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11 septembre 2011 7 11 /09 /septembre /2011 07:41


Le texte ci dessous http://blogs.histoireglobale.com/?p=931 est tiré du blog Histoire globale, emprunté à la revue Sciences humaines.

Il conviendra de le lire en parallèle avec les extraits écrits, à ce propos, par Castoriadis et retranscrits par  Exergue  http://exergue.over-blog.com/article-la-conception-romaine-et-la-conception-grecque-de-la-guerre-70306682.html .

Quelques observations cependant.

Le moraliste peut toujours s’interroger sur le sujet : « Une guerre peut-elle être juste ? ». De ce fait il éclaire ….celui qui veut bien être éclairé, a l’esprit de justice. Toutefois, il n’est pas sûr que le souci moral soit la priorité de celui qui décide de faire la guerre. L’intérêt, oui.

La question, si elle peut être posée, simple quidam au chef d’Etat, est tranchée par la réponse apportée par celui qui a le pouvoir et décide de la guerre (et qui ne paie pas de sa personne). Ce dernier étant en position de force ; dans le cas contraire, il court à sa perte et ne va pas risquer un combat dans lequel son prestige sera défait. On voit donc bien qu’il s’agit là d’un problème moral qui, dans la réalité, a fort peu de chance d’être satisfait. Ceci ne signifie pas que les citoyens avertis, réunis, n’ont pas la possibilité de se faire entendre. Encore faut-il qu’ils aient l’esprit de justice et décident de se mobiliser et peser.

 

Il se peut néanmoins que des actes de guerre soient commis par des forces faibles contre plus fort, c’est l’exemple d’un pays qui entend se libérer de la tutelle d’un autre,ou bien que des citoyens, en un pays, se révoltent contre le sort qui leur est fait par un quelconque caïd,qu’il soit de là-bas ou d’ici, cela sera donc au titre de la justice qu’il agira. Mais cette liberté d’aller à plus de justice est difficile à mettre en œuvre.

Exergue

                                                                                            --------


 Une guerre peut-elle être juste ?

23 août 2011

 

Existe-t-il de justes raisons d’entrer en guerre ? À l’argument classique de la légitime défense, Michael Walzer ajoute celui de l’ingérence humanitaire. Mais il rappelle surtout qu’il existe de bonnes et de mauvaises manières de faire la guerre, et que ces raisons n’ont de sens qu’universellement reconnues.

Né en 1935 à New York, Walzer est l’une des figures de proue de la philosophie politique américaine. Outre ses travaux sur le droit de la guerre, il s’est également distingué dans le débat qui l’a opposé au philosophe John Rawls, auquel il reprochait de défendre une conception trop abstraite de la justice. Sans se définir comme communautarien, Walzer défend une conception pluraliste de la justice, considérant qu’il faut toujours la rapporter à la culture et à l’histoire d’une communauté. Cette sensibilité au pluralisme fait également de lui un défenseur du multiculturalisme. Professeur émérite à l’Institute of Advanced Studies de l’université de Princeton, il est aussi codirecteur de la revue politique Dissent.

Walzer appartient à cette génération d’Américains de gauche frappée par la guerre du Viêtnam. En 1977, deux ans après la fin du conflit, il a fait paraître une longue réflexion sur le droit de la guerre, Guerres justes et injustes, qui allait le rendre célèbre. Connu, il l’est pourtant bien moins en France qui n’a disposé de la traduction de ce texte qu’en 1999. Walzer, tout en mettant l’accent sur la dimension dramatique de toute guerre, soutenait qu’il pouvait y en avoir de justes et tentait de définir les critères d’entrée dans une telle guerre (jus ad bellum) et de conduite juste de la guerre (jus in bello). En particulier, le philosophe estimait qu’une attaque militaire était justifiée si elle répondait à une agression. Une guerre juste pouvait être soit une guerre de légitime défense contre l’agression, soit la réponse d’un pays tiers pour le compte de l’État agressé. Concernant les moyens mis en œuvre, Walzer insistait surtout sur le fait qu’une action menée de manière juste ne devait pas attaquer directement et intentionnellement des non-combattants et que les dommages devaient être proportionnels aux avantages qu’ils apportaient dans le déroulement de la guerre. Une réflexion qui n’a rien perdu de son actualité avec, en particulier, les conflits qui touchent le Proche- et le Moyen-Orient.

En 2004 paraissaient en français deux autres livres de Michael Walzer : De la guerre et du terrorisme et Morale maximale, morale minimale. Le premier s’inscrit dans la lignée de la réflexion de Guerres justes et injustes. Le second s’emploie à montrer que l’on peut, sans renoncer au pluralisme, concevoir qu’une intervention humanitaire – pour ne citer que cet exemple – obéisse à des principes moraux universels.

 

Vos positions ont-elles changé depuis la parution il y a plus de trente ans de Guerres justes et injustes ?

Dans l’ensemble, elles n’ont pas beaucoup changé. L’essentiel des modifications que je propose tient au fait que je suis convaincu aujourd’hui que les théoriciens de la guerre juste n’ont pas prêté suffisamment d’attention à ce qui vient après la guerre. Aux questions du jus ad bellum (l’entrée en guerre est-elle juste ?) et du jus in bello (la guerre est-elle conduite de manière juste ?), nous devons ajouter désormais le jus post bellum pour déterminer ce qui constitue une issue juste du conflit et réfléchir sur ce qu’il convient de faire concernant les forces occupantes et la reconstruction politique après la guerre. On peut concevoir qu’il y a une issue juste à une guerre injuste de même qu’il peut y avoir une conduite juste d’une guerre injuste ou qu’une guerre juste peut être menée de manière injuste et aboutir à une terrible occupation ensuite. Nous devons donc distinguer trois types de jugements qui sont indépendants ou relativement indépendants les uns des autres.

L’autre point sur lequel j’ai été amené à réviser ma position concerne la question des interventions armées pour des motifs humanitaires. À l’époque de Guerres justes et injustes, je posais de très lourds obstacles : une intervention humanitaire pouvait être justifiée mais je restais assez sceptique. Après ce qui s’est passé notamment en Bosnie, au Kosovo, au Rwanda ou au Timor oriental, je suis davantage prêt à justifier l’usage de la force face aux meurtres de masse. De plus, il y a trente ans, une intervention humanitaire devait pour moi répondre au « in-and-out test », c’est-à-dire que les forces intervenantes mettent fin aux violences puis s’en vont. C’est ce que les Indiens ont fait au Bangladesh, mais pas les Viêtnamiens au Cambodge. Aujourd’hui, je considère (ce qui m’a d’ailleurs amené à réfléchir au jus post bellum) que l’on ne peut pas simplement renverser un gouvernement sanguinaire et partir. Il faut songer à la manière de construire l’autorité politique. Le in-and-out test n’est probablement pas le bon.

 

Beaucoup ont reproché à votre théorie de la « guerre juste » d’encourager les interventions unilatérales.

Aucune théorie morale ne peut se garder d’être mal employée. On ne peut pas produire un message dont les mots se rebelleraient quand on les emploie mal ! Quand la Bulgarie communiste se qualifiait de démocratie populaire, auriez-vous dit que le discours prodémocratique facilitait la tâche des tyrans ? L’obligation des démocrates est de dire : « Voilà les caractéristiques d’une vraie démocratie, ces démocraties populaires ne les ayant pas ne sont donc pas de véritables démocraties. » C’est également tout ce que l’on peut faire concernant la théorie de la guerre juste. Si le président George W. Bush abuse de la théorie de la guerre juste, il faut dire que la théorie est mal employée : « Voilà ce que la justice signifie en guerre et celle-ci ne répond pas à ces normes. »

 

Mais est-ce si simple ? En utilisant les mêmes critères d’une guerre juste, deux personnes ne peuvent-elles pas parvenir à deux conclusions tout à fait différentes ?

Bien sûr, on peut être en désaccord sur l’application des critères. On m’a dit une fois qu’une guerre juste pour l’un pouvait être perçue comme une agression criminelle par l’autre. Je pense que c’est vrai. Les dirigeants politiques trouvent toujours des gens qui leur offrent des descriptions de la guerre qui sont compatibles avec les critères moraux ou légaux. Aucun chef d’État ne dit mener une guerre injuste ou illégale. Mais ce problème est inhérent à la nature de la politique : nous ne pouvons qu’essayer de proposer les meilleurs arguments.

