les grandes valeurs nous éloignent de la petitesse de ces médiocres esprits qui nous gouvernent depuis trop longtemps maintenant. Les grandes valeurs relèvent les fronts et font chanter sous la mitraille, elles ouvrent les mains et les portes sous l’oppression occupante, elles aident à faire franchir les cols pyrénéens aux «réfugiés» ou «migrants» espagnols, choisissez le terme qui vous convient Monsieur Valls.

Les Français, et quand je dis Français je parle de tous les Français sans exception, car à cause de vous nous allons devoir préciser, lorsque le terme Français sera utilisé, si l’on parle des Français qui n’ont que cette nationalité et donc à l’abri d’une déchéance nationale ou si l’on parle de Français binationaux qui peuvent, eux, être déchus, finalement vous avez inventé un marquage de population invisible, discret, administratif, pas besoin de fil et d’aiguille à coudre… Les Français disais-je peuvent accueillir encore, ils peuvent encore se mobiliser, ils peuvent redonner de la dignité à Calais, là où votre gouvernement se déshonore et se parjure chaque jour qui passe.

Avez-vous aidé les Français à être accueillants ? Non, au contraire, vous avez choisi le déshonneur en appelant les pays européens, le Bataclan encore fumant, à réduire drastiquement les quotas de réfugiés reprenant à votre compte les thèses de Madame Le Pen en la matière. Ôtez-moi d’un doute, si l’on apprenait qu’un des kamikazes est arrivé en France à cheval, iriez-vous jusqu’à faire abattre tous les équidés d’Europe ? Vous avez choisi le déshonneur car vous avez délibérément décidé de nous faire penser qu’il y a un lien direct entre ces flots de réfugiés et le terrorisme qui nous frappe, vous avez en toute conscience choisi de jeter la suspicion sur chaque visage fuyant la guerre et espérant la paix chez nous.

Oui vraiment, vive les grandes valeurs qui nous égarent de cette basse besogne politique.

Avez-vous aidé les Français à maintenir un tissage humain là où la France peine à vivre ensemble ? La réponse est non, au contraire, vous avez enterré, par exemple, la promesse électorale du candidat Hollande de mettre en place le droit de vote des étrangers extra-communautaires aux élections locales, ce combat méritait d’être mené, vous avez choisi en toute conscience de le refuser au nom de cet argument fallacieux que les Français n’étaient «pas prêts». S’il n’y avait eu que des comme vous Monsieur le premier ministre, il n’y aurait jamais eu d’avancées sociales car l’ordre établi n’est jamais prêt pour le progrès social. La réponse est non car vous continuez à regarder la politique culturelle devenir chaque jour moins ambitieuse, à ne pas vouloir dire clairement que la culture est l’arme absolue du vivre-ensemble, chaque jour les desiderata d’élus locaux prennent le pas sur l’ambition culturelle d’État, les festivals ont de plus en plus de mal, beaucoup jettent l’éponge paupérisant à chaque fermeture le monde et la diversité artistique de notre pays jadis si volontaire, et vous n’avez que de faibles mots, balancés entre deux montées de marches au Festival de Cannes, pour regretter une baisse de budget décidée par un gouvernement dont vous faisiez partie en tant que ministre de l’Intérieur.

Ces grandes valeurs qui nous égarent demandent du courage tandis que votre politique ne nécessite qu’un doigt mouillé pour sentir d’où vient le vent réactionnaire et ainsi faire sécher vos chemises trempées par vos discours pompiers.

Ces grandes valeurs, nous les avons toujours en nous, mais vous travaillez chaque jour qui passe à ridiculiser l’engagement politique, la constance des luttes syndicales, la quête d’idéal, car vous n’avez pas besoin de citoyens éclairés, vous n’espérez de nous que souplesse, pragmatisme, sacrifice et obéissance à cet autre martelage : «Il n’y a qu’une seule politique possible.» Finalement, l’état d’urgence est le statut politique qui convient le mieux à votre idéal démocratique.

