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4 octobre 2016 2 04 /10 /octobre /2016 06:43

« Il est donc très nécessaire de discuter avec les hommes politiques, lorsqu’ils font l’effort, comme c’est le cas ici, de penser », écrit Pascale Fautrier en conclusion.

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Source : http://www.regards.fr/web/l-ere-du-peuple-de-jean-luc,8024

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Auteur du roman Les Rouges, qui retraçait deux siècles de combats de la gauche française, Pascale Fautrier nous propose ici une lecture en profondeur de l’ouvrage de Jean-Luc Mélenchon, de ses aspects les plus remarquables comme des plus discutables.

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I. Cinq aspects remarquables du livre de Jean-Luc Mélenchon :

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1. La profondeur et la radicalité de l’analyse, qui part du constat courageux d’une défaite intellectuelle et politique : « Il n’existe plus aucune force politique mondialisée face au parti invisible de la finance globalisée » (EP 17). Cette nécessité de tout repenser et de tout reconstruire a été formulé récemment quasiment dans les mêmes termes par Alain Badiou dans l’émission d’Aude Lancelin : la nécessité de reconstruire une « alternative idéologique », c’est-à-dire une perspective de dépassement du capitalisme capable de fédérer largement la « vraie » gauche.

2. Le caractère « reliant » de la démarche, comme dirait Morin : ce livre cherche à penser ensemble le micro et le macro, le global et l’individuel, du devenir écologique de la planète à la misère psychique et morale des individus réduits à leur capacité de consommer, en passant par la domination mondiale d’un capitalisme de la rente et de la spéculation, et les nouveaux déséquilibres géopolitiques qui en résultent. Il est notable qu’un homme politique « généraliste » comme l’est Jean-Luc Mélenchon, ne s’enferme pas dans le cadre national et intègre à ses préoccupations la survie de la biosphère. Cette analyse factuelle conduit à observer, à tous les niveaux de la vie humaine, une spirale négative dévolutive de destruction des équilibres écologiques, de décomposition du lien social et civilisationnel sous le coup d’une logique productiviste qui profite à une infime minorité (les oligarchies), générant des risques nouveaux de guerres, voire même d’une guerre mondiale.

3. Mais au pessimisme de la description répond l’optimisme de l’action, le souci de sortir de la « dénonciation démoralisante ». Les propositions politiques de Jean-Luc Mélenchon s’appuient sur une « théorie de la révolution citoyenne » (EP 14), et sur le Manifeste de l’éco-socialisme élaboré en décembre 2012 et cité en fin d’ouvrage. Les deux axes en sont 1. La réaffirmation du principe démocratique de la « souveraineté populaire » formulée par les révolutionnaires français ; 2. L’idée que le « peuple » n’a pas à subir la dictature d’une classe particulière : ni oligarchies financières, ni « prolétariat » investi d’une « mission historique ». Exit l’idée « libérale » d’une gouvernance « éclairée » des élites (c’est-à-dire des puissants par accumulation de capital symbolique et matériel) ; exit également la « dictature du prolétariat » : rupture avec la nostalgie de la vieille « doctrine » léninisto-stalinienne.

4. La « révolution citoyenne » démocratique est un républicanisme radical. Le peuple doit reprendre l’initiative politique en ré-constituant sa souveraineté confisquée par les oligarchies : c’est la proposition politique centrale de convocation d’une « assemblée constituante », elle-même préparée par des « assemblées citoyennes » délibérantes et s’auto-organisant démocratiquement (en utilisant le net, mais pas seulement), comme cela se passe actuellement en Espagne. Les propositions avancées par J.-L. Mélenchon concernant les modalités futures de la représentation et des contours d’une VIème République (révocation des élus, règles verte etc.) ne sont ni normatives, ni directives, ni excluantes d’autres propositions, mais à discuter et c’est un point important.

5. L’écosocialisme est un néo-communisme écologiste et démocratique : il intègre les descriptions économistes du « matérialisme historique » mais récuse le millénarisme et l’autoritarisme centraliste de la « dictature du prolétariat » (mais ça mériterait d’être davantage précisé et souligné). J.-L. Mélenchon continue à se référer au matérialisme historique (EP 15) pour décrire les rapports de force sociaux : le « peuple » est constitué majoritairement de salariés en butte à la voracité des actionnaires, lesquels empochent 80% des profits des entreprises (EP 63), et organisent une pression sociale accrue pour étendre leur puissance et rogner les droits du travail. Une politique au service du peuple, c’est-à-dire de l’intérêt général, détrônerait nécessairement « la petite oligarchie des riches, la caste dorée des politiciens qui servent ses intérêts et des médiacrates qui envoûtent les esprits » (EP 14). Mais de cette description des rapports de production, ne découlent pas automatiquement les moyens de l’action politique. Le peuple est constitué aussi de chômeurs, femmes au foyer, artisans, médecins, avocats, et l’accès à la souveraineté politique demeure à tout moment un choix collectif et individuel, soumis à la délibération démocratique. La théorie de la révolution citoyenne, contrairement au communisme millénariste ou aux néo-libéraux des années 90 (Fukuyama), ne visent aucune « fin de l’histoire ». L’action politique est un choix de tous les instants et un combat sans fin.

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II. L’écosocialisme est une « politique de civilisation » (Edgar Morin)

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Avant d’en venir aux points plus problématiques du livre de J.-L. Mélenchon, je voudrais souligner combien l’écosocialisme proposé par le leader du Front de Gauche et du Mouvement pour la VIe République me paraît s’inscrire dans la « politique de civilisation » formulée par Edgar Morin dans son livre La Voie (2011). Notons au passage qu’Edgar Morin est un des rares penseurs de notre temps à avoir tenté la théorisation anthropologique et politique, « anthropolitique », d’une méthode de pensée et d’action (les deux mêlés) pour sortir de « l’âge de fer planétaire » qui nous conduit à la catastrophe.

1. Il s’agit d’abord de prendre conscience que nous sommes des citoyens de la « Terre-patrie », et que celle-ci est engagée dans une « bifurcation fondamentale » (EP 47) capable de provoquer l’extinction de la vie. « L’illusion d’un progrès conçu comme une loi de l’Histoire s’est dissipée à la fois dans les désastres de l’Est, les crises de l’Ouest, les échecs du Sud, la découverte des menaces nucléaires et écologiques », écrit Edgar Morin (LV 29). J.-L. Mélenchon en prend acte à la fin de son livre : « On doit se demander s’il n’est pas déjà trop tard » (EP 148).

2. Les activités humaines entraînent des dégâts déjà irréversibles sur le climat et la biodiversité, notamment dus à l’augmentation exponentielle du nombre d’humains. J.-L. Mélenchon donne des chiffres saisissants (EP 33) : en 5 ans, de 2009 à 2014, la population mondiale a augmenté d’un milliard d’individus, alors qu’il lui a fallu 200 000 ans pour atteindre, en 1920, le premier milliard. C’est l’ « ère de l’anthropocène » et de l’« homo urbanus » pour reprendre les titres de deux chapitres de son livre : 80% de la population vit en ville en Europe et sur le continent américain, EP 110, La population urbaine du monde augmente d’un million par semaine » (LV 317).