 

Vous êtes contre l’idée d’un État international, mais aussi contre celle d’une pax americana, les États-Unis ne devant pas être selon vous les gendarmes de la planète. Faut-il donc penser que les Nations unies et les ONG suffisent à garantir la paix et la justice dans le monde ?

Non bien sûr. Le statu quo actuel n’est évidemment pas satisfaisant. Je suis contre l’idée d’une hégémonie américaine parce que selon moi les responsabilités doivent être partagées. Il me semble qu’il y aurait plutôt besoin d’un partenariat entre plusieurs pays, des coalitions, qui s’engageraient ensemble sur un minimum d’objectifs : arrêter les massacres de masse, promouvoir des pouvoirs politiques légitimes et stables. Pas forcément démocratiques ou capitalistes, mais qui ne soient ni meurtriers ni anarchiques. Objectif qui réclame une coopération. L’Europe doit être sur ce terrain le partenaire des États-Unis.

Je suis contre l’idée d’un État international parce que j’ai peur que cela donne lieu à une tyrannie globale. Pour créer un régime centralisé pour toute l’humanité, il faut dépasser le pluralisme des cultures et politiques humaines. Vous risquez d’aboutir à un régime centralisé tyrannique et particulièrement virulent. Pour trouver des modèles alternatifs à ce régime mondial, il ne nous resterait plus qu’à aller sur Mars ou Jupiter ! Alors que si les choses vont mal dans un endroit du monde, il y a toujours un espoir possible ailleurs.

 

Vous êtes attaché au pluralisme des valeurs, pourtant dans Morale maximale, morale minimale, vous soutenez qu’il y a un ensemble de principes communs à toutes les morales du monde. N’est-ce pas contradictoire ?

J’ai essayé au cours des ans d’articuler de différentes manières une moralité commune, basique, et les diverses cultures humaines. Une manière de le faire, que je rejette dans mon livre, est de penser qu’il y a un noyau de principes centraux naturels ou rationnels (ce que j’appelle morale minimale) et que cet ensemble minimal est élaboré différemment par différents peuples, nations, civilisations donnant ainsi lieu à des morales concrètes complexes, les morales maximales. Il y a quelque chose de logiquement plaisant dans cette description, mais je ne crois pas qu’elle soit historiquement juste. Je ne pense pas qu’il y ait d’abord un noyau de principes (du type « il ne faut pas tuer », « il ne faut pas mentir », etc.) qui donne lieu dans un second temps à toutes ces élaborations. Différentes morales maximales sont apparues en Inde, en Chine, en Israël, en Grèce, au Proche-Orient comme des totalités d’emblée développées et complexes. Avec les interactions entre les différentes cultures, nous découvrons qu’elles se chevauchent : les gens reconnaissent des idées différentes, mais aussi des idées communes. Ce noyau de principes communs vient donc après : il apparaît lorsqu’il y a des interactions, quand les marchands et les soldats traversent les frontières. Et l’on obtient alors quelque chose comme le droit des gens (jus gentium) dans l’Empire romain qui est simplement un effort pour définir une loi entre les différents peuples de l’Empire concernant par exemple la fraude, le vol. Il faut que cette loi fasse sens aux peuples des différentes cultures. La moralité commune, la morale minimale, vient donc après les morales particulières maximales et résulte du passage des frontières. Considérer la guerre comme un combat entre des combattants, dont les civils sont donc épargnés, est un exemple de consensus par recoupement (« overlapping consensus » pour reprendre l’expression de John Rawls) : on en trouve des versions dans la Chine ancienne, en Inde, dans l’islam, le judaïsme, le christianisme, toujours légèrement différentes, parfois avec des listes différentes définissant ceux qui sont tenus pour des non-combattants.

 

Mais comment expliquer ce noyau de principes communs. Est-il le fruit du hasard ou y a-t-il des raisons anthropologiques ?

Je n’ai jamais donné d’explication d’ensemble à l’existence de ce consensus par recoupement. Je soupçonne que l’explication est à chercher du côté de la nature humaine. Les êtres humains partagent des vulnérabilités, des peurs, des nécessités communes et les principes de la morale minimale pourraient être lus comme définissant les conditions de la coexistence humaine. Étant donné combien il est facile de nous entretuer, nous avons besoin d’une règle contre le meurtre et, du fait du type de créatures que nous sommes, il y a une règle contre le meurtre dans toutes les civilisations humaines, même si l’élaboration de cette règle est différente selon les endroits. La notion de meurtre (disons de ne pas tuer celui qui n’a pas essayé de vous tuer) peut être commune mais les idées de préméditation, de complicité, etc., seront différentes selon les sociétés.

 

Peut-on dire pour résumer que vous êtes l’homme de la troisième voie, en politique entre le réalisme et le pacifisme, en morale entre l’universalisme et le relativisme ?

Vous pourriez ajouter entre communisme et capitalisme… Défendre une troisième voie n’est pas défendre un entre-deux mais quelque chose de différent des deux autres termes. Je crois que nos vies morales défient souvent les doctrines philosophiques. Un de mes articles, « Dirty hands » (« Des mains sales »), tenu pour un exemple d’incohérence philosophique, illustre bien la troisième voie. Prenons le cas de savoir s’il est juste de bombarder des villes si cela permet d’écourter la guerre, ou si l’on peut torturer afin de découvrir où des terroristes ont placé une bombe. Certains jugeront cela juste, d’autres non. Dans mon article, je soutiens qu’il y a du vrai dans les deux positions : il est très important de défendre le principe de la valeur des vies innocentes, de dénoncer la torture et de considérer ces principes comme absolus. Mais il y a des moments exceptionnels où nous voudrions que nos chefs politiques enfreignent ces principes. Et nous voulons qu’ils jugent ces principes absolus de sorte qu’ils ne les transgressent que dans des conditions extrêmes. J’utilise l’exemple classique du dirigeant politique qui arrive au pouvoir en ayant juré qu’il s’opposerait à la torture et qui, soudainement, découvre que sa police a capturé un homme dont ils ont de bonnes raisons de penser qu’il connaît la localisation d’une bombe devant exploser dans une école primaire. Alors que faisons-nous ? Eh bien je pense que la plupart des personnes vivant dans cette ville diraient qu’il faut tout faire pour obtenir de cette personne l’information. Le paradoxe est donc que je prétends que dans certains cas il est bon de faire ce qui est mal. Ce qui n’exempte ni de la culpabilité, ni du repentir.

 

Propos recueillis par Catherine Halpern et Martha Zuber

 

Note

Cet article a été publié pour la première fois dans Sciences Humaines, n° 157, février 2005, et réédité dans Sciences Humaines hors-série spécial, n° 13, « Paroles de philosophes », mai-juin 2011.

WALZER Michael [2004], De la guerre et du terrorisme, trad. fr. Bayard.

WALZER Michael [2004], Morale maximale, morale minimale, trad. fr. Bayard.

WALZER Michael [1999], Guerres justes et injustes. Argumentation morale avec exemples historiques, trad. fr. Belin, rééd. Galliamrd 2006.

WALZER Michael [1998], Traité sur la tolérance, trad. fr. Gallimard.

WALZER Michael [1997], Sphères de justice. Une défense du pluralime et de l’égalité, trad. fr. Seuil.

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27 avril 2011 3 27 /04 /avril /2011 06:04

 de Jacques Rancière. Editions la Fabrique. Extraits.

 

 

La relation pédagogique (1)

p 14,15 16

« C’est la logique même de la relation pédagogique : le rôle dévolu au maître est de supprimer la distance entre son savoir et l’ignorance de l’ignorant. Ses leçons et les exercices qu’il donne ont pour fin de réduire progressivement le gouffre qui les sépare. Malheureusement il ne peut réduire l’écart qu’à la condition de le recréer sans cesse. Pour remplacer l’ignorance par le savoir, il doit toujours marcher un pas en avant, remettre entre lui et l’élève une ignorance nouvelle. La raison en est simple. Dans la logique pédagogique, l’ignorant n’est pas celui qui ignore encore ce que le maître sait. Il est celui qui ne sait pas ce qu’il ignore ni comment le savoir. Le maître, lui, n’est pas seulement celui qui détient le savoir ignoré par l’ignorant. Il est aussi celui qui sait comment en faire un objet de savoir, à quel moment et selon quel protocole.  Car à la vérité, il n’est pas d’ignorant qui ne sache déjà une masse de choses, qui ne les ait apprises par lui-même, en regardant et en écoutant autour de lui, en observant et en répétant, en se trompant et en corrigeant ses erreurs. Mais un tel savoir pour le maître n’est qu’un savoir d’ignorant, un savoir incapable de s’ordonner selon la progression qui va du plus simple au plus compliqué. L’ignorant progresse en comparant ce qu’il découvre à ce qu’il connaît déjà, selon le hasard des rencontres mais aussi selon la règle arithmétique, la règle démocratique qui fait de l’ignorance un moindre savoir. Il se préoccupe seulement de savoir plus, de savoir ce qu’il ignorait encore. Ce qui lui manque, ce qu’il manquera toujours à l’élève, à moins de devenir maître lui-même, c’est le savoir de l’ignorance, la connaissance de la distance exacte qui sépare le savoir de l’ignorance.

