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18 avril 2010 7 18 /04 /avril /2010 06:58

A l’ heure où la pensée (politique) est devenue un salmigondis, un ragoût fait de restes, une sorte d’assemblage  disparate et incohérent (Petit Robert pour la définition de salmigondis), où la confusion règne dans les esprits, au point qu’il semble difficile à certains  de déterminer le cap, où quelques maries-salopes, ayant pignon sur rue et voix autorisée, transportent au large et largement  la vase putride des bassesses humaines qui ne demandent qu’à remonter, le Blog Exergue vous propose  le texte ci-dessous  de Régis Debray.

 


Régis Debray "Etes vous démocrate ou républicain?" publié dans le Nouvel observateur du 30 novembre 1989 suite à la première affaire de voile.


 « La question ne sera-t-elle donc jamais posée ? Celle qui commande à tous les débats du jour l'identité d'une république, par quoi notre pays fait, en Europe et dans le monde, exception. Hier, un Code de la Nationalité. Aujourd'hui, un foulard. Demain, n'importe quoi : polémiques écrans, batailles sans raison. On ne guérira pas ces mauvaises fièvres sans en déceler la cause première.


Nous payons tous à présent, par une indéniable confusion mentale, la confusion intellectuelle entre l'idée de république issue de la Révolution française, et l'idée de démocratie, telle que la modèle l'histoire anglo-saxonne. On les croit synonymes, et chacun de prendre un terme pour un autre. Pourquoi les distinguer ? La société libérale et consumériste n'est qu'une figure parmi d'autres de la démocratie, mais si dominante et communicative qu'on la croit obligatoire, y compris dans les pays où la démocratie a pris d'autres visages.


Refuser par exemple à une jeune musulmane l'entrée d'une salle de classe tant qu'elle ne laisserait pas son voile au vestiaire ? « Bonne action », clamera le républicain. Non, « mauvaise action ! » s'indignera le démocrate. « Laïcité », dira l'un. « Intolérance », dira l'autre. (Vous et moi avons répété la scène ces derniers temps.) Querelle de mots ? Non : quiproquo des principes.


On peut se dire républicain sans se conduire en démocrate : certains voient même là notre tentation, voire notre héritage national. Royaume- Uni, Espagne, Belgique et beaucoup d'autres monarchies constitutionnelles témoignent à l'inverse qu'on peut être démocrate sans être républicain. Il est des républiques de nom, qui n'ont ni les principes ni les contraintes de la nôtre : ainsi l'Allemagne et les Etats-Unis,  qui méritent pleinement leur nom de démocraties (quoiqu'il y eût  beaucoup de république dans la démocratie de Lincoln, comme le montre encore aujourd'hui la puissance du Congrès). L'absence de monarchie héréditaire
ne fait pas plus une république, au sens fort et propre du mot, que l'appellation démocratie populaire n'annonçait le pouvoir du peuple.


Chaque époque a ses fétiches. Nous avons à présent, et c'est tant mieux, les droits de l'homme, l'Europe, la société civile, l'État de droit. Démocratie est le plus grand de ces grands mots et il se voit de loin. On comprend l'attrait qu'il exerce sur les peuples de l'Est européen et de  Chine, la vertigineuse espérance qu'il incarne à leurs yeux. Mais chez nous, c'est l'un de ces mots-valises qui confondent le genre et l'espèce, la classe et l'ordre. Nous sommes tous, en Europe, démocrates. Vive les élections libres ! Certes, ô combien. Mais l'humaniste ne crie pas « vive les glandes mammaires » parce que tous les hommes sont des mammifères.
Les baleines, les chèvres et les humains donnent à téter à leurs petits, mais on demande à l'humaniste un peu plus de précision, et à l'humanité un petit effort supplémentaire. Comme l'Homo sapiens est un mammifère plus, la république est la démocratie plus. Plus précieuse et plus précaire. Plus ingrate, plus gratifiante. La république, c'est la liberté, plus la raison. L'État de droit, plus la justice. La tolérance, plus la volonté. La démocratie, dirons-nous, c'est ce qui reste d'une république quand on éteint les Lumières.


C'est une chose étrange en Europe qu' « une République indivisible, laïque, démocratique et sociale » selon le préambule de notre Constitution de 1958 (ou de 1946).


Ce statut de droit légitime un état de fait. A histoire unique, Constitution unique. Il en découle un certain nombre d'usages, d'inhibitions, de passions et de devoirs dont nos amis et voisins
démocratiques ne cessent de s'ébaudir ou de s'indigner. Comme l'indiquent les articles stupéfaits ou rigolards consacrés à « l'affaire du voile » par les journaux européens les plus sérieux, il va de soi pour un Anglais ou un Danois que les Français sont une fois de plus tombés sur la tête. Ils n'ont pas tort. Depuis 1789, et plus exactement depuis 1793, lorsque des insensés eurent l'audace d'arracher à Dieu, pour la première fois, le gouvernement des hommes sur un canton de la planète, nous sommes marginaux et à contre-courant. Deux cents ans après et en dépit des apparences, notre République n'a pas en Europe de véritable équivalent. En 1889, il n'y avait que deux républiques sur notre continent : la France et la Suisse. Malgré quelques changements de noms, alentour, je me risquerai à soutenir que la situation, cent ans plus tard, n'a pas beaucoup changé.