3. Cette prise de conscience en entraine automatiquement une autre : le modèle occidental productiviste du développement sans fin est à l’origine de cette situation tragique : « Le chaos qui s’avance est la conséquence directe du productivisme » (EP 59) ; « Il faudrait plusieurs planètes pour répondre aux besoins si tout le monde vivait comme nous. » (EP, 36) écrit J.-L. Mélenchon. Et de proposer un écosocialisme qui rompt radicalement avec un certain socialisme productiviste stalinien ou maoïste. Morin insiste davantage sur la nécessaire critique de l’impérialisme occidentalo-centriste de ce modèle de développement issu de la Révolution industrielle, qui s’impose à la planète entière et la fait entrer dans une crise complexe, écologique, démographique, civilisationnelle. C’est la « globalisation, stade actuel de la mondialisation », écrit Morin (LV 26), « unification techno-économique de la planète » produisant en réaction des « contre-processus de résistance », certains régressifs (les tentations théocratiques), d’autres positifs : « refloraisons de cultures autochtones », « processus de métissages culturels » (LV 26).

4. L’écosocialisme de Jean-Luc Mélenchon s’inscrit dans la « politique de l’humanité » définie par Morin comme « un dépassement de l’idée de développement, même supportable (dit « durable ») » (LV 73). L’individu humain n’est pas une monade autosuffisante en relation avec d’autres monades, il dépend de son environnement. Il est donc nécessaire d’affirmer l’existence d’un « intérêt général humain » (EP 58) qui sanctuarise les conditions de survie de l’humanité, et donc celles de la biosphère. J.-L. MÉLENCHON propose d’inscrire dans la Constitution l’extension des droits de l’homme et du citoyen « à de nouveaux droits écologiques » (EP 58).

5. Morin comme Mélenchon appellent à une « gouvernance globale » capable de prévenir les guerres, d’imposer des droits sociaux, « l’application de normes écologiques vitales et de normes économiques d’intérêt planétaire » (LV 72), et d’« en finir avec le libre-échange » (Mélenchon, EP 85) : « Le but est d’organiser les rapports économiques entre pays sur une base civilisée et négociée. Un ordre où l’autosuffisance devrait être l’objectif, le transbordement l’exception. […] Penser une réforme de l’ONU et lui donner les moyens de fonctionner est la priorité » (EP 85). Morin propose de parler de « démondialisation » pour assurer la protection des cultures vivrières et des modes de vie traditionnels, pour relocaliser la production et donner la priorité partout à l’autosuffisance alimentaire (la « souveraineté alimentaire »).

6. Un de ces nouveaux droits écologiques à conquérir nationalement et internationalement serait la « règle verte » (« ne pas prélever davantage à la nature que ce qu’elle peut reconstituer », EP 55) : elle permettrait selon Jean-Luc Mélenchon de réguler la production proliférante d’objets obsolescents épuisant les ressources naturelles, creusant une « dette écologique » (EP 54) autrement plus inquiétante que la « dette publique » de l’État dont on nous rebat les oreilles : nous détruisons les ressources naturelles plus vite qu’elles ne peuvent se renouveler. E. Morin insiste de plus sur la nécessité de penser ces nouveaux droits au niveau de la « société-monde » en cours de constitution (une opinion publique planétaire consciente de l’urgence écologique).

7. Edgar Morin écrit que ce capitalisme financier qui « a provoqué la crise de 2008 » et « se repaît comme un vampire de nos substances vives » « s’est mis au ban de l’humanité et nous devrions le mettre au ban de l’humanité » (LV 43). Comme lui, Jean-Luc Mélenchon propose de combattre la financiarisation de l’économie, notamment en n’accordant le droit de veto aux actionnaires qu’en fonction du temps de possession de leur part de capital. Il propose comme E. Morin de sanctuariser certaines ressources naturelles comme l’eau, et d’étendre autant que possible le domaine du « commun » en favorisant la production coopérative (les SCOP) et solidaire, en taxant les flux de capitaux. Mais on voit bien que ce combat est nécessairement, lui aussi, planétaire.

8. Comme Edgar Morin, J.-L. Mélenchon note que le « système formate l’intimité de chacun » (EP 131), que le productivisme est « comme le patriarcat une structure implicite » (EP, 132), qu’il y a donc aussi une « bataille culturelle » (EP 134) à mener pour nous émanciper de « l’ordre globalitaire (global et totalitaire) » (EP 131), dont l’un des aspects est l’envoûtement consumériste (Morin parle d’ « intoxication consumériste », LV 36). Comme l’écrit Morin, « pas de réforme de vie ni de réforme éthique sans réforme des conditions économiques et sociales du vivre », et « pas de réforme politique sans réforme de la pensée politique, laquelle suppose une réforme de la pensée elle-même » (LV 61), réforme inspirée de sa « méthode » coconstructiviste d’analyse/reliance transdisciplinaire. Comme Morin, Jean-Luc Mélenchon insiste sur l’éducation (notamment à la sensibilisation aux limites des ressources écologiques) et la nécessité, mise en œuvre dans son livre, de penser ensemble l’expérience quotidienne et les priorités politiques.

9. La dépendance des habitants du monde entier envers le système de production des biens, notamment due à la généralisation du mode de vie urbain, n’a jamais été aussi totale. Cette situation conduit à ce paradoxe, diversement mais également souligné par l’homme politique et par le penseur : elle favorise l’émergence de l’individualisme. Plus l’individu est dépendant d’un système lointain quant à ses capacités de survie, de déplacement, de nourriture symbolique et culturel, plus il a le sentiment de posséder une intériorité autonome et un intérêt personnel. La dépendance envers le système techno-économique l’émancipe de son environnement humain immédiat.

10. Cet individualisme a deux faces, l’une positive, l’augmentation d’une conscience autonome possiblement réflexive (EP 111) due aussi à l’élévation mondiale du niveau d’éducation, l’autre négative, voire nihiliste. La mise en compétition généralisée et la marchandisation des êtres obligés de se vendre sur le « marché du travail » produit une « dissociation » des liens traditionnels (environnement humain, familial) et un mouvement brownien nihiliste d’individualisme égoïste (« le chacun pour soi, la guerre de tous contre chacun » EP 112) que Jacques Généreux nomme la « dissociété » (EP 112 et 134). Ce constat conduit Edgar Morin à penser une nécessaire « réforme de vie » morale fondée sur la convivialité, la solidarité, l’auto-examen. Jean-Luc Mélenchon insiste dans un chapitre original sur l’enjeu psychique et politique que représente la réappropriation du temps contre la tyrannie de l’accélération affolante et la multiplication chronophage de la dépendance envers la technique.