Nous allons nous battre, nous autres les «égarés», car notre espoir est grand, nos valeurs sont grandes… Notre Espoir, cela pourrait être le nom de notre rassemblement, le nom de ce déclic salutaire du peuple de gauche car la traduction française de Podemos n’est toujours pas au point et tarde à venir. Vous regardez à droite ? Continuez, surtout continuez et continuez de piétiner cette «gauche aux grandes valeurs», continuez à ironiser lors de vos dîners en ville avec le Paris qui s’optimise fiscalement sur cette gauche militante qui s’obstine à ne pas voir que «les temps ont changé», qui persiste à croire que le travail est un bien trop précieux pour le laisser entre les mains de chefs d’entreprise adossés à la finance internationale, qui s’obstine à penser que les riches doivent payer plus d’impôts, qui refuse de laisser l’argent de son labeur entre les mains d’appareils bancaires entretenant le grand casino de la finance vassalisante et suicidaire, cette gauche qui persiste à penser que chacun a vocation à s’intégrer, cette gauche qui place la culture bien plus haut que tous vos petits bras mis bout à bout, cette gauche que vous avez courtisée pour accéder au pouvoir et qui a fait pour la dernière fois, enfin je l’espère, son docile travail de vote républicain que vous comptez nous resservir.

Maintenant, en ce qui me concerne et au nom de mon égarement pour de grandes valeurs, je considère le Parti socialiste politiquement mort.

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2 janvier 2016 6 02 /01 /janvier /2016 06:41

30 décembre 2015

Dans un texte confié à Mediapart, Pierre Joxe lance un appel à la « gauche bien vivante » pour qu’elle rejette le « stupéfiant » projet de loi constitutionnelle sur la déchéance de nationalité. Sur un ton mobilisateur, cette figure du socialisme français – ancien parlementaire, ancien ministre, ancien membre du Conseil constitutionnel, ancien président de la Cour des comptes – souligne « l’effet politique instantané » d’une décision controversée : « Soudain, la gauche anesthésiée se réveille. »

Voici cet appel tel que nous l’a confié Pierre Joxe, aujourd’hui avocat au barreau de Paris après un parcours autant administratif que politique, durant lequel, depuis le début des années 1960, il a accompagné la reconstruction de la gauche socialiste autour de François Mitterrand après la débâcle de la SFIO. Député socialiste de 1973 à 1984, puis de 1986 à 1988, Pierre Joxe a été ministre de l’intérieur (1984-1986, puis 1988-1991), ministre de la défense (1991-1993), premier président de la Cour des comptes (1993-2001) et membre du Conseil constitutionnel (2001-2010).

Mediapart

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Une gauche bien vivante !

Bonne année ! Bonne nouvelle ! La gauche est bien vivante !

On pensait bien – malgré les mots crispés d’un oracle nerveux au regard sombre –, on savait bien que non, la gauche ne pouvait pas mourir.

Mais aujourd’hui on le voit bien : elle est en pleine santé la gauche, jeune, claire et tonique, affirmant sa volonté avec confiance et s’adressant – comme il convient – à l’armature démocratique de la République, aux représentants du peuple, ceux qui sont les seuls, tous ensemble, à pouvoir faire la Loi, expression de la volonté générale : les parlementaires.

Je viens de lire sur internet l’appel adopté par le Mouvement des Jeunes Socialistes.

Jugez vous-mêmes. Allez les lire !

Je les cite ici :

« Les Jeunes Socialistes déplorent le choix fait par le gouvernement…

« Permettre la déchéance de nationalité de binationaux, même lorsqu’ils sont nés en France, crée une inégalité de droit entre les citoyens. Cette mesure place les Français binationaux sous un régime juridique différent de celui de tous les autres Français. Elle fige une différence symbolique et de droit entre les citoyens français.

« Cette mesure ouvre une brèche dans le droit du sol, qui fait partie de notre identité républicaine et qui est attaqué depuis des décennies par l’extrême droite.

« Cette mesure est surtout inefficace car elle n’a aucun caractère dissuasif. En effet, comment imaginer que des fanatiques puissent renoncer à commettre des actes sanglants par peur de perdre leur nationalité française alors qu’ils sont prêts à mourir ?