Cette mesure-là échappe précisément à l’arithmétique des ignorants. Ce que le maître sait, ce que le protocole de transmission du savoir apprend d’abord à l’élève, c’est que l’ignorance n’est pas un moindre savoir, elle l’opposé du savoir ; c’est que le savoir n’est pas un ensemble de connaissances, il est une position. L’exacte distance est la distance qu’aucune règle ne mesure, la distance qui se prouve par le seul jeu des positions occupées, qui s’exerce par la pratique interminable du « pas en avant » séparant le maître de celui qu’il est sensé exercer à le rejoindre. Elle est la métaphore du gouffre radical qui sépare la manière du maître de celle de l’ignorant, parce qu’il sépare deux intelligences : celle qui sait en quoi consiste l’ignorance et celle qui ne le sait pas. C’est d’abord cet écart radical que l’enseignement progressif ordonné enseigne à l’élève. Il lui enseigne d’abord sa propre incapacité. Ainsi vérifie-t-il incessamment dans son acte sa propre présupposition, l’inégalité des intelligences. Cette vérification interminable est ce que Jacotot nomme l’abrutissement.

A cette pratique de l’abrutissement il opposait la pratique de l’émancipation intellectuelle. L’émancipation intellectuelle est la vérification de l’égalité des intelligences. Cela ne signifie pas l’égale valeur de toutes les manifestations de l’intelligence mais l’égalité à soi de l’intelligence dans toutes ses manifestations. Il y a deux sortes d’intelligences séparées par un gouffre. L’animal humain apprend toutes choses comme il a d’abord appris la langue maternelle, comme il a appris à s’aventurer dans la forêt des choses et des signes qui l’entourent avant de prendre place parmi les humains : en observant et en comparant une chose avec une autre, un signe avec un fait, un signe avec un autre signe. Si l’illettré connait seulement une prière par cœur, il peut comparer ce savoir avec ce qu’il ignore encore : les mots de cette prière écrits sur le papier. Il peut apprendre signe après signe, le rapport de ce qu’il ignore avec ce qu’il sait. Il le peut si, à chaque pas, il observe ce qui est en face de lui, dit ce qu’il a vu et vérifie ce qu’il dit. De cet ignorant, épelant les signes, au savant qui construit des hypothèses, c’est toujours la même intelligence qui est à l’œuvre, une intelligence qui traduit des signes en d’autres signes et qui procède par comparaison et figures pour communiquer ses aventures intellectuelles et comprendre ce qu’une autre intelligence s’emploie à lui communiquer.

Ce travail poétique de traduction est au cœur de tout apprentissage. Il est au cœur de la pratique émancipatrice du maître ignorant*. Ce que celui-ci ignore, c’est la distance abrutissante, la distance transformée en gouffre radical que seul un « expert » peut combler. La distance n’est pas un mal à abolir, c’est la condition normale de toute communication. Les animaux humains sont des animaux distants qui communiquent à travers la forêt de signes. La distance que l’ignorant a à franchir n’est pas le gouffre entre son ignorance et le savoir du maître. Elle est seulement le chemin de ce qu’il sait déjà à ce qu’il ignore encore mais qu’il peut apprendre comme il a appris le reste, qu’il peut apprendre non pour occuper la position du savant mais pour mieux pratiquer l’art de traduire, de mettre ses expériences en mots et ses mots à l’épreuve, de traduire ses aventures intellectuelles à l’usage des autres et de contre-traduire les traductions qu’ils lui présentent de leurs propres aventures. Le maître ignorant capable de l’aider à parcourir ce chemin s’appelle ainsi non parce qu’il ne sait rien, mais parce qu’il a abdiqué le « savoir de l’ignorance » et dissocié ainsi sa maîtrise de son savoir. Il n’apprend pas à ses élèves son savoir, il leur commande de s’aventurer dans la forêt des choses et des signes, de dire ce qu’ils ont vu et ce qu’ils pensent de ce qu’ils ont vu, de le vérifier et de le faire vérifier. Ce qu’il ignore, c’est l’inégalité des intelligences. Toute distance est une distance factuelle, et chaque acte intellectuel est un chemin tracé entre une ignorance et un savoir, un chemin qui sans cesse abolit, avec leurs frontières, toute fixité et toute hiérarchie des positions. »

 

*Voici ce que dit J.Rancière. « Le Maître ignorant exposait la théorie excentrique de Joseph Jacotot qui avait fait scandale au début du XIX siècle en affirmant  selon qu’un ignorant pouvait apprendre à un autre ignorant ce qu’il ne savait pas lui-même, en proclamant l’égalité des intelligences et en opposant l’émancipation intellectuelle à l’instruction du peuple. Ces idées étaient tombées dans l’oubli….J’avais cru bon de les faire revivre, dans les années 80, pour lancer le pavé de l’égalité intellectuelle dans la mare des débats sur les finalités de l’Ecole publique »

 

 

 

Tout ne se joue pas entre ignorance et savoir…… Il n’y a nul écart à combler entre intellectuels et ouvriers  (1)

p 24, 25,26

« J’appartiens à cette génération qui se trouva tiraillée entre deux exigences opposées. Selon l’une, celle qui possédait l’intelligence du système social devait l’enseigner à ceux qui souffraient de ce système afin de les armer pour la lutte ; selon l’autre, les supposés savants étaient en fait des ignorants qui ne savaient rien de ce qu’exploitation et rébellion signifiaient et devaient s’en instruire auprès de ces travailleurs qu’ils traitaient en ignorants. Pour répondre à cette double exigence, j’ai d’abord voulu retrouver la vérité du marxisme pour armer un nouveau mouvement révolutionnaire, puis apprendre de ceux qui travaillaient et luttaient dans les usines le sens de l’exploitation et de la rébellion. Pour moi, comme pour ma génération, aucune de ces deux tentatives ne fut pleinement  convaincante. Cet état de fait me porta à recherche dans l’histoire du mouvement ouvrier la raison des rencontres ambigües ou manquées entre les ouvriers et ces intellectuels qui étaient venus leur rendre visite pour les instruire ou être instruits par eux. Il me fut ainsi donné de comprendre que l’affaire ne se jouait pas entre ignorance et savoir, pas plus qu’entre activité et passivité, individualité et communauté. Un jour de mai où je consultais la correspondance de deux ouvriers dans les années 1830 pour y trouver des informations sur la condition et les formes de conscience des travailleurs en ce temps, j’eus la surprise de rencontrer tout autre chose : les aventures de deux autres visiteurs en d’autres jours de mai, cent quarante cinq ans plus tôt. L’un des ouvriers venait d’entrer dans la communauté saint-simonienne à Ménilmontant et donnait à son ami l’emploi du temps de ses journées en utopie : travaux et exercices de jour, chœurs et récits de la soirée. Son correspondant lui racontait en retour la partie de campagne qu’il venait de faire avec deux compagnons pour profiter d’un dimanche de printemps. Mais ce qu’il lui racontait ne ressemblait en rien au jour de repos du travailleur restaurant ses forces physiques et mentales pour le travail de la semaine à venir. C’était une intrusion dans une tout autre sorte de loisir : le loisir des esthètes qui jouissent des formes, des lumières et des ombres du paysage, des philosophes qui s’installent dans une auberge de campagne pour y développer des hypothèses métaphysiques et des apôtres qui s’emploient à communiquer leur foi à tous les compagnons rencontrés au hasard du chemin ou de l’auberge.