11. Les réflexions les plus originales de Jean-Luc Mélenchon concernent les possibles modalités nouvelles de la conscience politique et des actions possibles dans un tel contexte d’individualisme « globalitaire ». Le caractère lointain des centres de décision techno-économique et politique tend à produire une indifférence sociale et une perte du sentiment démocratique, que les oligarchies favorisent consciemment : apparemment « la ségrégation spatiale » rend la foule des grandes villes « inapte à être un acteur collectif de l’histoire » (EP 115) et la relègue dans une passivation consentante. Cependant cette inertie et cette dissociation peuvent se retourner en « conscience collective » selon un processus qui n’est pas sans rappeler fortement la description sartrienne de la constitution du « groupe » dans La Critique de la raison dialectique : des individus attendent le bus, et se sentent noyés dans une indifférenciation « sans signification » (les petits pois dans une boite, pour reprendre l’image sartrienne). Mais un incident survient, retard anormal du bus ou tout autre micro-évènement rendant visible le caractère collectif de la dépendance à l’égard du système de transport : le sentiment du « groupe » est né. La protestation commune qui en résulte est le modèle des actions collectives spontanées qui ont pu déclencher des révolutions citoyennes ces dernières années : prix du ticket de bus au Vénézuela, augmentation du prix de l’eau et du gaz en Bolivie, réclamation de transports dignes et efficaces au Brésil, défense d’un jardin public à Istanbul (EP 117). La « révolution citoyenne » est imprévisible comme ces mouvements, elle est dépendante davantage de tels phénomènes de conscientisation que du militantisme traditionnel, dont il faut constater la crise.

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III. Les points qui me paraissent problématiques dans le livre de Jean-Luc Mélenchon

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1. L’expression reste parfois brutale, et il arrive qu’elle me heurte. Par exemple, EP 14, l’attaque parait gratuite contre l’écologie politique constituée en parti : « la firme qui truste le label ». Elle est désormais classique contre les « solfériniens » et François Hollande, mais paraît davantage justifiée par une politique qui ménage les oligarchies sur le fond aussi bien que sur la forme. La bonne voie serait cependant de marquer fermement la volonté de fédérer dans le respect mutuel des militants de base écologistes et socialistes, ou d’autres sensibilités du mouvement ouvrier (anarchistes) ou plus nouvelles (féministes, LGBT), vers une recomposition-union « écosocialiste » à la gauche du Parti socialiste en déclin.

2. Cependant cette brutalité a le mérite d’inclure et de reconduire vers la politique ceux qui la rejettent violemment : « la gauche et la droite, c’est pareil », disent-ils (EP 9). Question de priorité politique (de dosage) : fédérer les sensibilités diverses de la gauche est plus urgente ou s’adresser aux abstentionnistes. J’ai tendance à penser que l’urgence est de fédérer ce qui reste du camp de la « vraie » gauche, n’en déplaise à J.-L. Mélenchon récusant les « savantes explications pour discerner la vraie gauche de la fausse » (EP 31) : en effet, « la gauche peut mourir », fédérons d’abord ce qui reste de ses forces vives agissantes. Et arrêtons tout à fait de penser que tout le « peuple » est attiré par le FN : les chiffres montrent que le succès du FN résulte mécaniquement de la droitisation de l’électorat de droite (lequel a toujours été pour une bonne part un électorat ouvrier ou plus généralement encore, salarié). Soyons clair : il ne s’agit pas, en tout cas pas d’abord, de s’adresser à l’extrême-droite ou à ceux qui sont attirés par les thèses de l’extrême-droite, mais de reconstruire un discours fort à la gauche du PS : redéfinir la « vraie » gauche.

3. Jean-Luc Mélenchon, comme il l’explique lui-même, est passé d’une phase où il s’agissait de trancher à une phase plus fédératrice. Encore un petit effort, camarade : il n’est pas sûr que la relégation du mot « gauche » soit à l’ordre du jour en France, contrairement à ce qui s’est passé en Amérique du Sud ou en Espagne. Substituer à la polarité parlementaire gauche-droite une opposition « citoyenne » entre « le peuple » et les oligarchies (EP 31) réactive des soupçons de « bonapartisme de gauche », auxquels il faut répondre. Certes, J.-L. Mélenchon s’appuie sur la phrase fameuse de Robespierre (p. 31 « Je suis du peuple etc. ») et la polarité d’origine parlementaire gauche-droite se rattache à la tradition révolutionnaire française dont il se réclame par ailleurs. Revendiquer le mot « gauche » aurait le mérite d’inscrire clairement la « révolution citoyenne » et la convocation de l’assemblée constituante dans la continuité politique et historique de la tradition républicaine française, dont certes la mémoire se perd (cette perte de mémoire qui m’a fait écrire Les Rouges), mais qui demeure vivace en France, je le crois. D’autre part, on sent chez Jean-Luc Mélenchon une hésitation à quitter tout à fait les sentiers balisés de l’électoralisme social-démocrate (avec les écueils afférents de personnalisation) : mais sa pensée à cet égard est en avance sur son sentiment (peut-être même sur ses intentions politiques).

4. Certaines nuances demeurent entre les « voies » de pensée et d’action dégagées par E. Morin et celles proposées par le livre de Jean-Luc Mélenchon. Disons trop brièvement que l’universalisme dont se revendique l’homme politique paraît encore un peu trop abstrait. Les notions d’ « enveloppement » ou de « démondialisation » proposées par E. Morin demeurent à exploiter, ainsi que son insistance sur la nécessaire diversité humaine et la valorisation des cultures primitives ou anciennes, modulant l’occidentalo-centrisme de l’universalisme abstrait « républicain » compromis dans la colonisation, ou ses réflexions sur la nécessaire révolution cognitive pour penser l’articulation nouvelle du politique, du culturel (intellectuel) et du psychique : « Le développement, écrit Morin (LV 39-40) a secrété un sous-développement intellectuel, parce que la formation disciplinaire que nous, Occidentaux, recevons, nous apprenant à dissocier toute chose nous a fait perdre l’aptitude à relier et, du coup, celle à penser les problèmes fondamentaux et globaux ».

5. L’un et l’autre cependant pêchent à mon sens également par un optimisme trop grand concernant la rationalité universalisante. Optimisme sur les capacités heuristiques de l’autoexamen et la portée thérapeutique ou politique de la réflexivité pour Morin : j’avoue cependant que je partage cet optimisme, même si je me le reproche. Cela conduit le philosophe notamment à négliger la question des modalités pratiques de l’action politique et l’influence des institutions politiques.