« Si cette mesure est autant contestée et avait été écartée par le gouvernement à la suite des attentats de janvier, c’est sans doute parce qu’elle heurte nos valeurs de justice, notre conception de la République, et que son inefficacité est certaine.

« Les Jeunes Socialistes espèrent que la sagesse parlementaire permettra d’écarter cette mesure et de concentrer l’action de l’Etat sur ce qui permet de lutter efficacement contre le terrorisme, et de préserver notre modèle démocratique et républicain pour l’égalité de tous les citoyens. »

Ces Jeunes Socialistes ont bien raison de se tourner vers le Parlement, car en France la Loi ne découle pas d’un discours, même proféré à Versailles.

Et la Constitution ne peut être modifiée que par un référendum ou par une majorité dite « qualifiée » de 3/5es des parlementaires – et non par la bouche cousue d’un Conseil des ministres surpris.

Ces Jeunes Socialistes ont bien raison de défendre des valeurs.

Non, ils ne « s’égarent » pas – comme le leur reproche ingénument un Premier Ministre feignant d’ignorer que, bien au contraire, c’est en oubliant leurs valeurs que de vieux socialistes « égarés » ont jadis déconsidéré la gauche, détruit pour dix ans leur Parti et abattu la IVe République.

Non seulement ces Jeunes Socialistes ne s’égarent pas, mais ils donnent le bon exemple, un exemple saisissant. Dans un texte vibrant d’indignation contenue, ils montrent qu’ils ont parfaitement assimilé les aspects juridiques les plus ardus de ce dossier complexe.

Ils ont décrypté les réserves polies et les hésitations précautionneuses des quatre-vingts honorables membres de l’Assemblée générale du Conseil d’Etat évoquant la violation de l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme.

Ils ont bien compris la portée de la jurisprudence ancienne et récente du Conseil constitutionnel, non seulement sur l’état d’urgence, mais surtout sur la déchéance de nationalité.

Ils ont bien lu le stupéfiant exposé des motifs du projet (n° 3381) de réforme constitutionnelle.

Comme ce texte officiel semble être passé inaperçu, j’en cite cet extrait éclairant, facilement consultable sur le site de l’Assemblée :

« ... pour des personnes nées françaises, les lois républicaines n’ont jamais retenu la possibilité d’une déchéance de nationalité... Il en a d’abord été ainsi de la Loi du 7 avril 1915 puis avec la Loi du 10 août 1927 ainsi qu’avec le Décret-loi du 12 novembre 1938... Ainsi toutes les caractéristiques dégagées par le Conseil constitutionnel dans sa jurisprudence sont réunies pour qu’il existe un principe fondamental reconnu par les lois de la République relatif à l’absence de possibilité de déchéance de nationalité pour une personne née française même si elle possède une autre nationalité » (Ass. Nat. : projet n° 3381, exposé des motifs).

Oui, c’est bien « notre conception de la République », invoquée à juste titre par les Jeunes Socialistes, qui est en cause. Et qu’un socialiste adulte, encore jeune, mais déjà très mûr, puisse proférer qu’« une partie de la gauche s’égare au nom de grandes valeurs », cela rappelle de vieux et mauvais souvenirs.

Heureusement peut-être, entre précipitation et velléités, la longue liste des « Projets de réformes constitutionnelles » exhibés puis enterrés depuis bientôt trois ans peut laisser penser que l’explosif effet d’annonce d’aujourd’hui va disparaître dans l’effet de souffle qu’il a provoqué...

On ne le regrettera pas.

On regrettera peut-être davantage les réformes annoncées, rédigées et mises au congélateur depuis trois ans, comme en particulier :

– Le projet de loi constitutionnelle relatif à la démocratie sociale, n° 813 : oublié.

– Le projet de loi constitutionnelle relatif à la composition du Conseil constitutionnel, n° 814 : oublié.

– Le projet de loi constitutionnelle portant réforme du Conseil supérieur de la magistrature, n° 815 : oublié.

– Le projet de loi constitutionnelle relatif à la responsabilité juridictionnelle du Président de la République et des membres du Gouvernement, n° 816 : oublié.