Ces travailleurs qui auraient dû me fournir des informations sur les conditions du travail et les formes de la conscience de classe m’offraient tout autre chose : le sentiment d’une ressemblance, une démonstration de l’égalité. Eux aussi étaient des spectateurs et des visiteurs auprès de leur propre classe. Leur activité de propagandiste ne pouvait se séparer de leur oisiveté de promeneurs et de contemplateurs. La simple chronique de leurs loisirs contraignait à reformuler les rapports établis entre voir, faire et parler. En se faisant spectateurs et visiteurs, ils bouleversaient le partage du sensible qui veut que ceux qui travaillent n’aient pas le temps de laisser trainer au hasard leurs pas et leurs regards et que les membres d’un corps collectif n’aient pas de temps à consacrer aux formes et insignes de l’individualité. C’est ce que signifie le mot émancipation : le brouillage de la frontière entre ceux qui agissent et ceux qui regardent, entre individus et membres d’un corps collectif. Ce que ces journées apportaient aux deux correspondants et leurs semblables n’était pas le savoir de leur condition et l’énergie pour le travail du lendemain et la lutte à venir. C’était la reconfiguration ici et maintenant du partage de l’espace et du temps, du travail et du loisir.

Comprendre cette rupture opérée au cœur même du temps, c’était développer les implications d’une similitude et d’une égalité, au lieu d’assurer sa maîtrise dans la tâche interminable  de réduire l’écart irréductible. Ces deux travailleurs étaient des intellectuels eux-aussi, comme l’est n’importe qui. Ils étaient des visiteurs et des spectateurs, comme le chercheur qui, un siècle plus tard, lisait leurs lettres dans une bibliothèque, comme les visiteurs de la théorie marxiste ou les diffuseurs de tracts aux portes des usines. non plus qu’entre auteurs et spectateurs. »

 

(1)   Titres donnés par « Exergue »

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24 avril 2011 7 24 /04 /avril /2011 07:18


 

Par Fred Vargas

 

Nous y voila, nous y sommes. Depuis cinquante ans que cette tourmente menace dans les hauts fourneaux de l'incurie de l'humanité, nous y sommes. Dans le mur, au bord du gouffre, comme seul l'homme sait le faire avec brio, qui ne perçoit la réalité que lorsqu'elle lui fait mal.

Telle notre bonne vieille cigale à qui nous prêtons nos qualités d'insouciance, nous avons chanté, dansé.

Quand je dis « nous », entendons un quart de l'humanité, tandis que le reste était à la peine.

Nous avons construit la vie meilleure, nous avons jeté nos pesticides à l'eau, nos fumées dans l'air, nous avons conduit trois voitures, nous avons vidé les mines, nous avons mangé des fraises du bout monde, nous avons voyagé en tous sens, nous avons éclairé les nuits, nous avons chaussé des tennis qui clignotent quand on marche, nous avons grossi, nous avons mouillé le désert, acidifié la pluie, créé des clones, franchement on peut dire qu'on s'est bien amusés.

On a réussi des trucs carrément épatants, très difficiles, comme faire fondre la banquise, glisser des bestioles génétiquement modifiées sous la terre, déplacer le Gulf Stream, détruire un tiers des espèces vivantes, faire péter l'atome, enfoncer des déchets radioactifs dans le sol, ni vu ni connu. Franchement on s'est marrés.

Franchement on a bien profité. Et on aimerait bien continuer, tant il va de soi qu'il est plus rigolo de sauter dans un avion avec des tennis lumineuses que de biner des pommes de terre.

Certes.

Mais nous y sommes.

A la Troisième Révolution.

Qui a ceci de très différent des deux premières (la Révolution néolithique et la Révolution industrielle, pour mémoire) qu'on ne l'a pas choisie. « On est obligés de la faire, la Troisième Révolution ? » demanderont quelques esprits réticents et chagrins.

Oui.

On n'a pas le choix, elle a déjà commencé, elle ne nous a pas demandé notre avis. C'est la mère Nature qui l'a décidé, après nous avoir aimablement laissés jouer avec elle depuis des décennies. La mère Nature, épuisée, souillée, exsangue, nous ferme les robinets. De pétrole, de gaz, d'uranium, d'air, d'eau. Son ultimatum est clair et sans pitié : Sauvez-moi, ou crevez avec moi (à l'exception des fourmis et des araignées qui nous survivront, car très résistantes, et d'ailleurs peu portées sur la danse).

Sauvez-moi ou crevez avec moi.

Évidemment, dit comme ça, on comprend qu'on n'a pas le choix, on s'exécute illico et, même, si on a le temps, on s'excuse, affolés et honteux. D'aucuns, un brin rêveurs, tentent d'obtenir un délai, de s'amuser encore avec la croissance.

Peine perdue.

Il y a du boulot, plus que l'humanité n'en eut jamais.

Nettoyer le ciel, laver l'eau, décrasser la terre, abandonner sa voiture, figer le nucléaire, ramasser les ours blancs, éteindre en partant, veiller à la paix, contenir l'avidité, trouver des fraises à côté de chez soi, ne pas sortir la nuit pour les cueillir toutes, en laisser au voisin, relancer la marine à voile, laisser le charbon là où il est, attention, ne nous laissons pas tenter, laissons ce charbon tranquille - récupérer le crottin, pisser dans les champs (pour le phosphore, on n'en a plus, on a tout pris dans les mines, on s'est quand même bien marrés).

S'efforcer. Réfléchir, même.

Et, sans vouloir offenser avec un terme tombé en désuétude, être solidaire.

Avec le voisin, avec l'Europe, avec le monde.

Colossal programme que celui de la Troisième Révolution.

Pas d'échappatoire, allons-y.

Encore qu'il faut noter que récupérer du crottin, et tous ceux qui l'ont fait le savent, est une activité foncièrement satisfaisante. Qui n'empêche en rien de danser le soir venu, ce n'est pas incompatible.

A condition que la paix soit là, à condition que nous contenions le retour de la barbarie, une autre des grandes spécialités de l'homme, sa plus aboutie peut-être.

A ce prix, nous réussirons la Troisième révolution.

A ce prix nous danserons, autrement sans doute, mais nous danserons encore.

 

Fred Vargas

Archéologue et écrivain.

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2 avril 2011 6 02 /04 /avril /2011 08:05

 

p 31 à 34  dans La Voie  d’Edgar Morin ….la métamorphose

« Toute crise – et la crise planétaire de façon paroxystique – porte en elle risques et chances. La chance est dans le risque. La chance s’accroit avec le risque. ………Mais la chance n’est possible que s’il est possible de changer de voie. ……..

Vers la métamorphose ?

…….. L’improbable, mais possible, est la métamorphose.

Qu’est-ce qu’une métamorphose ? ………Une chenille s’enferme dans une chrysalide ; elle entame alors un processus qui est à la fois d’autodestruction et d’autoreconstruction en une organisation et une forme différentes. Quand la chrysalide se déchire, il s’est formé un papillon qui, tout en demeurant le même être, est devenu un autre. L’identité s’est maintenue et transformée dans l’altérité…… Alors que pour Fukuyama, les capacités créatrices de l’évolution humaine sont épuisées avec la démocratie représentative et l’économie libérale, nous devons penser qu’au contraire c’est cette histoire là qui est épuisée, et non les capacités créatrices de l’humanité.

C’est dans la métamorphose que se régénèreraient ces capacités créatrices. La notion de métamorphose est plus riche  que celle de révolution. Elle en garde la capacité novatrice, mais la lie à la conservation (de la vie, des cultures, du legs de pensées et de sagesse de l’humanité). …..

Pour aller vers la métamorphose, il est nécessaire de changer de voie…….Tout commence par une initiative, une innovation, un nouveau passage de caractère déviant, marginal, souvent invisibles aux contemporains…..

Notre époque devrait être, comme le fut la Renaissance, …..  l’occasion d’une reproblématisation généralisée. Tout est à repenser. Tout est à commencer. ….Tout, en fait, a déjà été commencé., mais sans qu’on le sache…….Il existe déjà, sur tous les continents, en toutes les nations, des bouillonnements créatifs, une multitude d’initiatives locales dans le sens de la régénération économique, ou sociale, ou politique, ou cognitive, ou éducationnelle, ou éthique, ou existentielle. Mais tout ce qui devrait être relié est dispersé, séparé, compartimenté……..  Il s’agit de les reconnaître, de les collationner,….. Ces sont ces voies multiples qui pourront…. (se) conjuguer pour former la Voie nouvelle…..et nous dirigera vers l’encore invisible et inconcevable Métamorphose ».

Chapitre : Ce qu’est une révolution (p 229 à 238) d’Une société à la dérive de Castoriadis

« En quoi un évènement-rupture, révolutionnaire, est-il porteur de nouveau, d’irréversible, En quoi n’est-il pas la simple reprise, …. d’un héritage ancien ?