6. Chez Jean-Luc Mélenchon au contraire, l’optimisme heuristique débouche sur une surévaluation des méthodes de « l’éducation populaire » ; a contrario, son analyse des nouvelles modalités d’action politique révèle un manque de confiance dans le militantisme politique traditionnel (certes en crise), dans la structuration politique à la base. Et l’on retombe du coup, faute de « mouvements » spontanés urbains, à cause de ce chaînon manquant de l’enracinement politique, sur le risque d’un bonapartisme de gauche, dont J.-L. Mélenchon serait l’homme providentiel. Mais on sent que sa pensée est en évolution sur cette question, et une fois encore, en avance, peut-être sur ses intentions politiques (qui le portent à ne faire confiance qu’à lui-même) ; donnons-lui crédit d’ouvrir d’autres pistes d’action, notamment grâce au mouvement horizontal Pour la Vème République qu’il vient de lancer, et que j’appelle à rejoindre.

7. Cependant un mot encore sur ce risque de « bonapartisme de gauche » (ou de chavisme, si on préfère) : l’emploi du mot « planification » (EP 91) à propos de l’écologie politique (mot qui « fait peur » EP 91 en effet, puisqu’il est celui de la politique étatiste centraliste stalinienne ou gaullienne) laisse planer un doute, quant au rapport à l’État, et au type d’État (institution du commun) qu’il s’agit de défendre. Tout ceci reste à éclaircir par la délibération libre dans le Mouvement pour une VIe République.

8. Je suis également sceptique sur une certaine tonalité « nationale » dans certains passages du livre, notamment celui-ci : la France « nation universaliste » ayant vocation à « s’étendre sans fin » « du point de vue des principes qui l’organisent et la régissent » (EP 80). Certes, la France, deuxième puissance du monde, du point de vue de l’étendue, compte-tenu de ses territoires maritimes, aurait intérêt à exploiter écologiquement les ressources de la mer (cela est intéressant). Mais cette arrogance un brin impérialiste, même purement intellectuelle (les principes politiques), me gêne – même si elle est formulée pour contrer la mélancolie décliniste ambiante.

9. J’aurais tendance, quant à moi, à tempérer cet optimisme rationaliste du philosophe et du politique par un intérêt marqué pour le pessimisme freudien d’un Georges Bataille (je mettrai en ligne dès parution ces jours-ci dans un ouvrage collectif de mon texte : « La Politique de Georges Bataille ») : la nécessaire mise en cause de l’opposition rationaliste foi/raison (politique et religion) est à mon sens bien plus radicale chez ce poète de la pensée que chez E. Morin, même si la clairvoyance du philosophe à cet égard est ce qui s’est formulé de plus intéressant sur cette question (notamment dans son livre Autocritique, sur lequel je reviendrai dans un autre texte). Jean-Luc Mélenchon, sur cette question, en reste souvent à de rassurantes et classiques ritournelles « laïques », mais son intérêt pour la théologie de la libération, sa « religion de l’humain », et sa réflexion personnelle sur les racines religieuses de son propre engagement (la foi de sa mère : voir une interview récente) laissent entrevoir des clairvoyances intéressantes à cet égard.

10. Mais j’en viens à mes réticences les plus marquées : elles concernent le chapitre « Le retournement du monde ». Première nuance. J.-L. Mélenchon écrit : « L’histoire en cours est celle de la lutte de l’oligarchie pour le pouvoir absolu. Parce qu’elle n’a pas le choix » (EP 67). Je ne conteste pas le fait, mais il est très nécessaire à mon sens d’écrire le mot oligarchie au pluriel. Ce singulier fait à mon sens commettre à Jean-Luc Mélenchon une erreur d’appréciation, sûrement due à sa lecture très latino-américaine des actuels changements de rapports de force mondiaux. L’analyse de l’émergence des BRICS est passionnante, et l’évènement que fut en août dernier leur décision de « commercer dans leurs monnaies nationales » (EP 72) parait en effet déterminante : elle signifie la fin de l’hégémonie économique du dollar, et donc la fin d’une globalisation « américaine », telle qu’elle s’est imposée après la Chute du Mur. Certes « l’empire américain » reste militairement dominant (quoique les avis paraissent à cet égard partagés), et on peut craindre que son déclin hégémonique (voire sa chute brutale, en effet envisageable) ne le conduise à provoquer une guerre généralisée, ou du moins un dangereux et instable jeu d’alliances dont on a déjà vu les effets dévastateurs. Certes le GMT, signe patent de sa volonté impérialiste intacte est un effet de sa réaction à son déclin et montre les risques engendrés par celui-ci.

Mais faut-il pour autant soutenir les initiatives des BRICS, notamment la proposition chinoise d’une monnaie universelle ? Certes « nous sommes en opposition frontale avec les USA sur des points essentiels » (EP 77) touchant notamment aux droits de l’homme, à la démocratie, aux droits sociaux, à l’écologie. Mais partageons-nous davantage de valeurs avec les chinois, avec Poutine, avec l’Afrique du Sud ? Les visées impérialistes des chinois sont-elles moins dangereuses que les américaines ? N’y a-t-il pas des oligarques russes, chinois, sud-africains etc. qui dominent la politique de leurs pays en imposant les mêmes modèles financiers et politiques que les banksters US et avec lesquels nous ne partageons rien.

Plusieurs faits me semblent (à vue de nez de citoyen moyennement informé) aller dans un autre sens que ceux cités précédemment.

La politique d’Obama n’a-t-elle pas deux axes : moindre implication militaire directe dans les conflits, et détente avec l’Iran ? Certes, le désengagement américain tend à mettre en avant ses alliés, notamment l’Europe et la France : mais est-ce une politique « atlantiste » de la part des Français ou le signe d’une faiblesse américaine et l’émergence d’une multipolarité de fait, que personne ne pense ni ne domine ? D’autre part, d’après ce qu’il m’a semblé comprendre, l’État Islamique est financé par l’Arabie Saoudite, notamment pour récupérer un moyen de pression sur les Américains, précisément parce qu’Obama a pris ses distances avec cet État. Obama ne sera pas toujours président, et l’analyse de Jean-Luc Mélenchon sur la dangerosité du déclin américain est complètement valable. Mais force est de constater que la politique d’Obama (on pourrait ajouter : moindre soutien à la politique belliciste d’Israël, même si c’est une affaire de nuances) n’est pas militairement ouvertement et directement offensive. D’autre part enfin, la puissance américaine n’a pas dit son dernier mot, peut-être (une découverte nouvelle en matière de maîtrise d’énergie, thermonucléaire par exemple, serait peut-être en mesure de changer au moins provisoirement la donne : ils y croient en tout cas).

Bref, je ne suis pas sûr que le « non-alignement » des BRICS, même s’il offre des marges d’action sur le plan international (en offre-t-il sur ces questions essentielles que sont les questions écologiques ou sociales ?) et ouvre des contradictions entre oligarchies peut-être exploitables, soit, en définitive, par défaut d’émergence d’organismes internationaux véritablement régulateurs dans le sens d’une « politique de civilisation », plus défendable que l’ex-Bloc soviétique. Dialectique subtile à doser : jouer des contradictions d’accord, refuser le chantage à la guerre (à propos de l’Ukraine par exemple), mais il n’est pas question, il me semble, de choisir un bloc contre un autre. On ne va quand même pas se refaire le coup du « grand frère soviétique » : la justification politique de ce choix politique géostratégique serait encore plus faible, c’est peu dire, et certaines affirmations de Jean-Luc Mélenchon me paraissent ambigües à ce sujet.