Tous ces projets déposés en 2013, consultables sur le site internet de l’Assemblée, confiés au rapport du président de la commission des lois, Jean-Jacques Urvoas, et tombés rapidement dans l’oubli... parfois sans qu’un rapport soit rédigé !

Souhaitons cette douce euthanasie au projet n° 3381 et félicitons les Jeunes Socialistes. Quand on les lit, on n’a pas peur : la gauche est bien vivante.

*

On le sait, qu’un ou plusieurs personnages politiques parvenus au pouvoir changent d’avis, renient leurs promesses ou oublient tel ou tel engagement pris publiquement, ce n’est pas un phénomène rare.

On l’a déjà constaté en France sous la Ve République ; mais aussi sous la IVe – qui en est morte ; sous la IIIe et déjà sous la IIe République – celle de Badinguet ; sans oublier notre Première République – celle de la Terreur.

Ce qui est singulier dans les circonstances présentes, c’est le contraste entre certaines déclarations passées – mais récentes – et les décisions qui les contredisent.

Ce contraste éclate entre les propos tenus en 2010 contre les propositions de Sarkozy pour l’extension de la déchéance de nationalité. On pouvait lire à l’époque dans Le Figaro :

« “Est-ce que c’est conforme à notre histoire, nos traditions, notre Constitution, quand on sait que depuis 1889, la nationalité française s’exerce par la naissance et s’acquiert par mariage au bout de quelques années après un contrôle? (...) Pourquoi remettrait-on en cause ces principes essentiels ? (...) C’est finalement attentatoire à ce qu’est finalement la tradition républicaine et en aucune façon protecteur pour les citoyens”, a jugé le député de Corrèze. Interrogé sur les réserves exprimées par Bernard Kouchner, Hervé Morin ou Fadela Amara sur le virage sécuritaire du chef de l’Etat, François Hollande a répondu que ces ministres avaient “leurs responsabilités entre leurs mains” » (Le Figaro du 31 août 2010).

Décalage singulier aujourd’hui entre l’effet juridique espéré d’une décision controversée et l’effet politique instantané : soudain, la gauche anesthésiée se réveille.

Tous mes vœux.

Pierre Joxe

Avocat au Barreau de Paris

Membre honoraire du Parlement

Membre honoraire du Conseil constitutionnel

Premier président honoraire de la Cour des comptes

***

***

Lien de l’article ci-dessus :

https://www.mediapart.fr/journal/france/301215/contre-le-projet-de-loi-constitutionnelle-l-appel-de-pierre-joxe-la-gauche-vivante

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30 décembre 2015 3 30 /12 /décembre /2015 08:15

Ayant eu vent du projet par ceux-là mêmes qui allaient le bâtir, si les citoyens avaient dû attendre pour réagir que le temps soit passé de réagir que leur serait-il resté pour être opérants ?

Fort heureusement, instruits par maints exemples, ainsi dernièrement celui de GMT, usant de leur entendement davantage que de leur pusillanimité ou de leur je m’enfoutisme, ils se sont mis en demeure de combattre sans tarder ce qui est bien une atteinte aux valeurs que porte notre pays.

Ci-dessous, vous est proposé le texte du projet commenté.

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http://www.les-crises.fr/carton-plein-projet-de-loi-de-protection-de-la-nation-une-atteinte-au-droit-du-sol-au-droit-du-sang-et-aux-droits-de-lhomme/

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28 décembre 2015 1 28 /12 /décembre /2015 08:37

Sortez le fascisme par la porte, il entre par la fenêtre.

Avec le Front républicain vous avez imaginé faire barrage au FN en votant ici pour LR, là pour le PS. Vous vous êtes foutu le doigt dans l’œil, vous l’avez dorénavant dans le cul.

Déjà, votant pour LR c’était couru d’avance, quant à voter PS c’était attendu au regard de la politique conduite par le gouvernement Hollande-Valls-Macron. L’extrême-droitisation, toujours plus pressante de ces 2 partis, se voyait comme gros nez au milieu de la figure. L’un comme l’autre sont à dépouiller le FN de son contenu que ç’en est scandaleux, scandaleux à un point tel qu’on se demande ce qui va lui rester au FN et quelle sera désormais sa nécessité lorsqu’ils lui auront tout piqué. Bon ! Vous me direz que c’est une façon comme une autre de se débarrasser de lui.