D’abord, il est utile de dissiper la confusion autour du terme même de « révolution ». Révolution ne signifie ni guerre civile ni effusion de sang. La révolution est un changement de certaines  institutions centrales de la société par l’activité de la société elle-même. : l’autotransformation explicite de la société, condensée dans un temps bref. ……………………………………….La révolution signifie l’entrée de l’essentiel de la communauté dans une phase d’activité politique, c’est-à-dire instituante. L’imaginaire social instituant se met au travail et s’attaque explicitement à la transformation des institutions existantes. Dans la mesure où il rencontre la résistance des anciennes institutions, donc aussi du pouvoir établi, il est compréhensible qu’il s’attaque aux institutions du pouvoir, c'est-à-dire aux institutions politiques au sens étroit. Mais il est dans la nature des choses que ce réveil de l’imaginaire  social instituant mette en question une foule d’autres dimensions, formellement instituées ou non, de la vie sociale. Et cela est du reste requis, puisque dans la société tout se tient. Bien entendu – et comme dans toute institution humaine – il y a là le risque de dérapage. On sait à quelles monstruosités ont été conduits de prétendus « révolutionnaires »  mus par l’illusion de la table rase et la volonté de maitriser in actu la totalité des manifestations de la vie sociale. On ne transforma pas par des lois et des décrets, encore moins par la terreur, la famille, le langage, la religion des gens. L’altération de ces institutions, si elle doit survenir, appartient à un autre type de travail de la société sur elle-même, un processus qui a ses propres rythmes, sa propre temporalité. De ce processus, la révolution est un nœud – à la fois aboutissement, et médiation pour que l’autotransformation de la société puisse se poursuivre………………………..Quand à la « simple reprise de l’héritage ancien » : la discussion n’est pas vraiment intéressante. Aucune révolution ne se fit sur une table rase, ni ne peut, le voudrait-elle, produire une table rase. Elle est social-historiquement préparée, se fait dans des conditions données, prolonge souvent des tendances  déjà existantes – ou y retombe. Rien de tout cela ne nous permet d’’effacer le moment –les moments – de création social-historique que la révolution incarne sous une forme brève et dense. On peut continuer à répéter que la révolution française, par exemple, «  n’a fait que » prolonger  et mener à son terme le processus de centralisation  entamé depuis longtemps  par l’Ancien Régime. Pourquoi donc évite-t-on de se poser la question : qu’est ce que ce processus aurait donné, à quoi aurait-il abouti, sans la révolution ? ……… 

……………………………                                        ………………………………..

Mais ne peut-on pas dire que ce processus de mobilisation des masses est nécessairement suivi, ici comme ailleurs, par un mouvement de retrait, d’essoufflement, de démobilisation des forces actives du processus révolutionnaire ?

Il est vrai que,…, nous connaissons des révolutions battues ou qui, les résultats ont été parfois pires, ont mal tourné…….. Et il est vrai  que chaque fois qu’il y a eu ce retrait de la population ; dire qu’il n’est pas fatal ne veut pas dire qu’il n’a pas de sens, et qu’il ne pose pas une énorme question. Cette question, celle de la « dégénérescence », de la révolution, ou mieux, de sa confiscation  par des groupes qui émergent lors du processus révolutionnaire et visent à instaurer leur propre pouvoir –me préoccupe depuis quarante ans, et depuis quarante ans, j’écris qu’on ne peut pas donner une réponse théorique à priori. On peut dire seulement que ce qu’on doit faire, en général : lutter pour des institutions qui élargissent les possibilités d’autogouvernement collectif, combattre toutes les tendances qui s’y opposent……. ».

p62, 63….. Thucydide, la force et le Droit  de Castoriadis

« Il s’agit d’une évidence, constamment oubliée comme d’habitude : aussi bien la Révolution américaine que la Révolution française se posent et se pensent elles-mêmes comme des révolutions au sens premier du terme. « Révolution » vient de revolvere, tourner et retourner sur soi-même. Je vous rappelle le titre du livre de Copernic : De revolutionibus orbium coelestium. La révolution, c’est un retour à un point d’origine, à un état de choses initial. Donc, au sens propre du terme, la révolution est la restauration d’un état de choses antérieur, soit effectif, soit idéal, soit antérieur de fait, soit antérieur en droit, ou les deux – et peu importe que l’histoire de France ait appelé « Restauration » la tentative de détruire la Révolution………En France, Ils pouvaient avoir en tête un contrat social comme celui qu’envisagerait Rousseau….Peu importe, le fait est qu’ils pensaient « leur » révolution comme la restauration d’un état initial, originaire, donc vrai, et donc meilleur, et donc le seul bon. Vues sous cet angle, les révolutions de la fin de XVIIIe siècle rappellent un passé révolu (effectif ou idéal) et réalisent pleinement pour la première fois ce qui était ou aurait dû être à l’origine. Il y a certes des contre-courants, comme en témoigne la fameuse phrase de Saint-Just : « Le bonheur est une idée neuve en Europe », qui renvoie à une tentative d’instaurer une autre société. Mais la tentative centrale d’Hannah Arendt est juste, on la retrouve d’ailleurs, de façon peut être latérale, secondaire, dans le marxisme, et par exemple dans l’idée d’expropriation des expropriateurs, traduite avec un merveilleux sens pratique, tactique, politique par Lénine en 1917 : »Reprenez ce qui vous a été volé ». Le travail du peuple étant l’origine de toute richesse, faire la révolution socialiste n’est en fait que récupérer ce qui a été pris, revenir à l’état des choses qui aurait existé si chacun avait disposé du produit de son travail. Les révolutions de l’époque baignent dans tout cela…….Le nouveau n’en est pas vraiment un, que tous les nouveaux possibles ont été posés une fois pour toutes au début de l’histoire, dans une sorte de contrat rousseauiste moyennant lequel l’humanité est sortie de l’état de nature, et que la légitimité de la révolution lui vient précisément du fait qu’elle est, avec une majuscule, Répétition, de l’Origine…………………………………….. Mais si la révolution est rupture avec ce qui était là, non pas pour revenir à un ordre imaginaire fictif mais pour faire être des déterminations naturelles dans et par l’institution de la société, des lois autres…… (qui) touchent à des dimensions centrales de la vie humaine, se pose la question de savoir s’il peut y en avoir une légitimation ou un fondement. La réponse à mes yeux est immédiate et évidente : non, il ne peut y en avoir. Toute légitimation vient après coup et ne peut être le fait que de gens placés en aval, dans le nouvel univers historique, et qui d’une certaine façon partagent, pour les accepter ou les repousser, les significations imaginaires sociales que la révolution a fait surgir et a instituées ou essayé d’instituer. »

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27 mars 2011 7 27 /03 /mars /2011 07:40


Les extraits 13, 20 et 21, sont une explicitation (présentation), en préambule, du livre (recueil de séminaires) de Castoriadis Thucydite, la force et le droit (Seuil), écrite par Claudia Moatti.

Il est utile d’avoir à l’esprit, en étant caricatural, que les romains sont partisans de la république, de l’hétéronomie des individus et donc de l’oligarchie, alors que les grecs pensent la démocratie, l’autonomie des individus, en conséquence l’égalité des citoyens.

 

…… (p 13) Les Romains prétextaient que leurs guerres étaient justes ; pas les Athéniens, qui avouaient sans détour que le plus fort imposait toujours son droit. Les Romains avaient un rapport juridique, c'est-à-dire pratique et casuistique au monde ; les Athéniens, eux, découvrirent la philosophie, c'est-à-dire l’art de la démonstration abstraite……