Je finirai par une remarque à l’égard de mes amis « intellectuels » (qui font profession d’enseigner, de lire et d’écrire). Retrouvons le goût du dialogue avec les politiques : prenons-les au sérieux, et résistons à la spécialisation des savoirs dénoncée par Michel Foucault dans L’Ordre du discours. L’intellectuel, pour « spécifique » que son humilité lui commande d’être, doit sortir de la tour d’ivoire de l’ « expertise », certes pas pour reconduire les erreurs passées de l’universalisme abstrait, mais pour enrichir de nos nuances argumentées la vision du monde généraliste que ne doit pas manquer de chercher à préciser tout citoyen qui se respecte. Il est donc très nécessaire de discuter avec les hommes politiques, lorsqu’ils font l’effort, comme c’est le cas ici, de penser. C’est dans le but d’engager ce dialogue que j’écris ce texte. J’espère qu’il appellera ici même ou ailleurs des commentaires et des discussions argumentées.

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3 octobre 2016 1 03 /10 /octobre /2016 10:03

Relevé de l’entretien

‘Les gens qui votent blanc prennent le soin de sortir de chez eux, de se déplacer et de déposer un bulletin qui signifie : ce que vous me proposez ne m’intéresse pas. En France, le vote blanc est considéré comme nul. Je trouve cela scandaleux !’

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Nous vivons à une époque où l’on peut discuter de tout sauf de la démocratie. Qu’est-elle devenue ? À quoi sert-elle ? Si on se posait ces questions, on arriverait à la conclusion qu’il faudrait sans doute la réforme
r’

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‘…un aveugle dit avoir horreur des chiens qui hurlent. C’est une façon d’illustrer que ceux qui ne veulent pas voir la vérité en face se voilent la face.’

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Vous vous demandez comment je peux encore être communiste …..? Tout simplement parce que je ne pourrais jamais être favorable au capitalisme.’

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‘L’Autre est comme moi. Il a le droit de dire « je ». Nous, hommes blancs, civilisés et riches, n’acceptons pas que l’Autre dise « je »’.

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La démocratie, le déni ou l’aveuglement face à la réalité, le partage, l’Autre comme moi-même, ….. maux d’hier et d’aujourd’hui, sans nul doute de demain. ‘Il faut imaginer Sisyphe heureux’, ‘La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme’, A.Camus, cependant qu’on souhaiterait que ‘Todo cambia’.

Exergue

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Source : http://www.lorientlitteraire.com/article_details.php?cid=6&nid=5853

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Le 7 décembre 1998, José Saramago recevait le prix Nobel de littérature.

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C’était la première fois qu’un auteur de langue portugaise décrochait la suprême distinction. Originales et provocantes, ses œuvres ont fait de lui l’un des écrivains les plus éminents de sa génération.

Par Lucie GEFFROY 2007 - 08


Aux points cardinaux d’une bibliographie épaisse, éclectique et baroque, on compte un roman culte, Le dieu manchot, un vibrant hommage à Pessoa (L’année de la mort de Ricardo Reis), une version subversive de l’Évangile (L’Évangile selon Jésus-Christ) et une fable toute kafkaïenne (Tous les noms). La lucidité, son dernier roman traduit en français, une fois de plus mené tambour battant avec des dialogues qui s’enchaînent sans guillemets et un récit qui bascule brutalement dans le fantastique, est un autre livre de colère où l’auteur s’insurge cette fois-ci contre la prétendue démocratie... Avec la simplicité qui caractérise les grands hommes, José Saramago a reçu L’Orient Littéraire dans sa petite maison de Lisbonne. À 84 ans, il n’a rien perdu de son mordant.

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Vous avez dit de La lucidité, traduit en français fin 2006, qu’il s’agissait de votre livre le plus subversif. Pourquoi ?

Dans nos sociétés, les hommes politiques et les médias ont beaucoup de motifs de se taire. Certains sujets sont comme entourés d’une enveloppe de silence. La briser, c’est faire acte de subversion. Avec La lucidité où j’imagine que 80% des électeurs votent blanc, on a pensé que j’étais favorable à la généralisation du vote blanc et donc un ennemi de la démocratie. Je ne fais pas l’apologie du vote blanc. Je dis seulement qu’il est important de le distinguer de l’abstention. Les gens qui votent blanc prennent le soin de sortir de chez eux, de se déplacer et de déposer un bulletin qui signifie : ce que vous me proposez ne m’intéresse pas. En France, le vote blanc est considéré comme nul. Je trouve cela scandaleux !
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Justement, votre roman peut se lire comme une critique acerbe d’un système démocratique en décadence. La démocratie est-elle en danger selon vous ?
Non, elle n’est pas en danger, mais elle est amputée, dévoyée. Elle est devenue une comédie. Les candidats font des promesses et les oublient aussitôt. Ce n’est pas vrai que nous vivons en démocratie. Nous nageons en pleine ploutocratie. Or le citoyen est la première victime du mensonge généralisé. Qu’est-ce que la guerre en Irak, sinon un énorme mensonge ? Nous vivons à une époque où l’on peut discuter de tout sauf de la démocratie. Qu’est-elle devenue ? À quoi sert-elle ? Si on se posait ces questions, on arriverait à la conclusion qu’il faudrait sans doute la réformer. Aristote avait établi que dans un système démocratique, le Parlement devait être composé d’une majorité de pauvres et d’une minorité de riches. Maintenant, je me dis qu’Aristote devait être un précurseur de l’humour noir.

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En épigraphe de La lucidité, vous avez inscrit : « Hurlons, dit le chien. » À la fin de l’ouvrage, il est question de nouveau d’un chien qui hurle. Pourquoi ces évocations ?

Le chien de l’épigraphe, c’est vous, c’est moi, c’est tout le monde. C’est quelqu’un qui en a marre d’avoir parlé toute sa vie, pour qui parler ne suffit plus. Alors hurler devient une nécessité. À la fin du livre, le chien hurle parce qu’il assiste à ce qu’on peut considérer comme un crime d’État. À côté de lui, un aveugle dit avoir horreur des chiens qui hurlent. C’est une façon d’illustrer que ceux qui ne veulent pas voir la vérité en face se voilent la face. D’un point de vue littéraire, j’aime l’idée de conclure un roman sur le hurlement d’un chien. L’image symbolise la question que je pose dans tous mes romans : que signifie la vie ?

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D’ailleurs dans vos œuvres, le chien est souvent un personnage à part entière, parfois doté de pouvoirs magiques.

Oui, pour moi, le chien est l’incarnation de la pureté morale. Dans La lucidité, il vient secourir sa maîtresse et lèche ses larmes. Quand je ne serai plus de ce monde, avant la fin de l’oubli de tout ce que j’ai écrit, j’aimerais que « le chien des larmes » soit toujours présent. Comme un personnage immortel. Je suis très heureux d’avoir inventé ce chien-là et de l’avoir nommé ainsi.