Le Front Républicain - si un jour prochain on vous demande une fois encore d’y participer -, sachez-le, est désormais à la gauche du PS. Là est la nouvelle ligne de démarcation. Et encore, je ne suis pas sûr qu’il ne faille pas mettre dans le lot des fachos ces imbéciles utiles que sont ceux qui collaborent avec le PS en faisant alliance objective avec lui, pour mille raisons vaseuses, dans les conseils municipaux et les assemblées régionales.

La ligne de démarcation délimite 2 zones. Celle qui nous intéresse est celle libre du FN et de ses variantes. Ils sont de plus nombreux, militants et citoyens, à la passer. Et c’est bonne chose.

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26 décembre 2015 6 26 /12 /décembre /2015 07:43

Qui restera-t-il de militants et que reste-t-il du socialisme au PS ?

Les leaders socialistes vident le Parti socialiste de ses militants à mesure que celui-ci se défait du socialisme en s’appropriant le capitalisme. Pour survivre à la concurrence de la droite LR et à celle du FN, il s’aligne sur les fondamentaux de ces 2 partis et fait siennes les méthodes pétainistes, la dernière en date : la déchéance de nationalité.

Vichy, avait décidé de cette mesure envers les juifs. 7000 français en furent atteints entre 1940 et 1944 avant d’être déportés ainsi que 110000 juifs d’Algérie en 1940 après l’abrogation du décret de 1870 leur attribuant la nationalité française.

Ce n’est plus là seulement reniement de la politique annoncée par Hollande au Bourget, le choix de la déchéance de nationalité est le marqueur du fascisme, celle d’un gouvernement qui s’engage dans la voie du totalitarisme. Jadis en furent atteint de Gaulle, Mendès-France, le maréchal Leclerc et bien d’autres, tandis que l’Allemagne nazie destituaient Albert Einstein et Willy Brand.

À cet instant, on perçoit l’importance de salubrité politique, l’esprit de mesure et de prudence à laquelle pourrait contraindre F. Hollande, nouveau Prince –Président, si le référendum révocatoire était constitutionnalisé.

Que le beau mot de socialisme soit ainsi sali a de quoi meurtrir ceux qui se réclament de l’humanisme. Voici le temps venu de savoir pour chacun de quel côté aller et se situer. Jean-Marie Darmian après 40 ans de Parti socialiste choisit.

Exergue

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http://www.jeanmariedarmian.fr/47596-2/

Il y a exactement 40 ans que je cotise au Parti socialiste. J’y suis arrivé avec l’espoir au cœur dans le sillage des Girondines et des Girondins qui partageaient les idées de Michel Rocard. Je vous annonce que dès aujourd’hui je me mets en congé du PS avec le sentiment que je ne peux plus rien apporter à l’actuel parti. Ma présence n’offre aucun intérêt et en plus je ne supporte plus les gouttes successives accumulées ces derniers temps dans un vase qui vient de déborder. Le liquide ressemble à de la ciguë pour ma conscience. Je ne veux pas voir mourir ce pacte signé avec un socialisme que j’avais façonné à ma façon. Je me retire donc avec mes regrets et mon passé. Je dirai que je suis de Gauche par simple opposition au FN et à l’ex-UMP et je n’irai pas voir ailleurs.