……. (p20, 21) Le droit du plus fort…….. Trois principes se dégagent des récits et discours (historiques) : la guerre a pour but de dominer- et atteindre une certaine puissance c’est être obligé de l’augmenter ; entre être inégaux, seuls dominent la force et l’intérêt de chacun ; enfin la justice ne vaut qu’entre égaux. …………….. Les Athéniens prennent le parti du réalisme. …………la domination est naturelle, et l’homme ne peut être juste par nature, encore moins dominer avec justice………….Castoriadis pointe une différence qui lui parait fondamentale : « Pour le monde grec, Rome est une cité inouïe : chaque fois qu’elle fait la guerre, elle prétend mener une guerre juste. Rome a conquis le monde connu de l’époque en ne menant jamais que des guerres justes, ses ennemis étaient toujours dans leur tort. Un discours juridique masque déjà la réalité. Dans le monde grec, il n’en est pas ainsi : on ne dit pas que la force crée le droit, on dit que depuis toujours le plus faible doit obéir au plus fort et qu’il ne peut être question de droit et de justice qu’entre égaux. Ce qui bien sûr crée des problèmes énormes, abyssaux : qui sont les égaux ? Qui dit qui est égal ? (p67, 68)»........Les Grecs seraient-ils pour une fois plus pragmatiques que les Romains ? Pas si simple. Désigner une guerre comme « juste et pieuse » peut assurément manifester un légalisme excessif et cacher de mauvaises raisons, on l’a vu de nos jours dans la guerre contre l’Irak ; mais en aucun cas ce légalisme ne peut être réduit à une manipulation. En ce qui concerne le juridisme romain, il signifiait d’abord que la guerre avait pour but de protéger la patrie et celle des alliés de l’attaque d’un ennemi et qu’elle était destinée à restituer un statu quo antérieur ; et surtout pour être juste la guerre devait être « notifiée à l’avance », donc entreprise selon des règles précises :…. Ce rituel…. faisait de l’attaqué un « pur » et permettait de rejeter la responsabilité sur l’adversaire. Il est vrai que dans le cas de Carthage, après deux guerres défensives, les Romains avaient cherché des prétextes pour entrer…..en guerre, et avaient pour cela cherché à faire croire que Carthage n’avait pas respecté les traités…..c’était la mettre hors du droit et justifier la guerre à outrance………. On le voit, une guerre juste pouvait devenir une guerre de domination…..Peut-on dominer avec justice ? s’interrogeait-il (Cicéron). Pour eux (les Athéniens), la nature humaine poussait à dominer autrui ; quant au droit, il n’existait qu’entre égaux en puissance.

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23 mars 2011 3 23 /03 /mars /2011 06:18

 

 

Séance solennelle « Les nouveaux défis de l’éducation » Mardi 1er mars 2011

 

Avant d’enseigner quoi que ce soit à qui que ce soit, au moins faut-il le connaître.

Qui se présente, aujourd’hui, à l’école, au collège, au lycée, à l’université ?

 

- I -

- Ce nouvel écolier, cette jeune étudiante n’a jamais vu veau, vache, cochon ni couvée. En 1900, la majorité des humains, sur la planète, s’occupaient de labourage et de pâturage ; en 2010, la France, comme les pays analogues au nôtre, ne compte plus qu’un pour cent de paysans. Sans doute faut-il voir là une des plus immenses ruptures de l’histoire, depuis le néolithique. Jadis référée aux pratiques géorgiques, la culture change.

Celle ou celui que je vous présente ne vit plus en compagnie des vivants, n’habite plus la même Terre, n’a donc plus le même rapport au monde. Il ou elle ne voit que la nature arcadienne des vacances, du loisir ou du tourisme.

- Il habite la ville. Ses prédécesseurs immédiats, pour plus de la moitié, hantaient les champs. Mais il est devenu sensible aux questions d’environnement. Prudent, il polluera moins que nous autres, adultes inconscients et narcissiques.

Il n’a plus le même monde physique et vital, ni le même monde en nombre, la démographie ayant soudain bondi vers sept milliards d’humains.

- Son espérance de vie est, au moins, de quatre-vingts ans. Le jour de leur mariage, ses arrière- grands-parents s’étaient juré fidélité pour à peine une décennie. Qu’il et elle envisagent de vivre ensemble, vont-ils jurer de même pour soixante-cinq ans ? Leurs parents héritèrent vers la trentaine, ils attendront la vieillesse pour recevoir ce legs.

Ils n’ont plus la même vie, ne vivent plus les mêmes âges, ne connaissent plus le même mariage ni la même transmission de biens.

- Depuis soixante ans, intervalle unique dans notre histoire, il et elle n’ont jamais connu de guerre, ni bientôt leurs dirigeants ni leurs enseignants. Bénéficiant des progrès de la médecine et, en pharmacie, des antalgiques et anesthésiques, ils ont moins souffert, statistiquementn parlant, que leurs prédécesseurs. Ont-ils eu faim ?

Or, religieuse ou laïque, toute morale se résumait à des exercices destinés à supporter une douleur inévitable et quotidienne : maladies, famine, cruauté du monde.

Ils n’ont plus le même corps ni la même conduite ; aucun adulte ne sut ni ne put leur inspirer une morale adaptée.

- Alors que leurs parents furent conçus à l’aveuglette, leur naissance fut programmée.

Comme, pour le premier enfant, l’âge moyen de la mère a progressé de dix à quinze ans, les enseignants ne rencontrent plus des parents d’élèves de la même génération.

Ils n’ont plus les mêmes parents ; changeant de sexualité, leur génitalité se transformera.

- Alors que leurs prédécesseurs se réunirent dans des classes ou des amphis homogènes culturellement, ils étudient au sein d’un collectif où se côtoient désormais plusieurs religions, langues, provenances et moeurs. Pour eux et leurs enseignants, le multiculturalisme est de règle depuis quelques décennies. Pendant combien de temps pourront-ils encore chanter l’ignoble « sang impur » de quelque étranger ?

Ils n’ont plus le même monde mondial, ils n’ont plus le même monde humain. Autour d’eux, les filles et les fils d’immigrés, venus de pays moins riches, ont vécu des expériences vitales inverses. Bilan temporaire. Quelle littérature, quelle histoire comprendront-ils, heureux, sans avoir vécu la rusticité, les bêtes domestiques et la moisson d’été, dix conflits, blessés, morts et affamés, cimetières, patrie, drapeau sanglant, monuments aux morts, sans avoir expérimenté dans la souffrance, l’urgence vitale d’une morale ?

 

- II -

Voilà pour le corps ; voici pour la connaissance.

- Leurs ancêtres cultivés avaient, derrière eux, un horizon temporel de quelques milliers d’années, ornées par la préhistoire, les tablettes cunéiformes, la Bible juive, l’Antiquité grécolatine.

Milliardaire désormais, leur horizon temporel remonte à la barrière de Planck, passe par l’accrétion de la planète, l’évolution des espèces, une paléo-anthropologie millionnaire.

N’habitant plus le même temps, ils entrèrent dans une autre histoire.

- Ils sont formatés par les médias, diffusés par des adultes qui ont méticuleusement détruit leur faculté d’attention en réduisant la durée des images à sept secondes et le temps des réponses aux questions à quinze secondes, chiffres officiels ; dont le mot le plus répété est « mort » et l’image la plus reprise celle des cadavres. Dès l’âge de douze ans, ces adultes-là les forcèrent à voir plus de vingt mille meurtres.

- Ils sont formatés par la publicité ; comment peut-on leur apprendre que le mot relais, en français s’écrit -ais, alors qu’il est affiché dans toutes les gares -ay ? Comment peut-on leur apprendre le système métrique, quand, le plus bêtement du monde, la SNCF leur fourgue des s’miles ?

Nous, adultes, avons doublé notre société du spectacle d’une société pédagogique dont la concurrence écrasante, vaniteusement inculte, éclipse l’école et l’université. Pour le temps d’écoute et de vision, la séduction et l’importance, les médias se sont saisis depuis longtemps de la fonction d’enseignement.

Les enseignants sont devenus les moins entendus de ces instituteurs. Critiqués, méprisés, vilipendés, puisque mal payés.

- Ils habitent donc le virtuel. Les sciences cognitives montrent que l’usage de la toile, lecture ou écriture au pouce des messages, consultation de Wikipedia ou de Facebook, n’excitent pas les mêmes neurones ni les mêmes zones corticales que l’usage du livre, de l’ardoise ou du cahier. Ils peuvent manipuler plusieurs informations à la fois. Ils ne connaissent ni n’intègrent ni ne synthétisent comme leurs ascendants.

Ils n’ont plus la même tête.

- Par téléphone cellulaire, ils accèdent à toutes personnes ; par GPS, en tous lieux ; par la toile, à tout le savoir ; ils hantent donc un espace topologique de voisinages, alors que nous habitions un espace métrique, référé par des distances.

Ils n’habitent plus le même espace.

Sans que nous nous en apercevions, un nouvel humain est né, pendant un intervalle bref, celui qui nous sépare de la Seconde Guerre mondiale.

Il ou elle n’a plus le même corps, la même espérance de vie, n’habite plus le même espace, ne communique plus de la même façon, ne perçoit plus le même monde extérieur, ne vit plus dans la même nature ; né sous péridurale et de naissance programmée, ne redoute plus la même mort, sous soins palliatifs. N’ayant plus la même tête que celle de ses parents, il ou elle connaît autrement.