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Vous avez participé en 1974 à la Révolution des œillets qui entraîna la chute de la dictature salazariste et n’avez jamais caché vos engagements politiques. Êtes-vous toujours membre du Parti communiste ?

Bien sûr ! Vous vous demandez comment je peux encore être communiste presque 20 ans après la chute du mur de Berlin ? Tout simplement parce que je ne pourrais jamais être favorable au capitalisme. C’est à cause des hormones que la barbe pousse, n’est-ce pas ? Alors disons que je suis un communiste hormonal. C’est en moi. Je n’y peux rien. C’est aussi un état d’esprit. Brejnev, Staline et bien d’autres ont très vite perdu leur état d’esprit communiste. On voit ce que ça a donné...Quant à la Chine, qu’on arrête de dire qu’il s’agit d’un pays communiste alors qu’une économie ultracapitaliste s’y développe depuis des années.

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Dans La lucidité, un personnage féminin se distingue par sa force morale et son insoumission. Dans Le dieu manchot, Blimunda avait la faculté de voir à l’intérieur des êtres. La plupart de vos romans mettent en scène des personnages féminins très forts. Les femmes ont-elles particulièrement marqué votre vie ?

D’abord, j’aime les femmes. Je trouve qu’elles sont plus fortes, plus sensibles et qu’elles ont plus de bon sens que les hommes. Toutes les femmes du monde ne sont pas comme ça, mais disons qu’il est plus facile de trouver des qualités humaines chez elles que dans le genre masculin. Tous les pouvoirs politiques, économiques, militaires sont une affaire d’homme. Pendant des siècles, la femme a dû demander la permission à son mari ou à son père pour entreprendre quoi que ce soit. Comment a-t-on pu vivre aussi longtemps en condamnant la moitié de l’humanité à la subordination et à l’humiliation ? Les hommes et les femmes hier, les Juifs et les Palestiniens aujourd’hui, je suis frappé par l’incapacité des humains à vivre ensemble dans le respect mutuel. Comme si l’Autre devait nécessairement être un ennemi. L’Autre est simplement l’Autre. L’Autre est comme moi. Il a le droit de dire « je ». Nous, hommes blancs, civilisés et riches, n’acceptons pas que l’Autre dise « je ».

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C’est pour leur rendre justice que vous faites cette place aux femmes dans vos romans ?

À vrai dire, je ne le fais pas exprès. À l’heure de commencer un roman, je ne cherche pas à tout prix un personnage féminin. C’est l’histoire qui me l’impose. Quand je vois une femme arriver dans le récit pleine de force et de lucidité, je lui dis tout simplement : soyez la bienvenue.

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Dans Manuel de peinture et de calligraphie, vous mettez en scène l’histoire d’un homme qui s’interroge sur les fondements de l’art. H. est un peintre qui s’accomplit par l’écriture. Vous-même, pourquoi écrivez-vous ?

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Je crois que l’écrivain écrit pour lui-même. Il n’est pas là pour sauver le monde. Tout au plus, l’écrivain établit des passerelles avec ses lecteurs. Le jour où un lecteur se reconnaît dans ce qu’il lit et qu’il pense : « Si je savais écrire, je dirais cela », alors un nouveau rapport s’établit. Le livre est un pont à sens unidirectionnel qui va du lecteur à l’écrivain et tisse un lien affectif. D’ailleurs, je trouve que dans les éditions des œuvres complètes d’écrivains, il serait bon de glisser quelques lettres de lecteurs. Ce qui est intéressant, ce n’est pas lorsque le lecteur raconte qu’il a adoré votre livre, mais quand il parle de lui. On ne peut que pleurer d’émotion. L’humanité est là, dispersée dans ces lettres.

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On sait que vous êtes un admirateur de Fernando Pessoa qui vous a inspiré un roman intitulé L’année de la mort de Ricardo Réis dans lequel vous imaginez la vie de l’un de ses hétéronymes. Plus généralement, quels sont vos maîtres en littérature ?

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Si je devais composer ma famille d’esprit, j’y inscrirais Gogol, Kafka, Montaigne, Cervantès et aussi Antoniu Viél. Antoniu Viél est un jésuite portugais du XVIIe siècle. C’était un mulâtre. Selon moi, on n’a jamais écrit le portugais aussi magnifiquement. Mais si je devais choisir « mon » écrivain, je dirais sans hésiter Franz Kafka. Bien sûr il y a Faulkner, Proust, etc. Mais Kafka est, selon moi, le plus grand romancier du XXe siècle. Il a annoncé ce que nous sommes en train de vivre : l’ère de la bureaucratie totale.

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Lisez-vous vos contemporains ?

En ce moment, je lis La porte du soleil du romancier libanais Élias Khoury. C’est remarquable. J’aime beaucoup la Colombienne Laura Restrepo. En France et en Italie, je trouve moins d’auteurs qui me plaisent. Une littérature « light » a envahi les librairies. C’est bien dommage. Le problème, c’est que je n’ai plus le temps de lire. Je relis des œuvres plus que je ne découvre de nouveaux écrivains. Actuellement, je me replonge dans La vie de Samuel Johnson, de James Boswell. Un pur chef-d’œuvre.

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Vos derniers romans semblent plus réalistes que les précédents. Comment expliquez- vous cette évolution dans votre écriture ?

Je crois que L’Évangile selon Jésus-Christ (1992) a marqué un tournant. Même si presque tous mes romans ont en commun de prendre comme point de départ une situation absurde (une épidémie de cécité, un taux d’abstention record, etc.), il me semble qu’avec L’aveuglement, Les intermittences de la mort et La lucidité, je suis allé plus en profondeur dans ce que je voulais exprimer. Dernièrement, j’ai formalisé cette idée avec l’image de la statue et de la pierre. La statue représente la surface et la pierre représente la matière. Avant L’Évangile selon Jésus-Christ, je n’avais fait que décrire la surface. Après, je suis entré davantage dans l’âme humaine, là où la pierre ne sait pas qu’elle est statue.

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En 1992, vous vous êtes exilé aux Canaries suite à la publication de L’Évangile selon Jésus-Christ qui, selon le gouvernement, « portait atteinte au patrimoine religieux des Portugais ». Vous n’avez jamais regretté cette décision ?
Vous savez, je ne suis pas Salman Rushdie non plus ! À sa sortie, L’Évangile devait concourir à un prix littéraire européen, mais le gouvernement portugais a refusé d’y inscrire mon livre. J’ai trouvé ça stupide et je l’ai dit. Le problème a même été débattu au Parlement ! C’est alors que Pilar, ma femme, m’a suggéré que l’on fasse construire une maison à Lanzarote et qu’on parte vivre là-bas. Ma première réaction typique de mâle a été de répondre non. Ma deuxième réaction a été de dire : on va étudier la question. Ma troisième réaction, encore très masculine, a été de me réapproprier cette très bonne idée (rires). J’aime être là-bas, dans cette maison perdue au milieu de nulle part. Mais je n’ai jamais rompu avec mon pays d’origine. J’ai gardé une maison ici et j’y reviens souvent.