J’avais connu les salles enfumées sentant le Clan, l’Amsterdamer ou la Gitane Boyard du PSU dans lesquelles les discussions s’éternisaient autour de la définition d’un mot. J’avais aimé combattre le monde la finance avec Henri Souque qui prêchait déjà dans le vide pour un contrôle accru de l’évasion fiscale. J’avais croisé la route idéologique de Laure Lataste pasionaria de l’autogestion et première femme que j’ai vu s’engager dans la bataille électorale. J’avais aimé entendre Pierre Brana m’apprendre que « la politique n’est qu’un rapport de forces ». J’avais été disciple le de Philippe Madrelle l’infatigable laboureur de la Gironde et j’avais été le comparse de Pierre Garmendia le compagnon rude et exigeant de la vie la Rive-Droite. J’avais perdu mes illusions en juin 1968 après un mois de mai où je m’étais éclaté intellectuellement et physiquement et que je voulais retrouver. J’avais pourtant été mis en garde par mon instituteur formateur syndicaliste qui ne voulait pas que je mette un doigt dans la machine à broyer les esprits, d’un parti. J’avais écouté avec intérêt les déclarations de Mitterrand sur ce nouveau PS fort de ses courants fondateur. Habitué au fonctionnement identique du syndicat national des instituteurs j’avais bien aimé la notion de « diversité dans l’union ».

J’avais aussi rencontré à Créon des hommes prêts à mettre leur idéal similaire au mien en pratique. J’avais décidé de m’engager en cet an 1975 où naissaient localement des ambitions municipales personnelles qu’il fallait soutenir. J’avais envie de passer aux travaux pratiques (je mettrai dix ans pour m’y décider!). J’avais un amour immodéré pour les campagnes électorales et surtout les affrontements d’idées. J’avais trouvé un espace de liberté vite restreint pour m’exprimer mais qui me convenait. J’avais vite appris que l’on est mieux dans sa tête comme minoritaire convaincu que comme majoritaire passif. Je n’avais jamais choisi la facilité et je savais que je ne la choisirais jamais. Je n’avais donc pas encore en tête que je serai exclu du PS moins de deux ans plus tard et qu’à trois autres reprises, on me traduirait en commission des conflits pour ne pas savoir su retenir mes écrits !
J’avais vite appris à ne jamais renoncer et à ferrailler sur des convictions pour tenter de convaincre. Je n’avais aucune ambition personnelle de notabilité et il faudra 20 ans de ilitantisme avant d’entrer dans une fonction élective exécutive.
J’avais le sentiment que le parler-vrai, le respect des engagements pouvaient constituer la base d’une vie militante comme je l’avais appris au SNI. J’avais rencontré localement des gens reflétant une société désireuse d’espérer : cheminots, chauffeurs, fonctionnaires, ouvriers, enseignants, employés, cadres, techniciens… J’avais investi dans le monde associatif et vécu ce passage vers le politique comme logique et indispensable. J’avais confiance dans l’avenir et localement je n’ai d’ailleurs jamais perdu une élection sur mon nom atteignant même 82 % des exprimés aux cantonales.

J’ai souvent détourné le regard. J’ai parfois soutenu l’insoutenable. J’ai contenu mes révoltes. J’ai peiné à justifier des décisions prises par d’autres. J’ai payé cher le caractère atypique de mes positions. J’ai évité les combats qui ne me convenaient pas. J’ai dit tout haut ce que d’autres n’osaient même pas confier tout bas. J’ai eu un bonheur immense à voir triompher mes idées. Je me suis constitué un patrimoine fabuleux d’ami(e)s et de camarades. J’ai été fier et heureux d’être socialiste…

Depuis ce jour je tire un trait sur ces 40 ans jamais interrompus de mon fait. Je me retire pour me contenter de soutenir les proches qui me font encore confiance dans le quotidien. Je ne supporte plus cette course nationale absurde aux populisme facile au non de la rentabilité électorale. J’abandonne le champ de bataille. Je choisis d’être indépendant et ne plus avoir de comptes à rendre personne.

Petit-fils et fils d’immigrés je ne supporte pas que l’on mette en cause un tant soit peu le droit du sol sans lequel ma famille m’aurait jamais pu construire ce que je suis devenu, sans lequel je ne serais jamais…socialiste. Tant que cette proposition émanant d’un Président et d’un gouvernement se réclamant d’idées humanistes ne sera pas rapportée je suspends mes 40 ans d’appartenance au PS. Et si cette mesure est adoptée, ce serait la fin du chemin pour moi et j’en tirerai les conséquences. Je sais que ça ne bouleversera pas les équilibres politiques girondins et que personne à Paris ne s’en émouvra mais au moins, je me regarderai dans la glace en me rasant.

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