- Il ou elle écrit autrement. Pour l’observer, avec admiration, envoyer, plus rapidement que je ne saurai jamais le faire de mes doigts gourds, envoyer, dis-je, des SMS avec les deux pouces, je les ai baptisés, avec la plus grande tendresse que puisse exprimer un grand-père, Petite Poucette et Petit Poucet. Voilà leur nom, plus joli que le vieux mot, pseudo-savant, de dactylo.

- Ils ne parlent plus la même langue. Depuis Richelieu, l’Académie française publie, à peu près tous les quarante ans, pour référence, le dictionnaire de la nôtre. Aux siècles précédents, la différence entre deux publications s’établissait autour de quatre à cinq mille mots, chiffres à peu près constants ; entre la précédente et la prochaine, elle sera d’environ trente mille.

À ce rythme linguistique, on peut deviner que, dans peu de générations, nos successeurs pourraient se trouver aussi séparés de nous que nous le sommes de l’ancien français de Chrétien de Troyes ou de Joinville. Ce gradient donne une indication quasi photographique des changements majeurs que je décris.

Cette immense différence, qui touche toutes les langues, tient, en partie, à la rupture entre les métiers des années cinquante et ceux d’aujourd’hui. Petite Poucette et son frère ne s’évertueront plus aux mêmes travaux.

La langue a changé, le travail a muté.

 

III –

L’individu

Mieux encore, les voilà devenus des individus. Inventé par saint Paul, au début de notre ère, l’individu vient de naître seulement ces jours-ci. Nous rendons-nous compte à quel point nous

vivions d’appartenances, de jadis jusqu’à naguère ? Français, catholiques ou juifs, Gascons ou

Picards, riches ou pauvres, femmes ou mâles… nous appartenions à des régions, des religions, des cultures, rurales ou villageoises, des groupes singuliers, des communes locales, un sexe, la patrie. Par les voyages, les images, la toile, les guerres abominables, ces collectifs ont à peu près tous explosé. Ceux qui demeurent continuent aujourd’hui, vite, d’éclater.

L’individu ne sait plus vivre en couple, il divorce ; ne sait plus se tenir en classe, il remue et bavarde ; ne prie plus en paroisse ; l’été dernier, nos footballeurs n’ont pas su faire équipe ; nos politiques savent-ils encore construire un parti ? On dit partout mortes les idéologies ; ce sont les appartenances qu’elles recrutaient qui s’évanouissent.

Cet individu nouveau-né annonce plutôt une bonne nouvelle. À balancer les inconvénients de l’égoïsme et les crimes de guerre commis par et pour la libido d’appartenance – des centaines de millions de morts –, j’aime d’amour ces jeunes gens.

Cela dit, reste à inventer de nouveaux liens. En témoigne le recrutement de Facebook, quasi équipotent à la population du monde.

Comme un atome sans valence, Petite Poucette est toute nue. Nous, adultes, n’avons inventé aucun lien social nouveau. L’emprise de la critique et du soupçon les déconstruit plutôt.

Rarissimes dans l’histoire, ces transformations, que j’appelle hominescentes, créent, au milieu de notre temps et de nos groupes, une crevasse si large que peu de regards l’ont mesurée à sa vraie taille.

Je la compare, je le répète, à celles qui intervinrent au néolithique, à l’aurore de la science grecque, au début de l’ère chrétienne, à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance.

Sur la lèvre aval de cette faille, voici des jeunes gens auxquels nous prétendons dispenser de l’enseignement, au sein de cadres datant d’un âge qu’ils ne reconnaissent plus : bâtiments, cours de récréation, salles de classe, bancs, tables, amphithéâtres, campus, bibliothèques, laboratoires même, j’allais même dire savoirs… cadres datant, dis-je, d’un âge et adaptés à une ère où les hommes et le monde étaient ce qu’ils ne sont plus.

 

- IV -

Trois questions, par exemple : Que transmettre ? À qui le transmettre ? Comment le transmettre ?

Que transmettre ? Le savoir !

Jadis et naguère, le savoir avait pour support le corps même du savant, de l’aède ou du griot.

Une bibliothèque vivante… voilà le corps enseignant du pédagogue.

Peu à peu, le savoir s’objectiva d’abord dans des rouleaux, vélins ou parchemins, support d’écriture, puis, dès la Renaissance, dans les livres de papier, supports d’imprimerie, enfin, aujourd’hui, sur la toile, support de messages et d’information.

L’évolution historique du couple support-message est une bonne variable de la fonction d’enseignement. Du coup, la pédagogie changea trois fois : avec l’écriture, les Grecs inventèrent la paideia ; à la suite de l’imprimerie, les traités de pédagogie pullulèrent.

Aujourd’hui ?

Je répète. Que transmettre ? Le savoir ? Le voilà, partout sur la toile, disponible, objectivé.

Le transmettre à tous ? Désormais, tout le savoir est accessible à tous. Comment le transmettre ? Voilà, c’est fait.

Avec l’accès aux personnes, par le téléphone cellulaire, avec l’accès en tous lieux, par le GPS, l’accès au savoir est désormais ouvert. D’une certaine manière, il est toujours et partout déjà transmis.

Objectivé, certes, mais, de plus, distribué. Non concentré. Nous vivions dans un espace métrique, dis-je, référé à des centres, à des concentrations. Une école, une classe, un campus, un amphi, voilà des concentrations de personnes, étudiants et professeurs, de livres, en bibliothèques, très grande dit-on parfois, d’instruments dans les laboratoires… ce savoir, ces références, ces livres, ces dictionnaires… les voilà distribués partout et, en particulier, chez vous ; mieux, en tous les lieux où vous vous déplacez ; de là étant, vous pouvez toucher vos collègues, vos élèves, où qu’ils passent ; ils vous répondent aisément.

L’ancien espace des concentrations – celui-là même où je parle et où vous m’écoutez, que faisons-nous ici ? – se dilue, se répand ; nous vivons, je viens de le dire, dans un espace de voisinages immédiats, mais, de plus, distributif. – Je pourrai vous parler de chez moi ou d’ailleurs, et vous m’entendriez ailleurs ou chez vous.

Ne dites surtout pas que l’élève manque des fonctions cognitives qui permettent d’assimiler le savoir ainsi distribué, puisque, justement, ces fonctions se transforment avec le support. Par l’écriture et l’imprimerie, la mémoire, par exemple, muta au point que Montaigne voulut une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine. Cette tête a muté.

De même donc que la pédagogie fut inventée (paideia) par les Grecs, au moment de l’invention et de la propagation de l’écriture ; de même qu’elle se transforma quand émergea l’imprimerie, à la Renaissance ; de même, la pédagogie change totalement avec les nouvelles technologies.

Et, je le répète, elles ne sont qu’une variable quelconque parmi la dizaine ou la vingtaine que j’ai citées ou pourrais énumérer.

Ce changement si décisif de l’enseignement, – changement répercuté sur l’espace entier de la société mondiale et l’ensemble de ses institutions désuètes, changement qui ne touche pas, et de loin, l’enseignement seulement, mais sans doute le travail, la politique et l’ensemble de nos institutions – nous sentons en avoir un besoin urgent, mais nous en sommes encore loin ; probablement, parce que ceux qui traînent encore dans la transition entre les derniers états n’ont pas encore pris leur retraite, alors qu’ils diligentent les réformes, selon des modèles depuis longtemps évanouis.

Enseignant pendant quarante ans sous à peu près toutes les latitudes du monde, où cette crevasse s’ouvre aussi largement que dans mon propre pays, j’ai subi, j’ai souffert ces réformes-là comme des emplâtres sur des jambes de bois, des rapetassages ; or les emplâtres endommagent le tibia comme les rapetassages déchirent encore plus le tissu qu’ils cherchent à consolider.

Oui, nous vivons un période comparable à l’aurore de la paideia, après que les Grecs apprirent à écrire et démontrer ; comparable à la Renaissance qui vit naître l’impression et le règne du livre apparaître ; période incomparable pourtant, puisqu’en même temps que ces techniques mutent, le corps se métamorphose, changent la naissance et la mort, la souffrance et la guérison, l’être-au-monde lui-même, les métiers, l’espace et l’habitat.

 

- V -

Envoi

Face à ces mutations, sans doute convient-il d’inventer d’inimaginables nouveautés, hors les cadres désuets qui formatent encore nos conduites et nos projets. Nos institutions luisent d’un éclat qui ressemble, aujourd’hui, à celui des constellations dont l’astrophysique nous apprit jadis qu’elles étaient mortes déjà depuis longtemps.