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À quoi travaillez-vous actuellement ?

Mon dernier livre, Mes petits Mémoires, a été publié en décembre. Ce sont mes Mémoires reconstitués de mes 6 à 15 ans. Il est déjà sorti en Amérique du Sud, en Espagne, en Italie et devrait bientôt être traduit en français. Maintenant, j’ai une nouvelle idée. J’ai déjà commencé à prendre des notes, mais le moment de la rédaction n’est pas encore arrivé. Comme je le dis souvent, la première condition pour écrire c’est de s’asseoir. Bientôt arrivera cet instant délicieux de s’asseoir à une table et d’initier l’écriture. J’espère avoir terminé au printemps prochain. Ce ne sera ni du théâtre ni un essai...mais je ne veux pas en dire plus. Je peux seulement vous assurer qu’il s’agira d’un ouvrage difficile et aussi, peut-être, de mon dernier livre. Avec Mes petits Mémoires, c’est comme si une boucle avait été bouclée. Je croyais tenir là mon ultime livre et cela me rendait d’ailleurs très mal à l’aise. Maintenant, je sais qu’il y en aura un autre. À mon âge, ce n’est pas facile de se projeter dans l’avenir. À 70 ans, on peut encore dire « Quand j’aurai 80 ans... ». Mais à 84 ans, que peut-on dire ?

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« La mort ne vous concerne ni mort ni vif ; vif parce que vous êtes ; mort parce que vous n’êtes plus », écrivait Montaigne. Que représente la mort pour vous ?

Comme je le répète souvent : pour vivre, il faut mourir. Mon père, ma mère, mon frère sont morts. Les faits sont les faits. On ne peut pas les contourner. Combien d’années me reste-t-il à vivre ? Trois, quatre, cinq ans ? Je n’ai pas peur de mourir, mais mon souhait serait de pouvoir écrire jusqu’au dernier jour. C’est par l’écriture que j’ai obtenu une place dans ce monde. Roger Martin du Gard disait : « Une belle vie vaut bien une belle œuvre. » J’ai la vanité de penser qu’à une belle œuvre, je peux ajouter une vie assez belle, marquée par une cohérence personnelle intègre. Un jour, l’essayiste portuguais Eduardo Lourenço a écrit que ma vie était un miracle. Je n’étais pas né pour avoir le prix Nobel. Je suis né dans une famille d’agriculteurs. J’aurais dû devenir paysan. Ma chance a été que mon père « émigre » à Lisbonne. Aujourd’hui, je suis content de mon travail et de ce que j’ai vécu. Je suis aussi très heureux d’avoir connu ma femme. J’avais 63 ans et elle 36 quand nous nous sommes rencontrés, ça a fait beaucoup jaser à l’époque. Mais c’est une femme formidable et aujourd’hui je peux témoigner que le bonheur existe.

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Suppléments

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27 septembre 2016 2 27 /09 /septembre /2016 20:24

Voici 2 discours. Il y a 59 ans, 59 ans ! 2 hommes politiques, d’autres aussi, avaient émis d’énormes réserves quant au Traité de Rome et au Marché commun, et avaient prévu, autant que cela leur était possible la situation dans laquelle nous sommes. Il serait bon de les relire, d’une part pour établir comparaison entre la manière de s’exprimer et de présenter les problèmes au regard de celles indigentes du personnel politique du jour, mais également parce qu’il y a là, toujours, matière à prendre et à réfléchir.

C’est un peu long, je vous l’accorde, surtout à l’heure rider-digest....

Exergue

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Etienne Fajon : http://www.legrandsoir.info/ils-n-etaient-pas-tous-d-accord-mais-ils-savaient-tous.html

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Pierre Mendes-France : http://exergue.over-blog.com/article-discours-de-pierre-mendes-france-contre-101402209.html

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22 septembre 2016 4 22 /09 /septembre /2016 03:35

Relevé :

« Que le champ religieux soit trop complexe pour admettre une vision simpliste et péremptoire n’enlève rien à la nécessité de mettre au net quelques notions de base plus souvent utilisées que réellement comprises, en s’appuyant sur l’étymologie et l’histoire longue autant que sur une actualité on ne peut plus abondante ».

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Qu’est-ce qu’on appelle croyance ? 1/5

« La République, par bonheur, respecte toutes les croyances, mais la croyance même, tenue par une faiblesse, n’est guère prise au sérieux par nos penseurs. Comme si nous n’étions pas tous en dette avec cette faculté capitale, sans laquelle nous n’aurions ni avenir ni société ni entreprise. Savoir et croyance ne se font pas concurrence, à chacun son dû.…. »

« Le monde où on vit suppose un petit acte de foi…Pour aborder en géographe le continent croyance on a besoin d’un nuancier pour ne pas s’y perdre… de la foi tout en haut à la simple supposition tout en bas… il y a tout un dégradé ». On fera la différence entre : « opinion, hypothèse, certitude, conviction….. la plupart de nos croyances nous ne les avons pas choisies c’est notre milieu qui nous les donne…. La croyance ça manque un peu de légitimité… », « Cette croyance si mal famée je crois qu’il faudrait lui signer une reconnaissance de dette…. ».

  1. http://www.franceculture.fr/emissions/allons-aux-faits/realites-religieuses-15-que-faut-il-entendre-par-croyance
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18 septembre 2016 7 18 /09 /septembre /2016 08:50
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14 septembre 2016 3 14 /09 /septembre /2016 00:06

‘Le sens de l’histoire et la construction européenne. Les « Pères de l’Europe » étaient sûrs d’aller dans le sens de l’histoire, un sens de l’histoire qui relevait en réalité d’une métaphysique, d’où nous est venue une construction européenne à contresens, faisant de cet épisode qui touche aujourd’hui à sa fin, une leçon de choses pour nous rappeler la prééminence du symbolique* sur l’économique……L’Union européenne n’a tenu aucune de ses promesses, prospérité, sécurité, croissance, emploi, pôle mondial d’influence, beaucoup de peuples et le populaire en général lui tournent le dos….’

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*à rapprocher des 'affects' de Chantal Mouffe

A écouter, et même, à écouter encore. Recommandé.

Exergue

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5 http://www.franceculture.fr/emissions/allons-aux-faits/croyances-historiques-55-l-histoire-contre-sens-et-la-construction

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10 septembre 2016 6 10 /09 /septembre /2016 19:46

Si ‘la politique désigne la compétition pour conquérir le pouvoir et s’y maintenir, le politique est l’organisation des collectivités humaines ».