Pourquoi ces nouveautés ne sont-elles point advenues ? J’en accuse les philosophes, dont je suis, gens qui ont pour métier d’anticiper le savoir et les pratiques à venir, et qui ont, comme moi, ce me semble, failli à leur tâche. Engagés dans la politique au jour le jour, ils ne virent pas venir le contemporain. Si j’avais eu, en effet, à croquer le portrait des adultes, dont je suis, il eût été moins flatteur.

Je voudrais avoir dix-huit ans, l’âge de Petite Poucette et de Petit Poucet, puisque tout est à refaire, non, puisque tout est à faire.

Je souhaite que la vie me laisse assez de temps pour y travailler encore, en compagnie de ces

Petits, auxquels j’ai voué ma vie, parce que je les ai toujours respectueusement aimés.

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16 mars 2011 3 16 /03 /mars /2011 06:16


“Je dois tout d'abord vous avouer que ces dernières années, j'ai été extrêmement déçu par le Blanc modéré. J'en suis presque arrivé à la conclusion regrettable que le principal obstacle que rencontre le Noir dans son élan vers la liberté n'est ni le Ku Klux Klan, ni les ligues de défense des blancs, mais bien le blanc modéré, celui qui s'attache davantage à l' “ordre” qu'à la justice; qui préfère une paix négative, qui se réduit à l'absence de tensions, à une paix positive, qui est la présence de la justice; qui dit constamment “je suis d'accord avec le but que vous poursuivez, mais je ne peux pas être d'accord avec vos méthodes d'action directe”; qui, de manière paternaliste, s'imagine qu'il peut décider des étapes par lesquelles un autre homme accèdera à la liberté; qui vit dans un temps mythique, et qui conseille en permanence au Noir d'attendre “un moment plus favorable”. La compréhension superficielle des gens de bonne volonté est plus frustrante que l'incompréhension totale des gens de mauvaise volonté. L'acceptation tiède et beaucoup plus déconcertante que le rejet complet”.



Martin Luther King en 1963 lorsqu'il était en prison à Birmingham (Alabama) pour avoir appelé au boycott et défilé pacifiquement dans les rues de la ville.

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7 mars 2011 1 07 /03 /mars /2011 18:53


Texte de Badiou, tiré de « La relation énigmatique entre philosophie et politique ».

 

« On pourrait dire que ce qui identifie la philosophie ce ne sont pas les règles d’un discours, mais la singularité d’un acte. C’est cet acte que les ennemis de Socrate ont désigné comme « la corruption de la jeunesse ». Et c’est comme cela, vous le savez, que Socrate, fut condamné à mort. « Corrompre la jeunesse » est somme toute un acte philosophique très convenable pour désigner l’acte philosophique. A condition de bien comprendre le sens de « corrompre ». « Corrompre » signifie ici enseigner la possibilité de refuser toute soumission aveugle aux opinions établies. Corrompre, c’est donner à la jeunesse certains moyens de changer d’opinion à propos de normes sociales, de substituer la discussion et la critique rationnelle à l’imitation et à l’approbation et même, si la question est une question de principe, de substituer la révolte à l’obéissance. Mais cette révolte n’est ni spontanée ni agressive, dans la mesure où elle est la conséquence de principe et d’une critique proposés à la discussion de tous ». p21, 22

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28 février 2011 1 28 /02 /février /2011 06:23


Texte de Alain Badiou, tiré du livre : « La relation énigmatique entre philosophie et politique ». Editions Germina.

 

« Ces dernières semaines, justement, dans notre pays, il est une fois encore prouvé qu’il existe une disposition populaire pour inventer dans la nuit quelques formes neuves du matin………Vous savez qu’il existe quatre grands ensembles dont, à s’en tenir aux vingt dernières années, nous savons pouvoir attendre qu’ils échappent aux mornes disciplines de l’état des choses. Nous le savons, puisque chacun de ces collectifs, dans la forme encore politiquement limitée mais historiquement certaine du mouvement de masse, a donné la preuve d’une forme d’existence irréductible aux jeux de l’économie et de l’Etat….

Nommons la jeunesse étudiante et lycéenne, soucieuse d’existence et d’avenir, qui a, il n’y a pas si longtemps, remporté la victoire sur la question du CPE. Mouvement vif et assuré, victoire à coup sûr, mais subjectivité prometteuse.

Nommons, la jeunesse populaire, harcelée par la police et la stigmatisation, dont les émeutes enflamment périodiquement cortèges et cités, et dont l’obscure obstination rebelle, venue du fond des temps, et gouvernée par le seul impératif « on a raison de se révolter », a au moins le mérite de faire trembler les gens installés.

Nommons la masse des salariés ordinaires, capable sur le seul mot d’ordre « ensemble, tous ensemble » de tenir en plein hiver, pendant des jours, d’immenses rassemblements, mobilisant dans certaines petites villes de province jusqu’au tiers de la population totale.

Nommons enfin les prolétaires nouveaux venus, africains, asiatiques, venus de l’Est. Situés comme toujours, et depuis le dix-neuvième siècle, au centre stratégique des vraies politiques possibles, sans papiers ou avec, sachant s’organiser, marcher, occuper, dans la longue guerre de résistance pour leurs droits.

Nous savons que la moindre liaison entres ces ensembles, tout ce qui peut produire leur inséparation, ouvrira une nouvelle séquence de l’invention politique. L’Etat n’a pas d’autre tâche capitale  que d’interdire, par tous les moyens, y compris violents, toute connexion, même limitée, entre la jeunesse populaire dite « des cités » et les étudiants, entre les étudiants et la masse des salariés ordinaires, entre ces derniers et les prolétaires nouveaux venus, et même, pourtant d’apparence naturelle, toute connexion entre la jeunesse populaire et les prolétaires nouveaux venus, entre les fils et les pères ; ……………………

La seule force qui a réussi parfois à durer rassemble des intellectuels militants et des prolétaires nouveaux venus. Là s’expérimentent, dans la forme d’une action restreinte, les ressources d’une longue marche politique qui ne devrait rien à la duperie parlementaire et syndicale.

La lueur la plus récente que perçoit l’œil philosophique est que des connexions de ce genre, des connexions que s’acharne à proscrire le front uni de l’Etat, des directions syndicales et des partis, « gauche » en tête, sont ces derniers jours tentés. Des groupes composites se forment et se donnent à eux-mêmes des tâches précises : occuper ceci ou cela, réaliser une banderole vengeresse, animer le mollasson cortège syndical…Alors, peut-être aujourd’hui, demain… 

Saluons en tous cas ce qui se passe, cette sorte de ténacité pour en finir avec l’emblème de la corruption étatique, celui dont on me rendra au moins cette justice que c’est trop tôt que j’ai dit à quel point il pouvait nous nuire, et de quoi, à ce titre, il était le nom* ». p29 à32.


*Allusion au livre : De quoi Sarkozy est-il le nom ?

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16 février 2011 3 16 /02 /février /2011 04:55

 

« Nos démocraties sont confrontées à un autre problème cognitif né du développement  de cette énorme machine où science et technique sont intimement liées….. Cette machine ne produit pas que de la connaissance et de l’élucidation, elle produit aussi de l’ignorance et de l’aveuglement. Les développements disciplinaires des sciences …. (ont apporté)….du cloisonnement et du morcellement du savoir. Ce dernier est devenu de plus en plus ésotérique…. La connaissance technique est réservée aux experts dont la compétence dans un domaine clos s’accompagne d’une incompétence lorsque ce domaine est parasité par des influences extérieures….Dans de telles conditions le citoyen perd le droit à la connaissance. Il a le droit d’acquérir un savoir spécialisé….mais il est dépossédé en tant que citoyen de tout point de vue englobant et pertinent……Du reste, les experts eux-mêmes sont profondément divisés…… 

…….l’arme atomique a totalement dépossédé le citoyen de la possibilité de penser (la guerre) et de la contrôler. Son utilisation est abandonnée à la décision….du chef de l’Etat…..Plus la politique devient technique, plus la compétence démocratique régresse.

…le problème …est (aussi) pour la vie quotidienne.

…….

La dépossession du savoir, très mal compensé par la vulgarisation, pose le problème historique clé de la démocratie cognitive……….Il y a donc nécessité d’une prise de conscience politique de la nécessité d’œuvrer pour une démocratie cognitive»*.

 

*En gras par Exergue.

 

Dans le livre : La voie d’Edgar Morin (2ième partie : Réformes de la pensée et de l’éducation).

 

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