« Il semble y avoir des invariants dans la structuration des établissements humains : la limite extérieure, la hiérarchie intérieure, la référence suprasensible. Ces fondamentaux que tire à jour l’examen des longues durées constituent la syntaxe des civilisations, alias « la force des choses »…« Ils suggèrent l’existence d’un véritable inconscient des collectifs, de type non psychologique mais organisationnel. Or, l’inconscient n’a pas d’histoire », dit R. Debray et il énumère ses invariants, les répétant sous 4 versions :

1 - Qui fait partie du groupe ? - Une démarcation ? - Qui a le pas sur qui ? ou :

2 - Au nom de quoi ? -Une référence à une norme extérieure posée comme supérieure ? - Une hiérarchie ? ou

3 - Un dedans et un dehors ? - Un haut et un bas ? - Un inter et un méta ? ou

4 - Quelle frontière ? - Quelle chaine de commandement ? -Quel dogme en amont ?

A l’instar d’un pays, un parti politique est une collectivité humaine. Si on se réfère aux invariants évoqués par R. Debray, la démarcation serait selon Chantal Mouffe dans la distinction du eux et nous, la hiérarchie dans la nécessaire organisation verticale (elle s’interroge : Nuit debout (horizontalité) peut-il perdurer sans se constituer en parti (verticalité), la référence suprasensible : le projet.

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4- http://www.franceculture.fr/emissions/allons-aux-faits/croyances-historiques-45-l-histoire-du-politique-et-ses-leitmotiv

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5 septembre 2016 1 05 /09 /septembre /2016 16:16

Passionnant !

Exergue

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« Si l’œuvre d’art a pour singularité de pouvoir échapper à son temps, et si aujourd’hui la société produit de l’art à foison et à temps plein, on doit se demander de quoi au juste fait-on l’histoire quand on fait de l’histoire de l’art. Mais aussi, ce qu’il en coûte de ne pas en faire du tout ».

« L’art qui est le beau fait exprès arrive dans l’univers des formes après que la foi en Dieu s’en est allée …. l’ange de Reims n’est pas une œuvre d’art pour pour le paysan médiéval …. il faut que naisse l’individu pour que le mot art fasse sens,…… ».

« L’historien arpente là un champ de fouilles où la datation n’a pas le dernier mot ».

« L’œuvre d’art n’appartient à l’histoire que pas ses procédés de fabrication ».

Etc.

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3 http://www.franceculture.fr/emissions/allons-aux-faits/croyances-historiques-35-l-histoire-de-l-art-et-ses-artifices

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4 septembre 2016 7 04 /09 /septembre /2016 15:06

‘La fabrique de l’histoire des idées opérant, depuis l’aube des temps, sous des contraintes parfaitement repérables, qui veut s’y faire une place se doit de les respecter. Mais telles sont ces fourches caudines qu’elle laisse souvent dehors les plus remarquables des producteurs d’idées’. C’est ainsi qu’est présenté ce 2ième volet du fait historique et, de ce point de vue, on peut se demander ceux qui resteront, dans l’histoire, des hommes politiques du jour. Cette question posée, et non point résolue, même si on y a quelque idée, on sera attentif à l’importance du récit construit comme une dramaturgie qui n’est pas étrangère à la réussite d’un parti, à l’émergence de ce qui peut emporter l’adhésion ; ‘Pas de grand récit, pas de grande écoute’, telle est l'interpellation faite au militant.

Exergue

2- http://www.franceculture.fr/emissions/allons-aux-faits/croyances-historiques-25-l-histoire-du-politique-et-ses-leitmotiv

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3 septembre 2016 6 03 /09 /septembre /2016 17:41

J-L Mélenchon, dernièrement, à Toulouse, souhaitait susciter des votes raisonnés, conscients, éduqués’, ‘élever le niveau de compréhension de la masse de notre peuple’, ‘nous ne sommes pas là pour hypnotiser les gens, les abrutir, les fasciner’ mais pour ‘ouvrir les esprits’.

Ce n’est pas le premier à parler ainsi, l’histoire socialiste offre maints exemples de tribuns, de leaders, appelons les comme on veut, à vouloir ‘élever le niveau de compréhension (du) peuple’ pour que celui-ci s’émancipe, mais c’est le seul à en parler ainsi, avec autant de force. Comme il est le seul à parler de culture, ce bien qui ne peut-être de consommation et marchand. C’est que l’être humain n’est pas strictement l’homo-économicus, il est bien plus que cela.

4ième de couverture de Le spectateur émancipé de J. Rancière : « L’émancipation du spectateur, c’est alors l’affirmation de sa capacité de voir ce qu’il voit et de savoir quoi penser et quoi en faire’.

Il est 2 sortes de nourritures, l’une alimente le corps, l’autre l’esprit. La première satisfait chaque jour, matin, midi et soir, et nous y avons tellement goût qu’il nous arrive de la glorifier au restaurant, parfois, lorsque nous le pouvons, volontiers sous forme gastronomique. Bien moins lotie de notre soin, de notre disposition, nous répugnons à la seconde, même si nous nous gardons de trop le dire, et n’en retenons que la pelure plutôt que la chair, le superficiel plutôt que la profondeur, enfin de quoi tenir discours à peu de frais et avec beaucoup de certitude, sinon d’aplomb. Et tandis que la première nous comble sans chagrin, la seconde nous met en discordance, en tension, et nous n’aimons pas ça. Bref ! de ces deux nécessités, nous n’en retenons qu’une.

L’éducation populaire a en charge de nourrir l’esprit et de contribuer à la formation de l’esprit critique.

Le matériau de l’éducation populaire, de notre éducation, est souvent à notre portée, il participe à l’édification de notre citoyenneté, il nous arme contre ceux qui ont confisqué le pouvoir, ceux qui manipulent, il nous arme également contre notre suffisance. Il reste à s’en saisir ; personne ne peut faire cet effort et ce travail à notre place.

2 séries de 5 conférences, l’une portant sur le fait historique, l’autre sur le fait religieux, permettent sinon de clarifier des idées, de les bousculer, du moins d’appréhender l’actualité politique avec un regard plus attentif, voire moins naïf.

Exergue

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Les mots qui chantent plus qu’ils ne parlent sont aussi ceux qui nous font le plus de tort, car on leur fait tout dire, et son contraire. Parmi ceux-là, il en est deux dont on fait aujourd’hui l’usage le plus équivoque et parfois dangereux : religion et histoire. N’est-il pas temps d’ouvrir ces deux mots-valises, fatidiques boites noires, souvent causes d’hystérie, pour en regarder l’intérieur d’un peu plus près et calmement ?

Ce scrupule pacificateur qui inspire nos deux séries de cinq conférences (ou six ?) portant sur l’origine et l’histoire de quelques maîtres mots en forme de chausse-trappes.

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L’histoire des nations et pourquoi il importe de se raconter des histoires. Un exemple, Charles de Gaulle…

1 - http://www.franceculture.fr/emissions/allons-aux-faits/croyances-historiques-15-l-histoire-des-heros-et-son-efficace

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