A l'Audimat planétaire, nous voilà encore plus à l'index. Dans un monde où sur quelque 170 Etats souverains plus de 100 peuvent être déjà qualifiés de religieux, les nations laïques forment une minorité en peau de chagrin. Dans la Communauté européenne qu'on dit sécularisée, la laïcité n'est nulle part un principe constitutionnel. Pas plus qu'elle ne
l'est aux Etats-Unis d'Amérique (où le Premier Amendement ne stipule que la séparation des Eglises et de l'État), ou en URSS, où régna  pendant soixante ans une religion d'Etat, le marxisme-léninisme  (les Eglises n'ont évidemment pas l'exclusivité du cléricalisme).
Les crucifix continuent de trôner, bien sûr, dans les écoles publiques d'Espagne.
La déchristianisation n'empêche pas les petits Danois de commencer leur journée scolaire par un psaume. Ni le « God Save the Queen » de retentir en Grande-Bretagne où l'anglicanisme est d'Etat. Ni le Code pénal allemand (article 166) de sanctionner le blasphème, comme celui de la Hollande, patrie de la tolérance, où Rushdie n'a dû d'être publié qu'à l'article 147 dudit code qui punit les seules injures faites à Dieu mais non à ses prophètes. Rappelons qu'en France le blasphème a cessé d'être un délit en 1791.


Coupons court aux anecdotes. Pasteurs ou prêtres fonctionnarisés, enseignement religieux obligatoire à l'école sauf demande expresse des parents, partis confessionnels dominants, bonne conscience ou culpabilité omniprésentes en toile de fond : dans l'Europe du Marché commun, la politique n'a pas véritablement conquis sa pleine autonomie sur le religieux, lequel garde par ailleurs le monopole du spirituel. Dans l'Europe vaticane et luthérienne, où pape, mollahs et rabbins battent le rappel des ouailles, la république reste un corps étranger, dont rien n'assure qu'il est inassimilable. Les décisions communautaires ne se prennent-elles pas désormais à la majorité ?


La laïcité n'a pas sa raison en elle-même : s'y arrêter ou s'en obséder, c'est la ruiner à terme. Elle n'est qu'un effet secondaire et dérivé d'un principe d'organisation. La clé de voûte de ce « pilier »  n'est pas la démocratie -rarement laïque - mais la république, qui l'est nécessairement. Sa remise en question est logique. N'est-ce pas dans l'hiver 1940 que les devoirs envers Dieu furent rétablis dans les programmes de l'école primaire, et en 1941 que les curés furent autorisés à venir faire le catéchisme en classe ? Au moment où, cachée derrière un auguste Maréchal, une technocratie jeune, compétente et moderniste prenait à Vichy, entre un Mea culpa et un Te Deum, les commandes de l'État français, en lieu et place de « la République athée ».


Nous le savons bien : il faut mettre plus de démocratie dans notre République. Lui enlever cette mauvaise graisse napoléonienne, autoritaire et verticale ; cette surcharge de notables, cet héritage monarchique, cette noblesse d'Etat qui l'empâtent. La République française ne deviendra pas plus démocratique en devenant moins républicaine. Mais en allant jusqu'au bout de son concept, sans confusion.


Opposer la république à la démocratie, c'est la tuer. Et réduire la république à la démocratie, qui porte en elle l'anéantissement de la chose publique, c'est aussi la tuer. Comment les démêler, s'ils sont indissociables ? Selon quels critères idéaux ? Tout gouvernement, pour
borné que soit son horizon, repose sur une idée de l'homme. Même s'il ne le sait pas, le gouvernement républicain définit l'homme comme un animal par essence raisonnable, né pour bien juger et délibérer de concert avec ses congénères. Libre est celui qui accède à la possession de soi, dans l'accord de l'acte et de la parole. Le gouvernement démocratique tient
que l'homme est un animal par essence productif, né pour fabriquer et échanger. Libre est celui qui possède des biens -entrepreneur ou propriétaire. Ici donc, la politique aura le pas sur l'économie ; et là, l'économie gouvernera la politique. Les meilleurs en république vont au
prétoire et au forum ; les meilleurs en démocratie font des affaires. Le prestige que donne ici le service du bien commun, ou la fonction publique, c'est la réussite privée qui l'assure là.

En république, chacun se définit comme citoyen, et tous les citoyens composent « la nation », ce « corps d'associés vivant sous une loi commune et représenté parle même législateur » (Sieyès). En démocratie, chacun se définit par sa « communauté », et l'ensemble des communautés fait « la société ». Ici les hommes sont frères parce qu'ils ont les mêmes droits, et là parce qu'ils ont les mêmes ancêtres. Une république n'a pas de maires noirs, de sénateurs jaunes, de ministres juifs, ou de proviseurs athées. C'est une démocratie qui a des gouverneurs noirs, des maires blancs et des sénateurs mormons. Concitoyen n'est pas coreligionnaire.

Au-dessus de la nation, il y a l'humanité. Au-dessus de la société, il y a Dieu. Le président à Paris prête serment sur la Constitution votée par ceux d'en bas, et à Washington sur la Bible, qui émane du Très-Haut. Le premier, après son « Vive la République ! Vive la France ! » terminal, ira se faire encadrer dans sa bibliothèque avec les « Essais » de Montaigne dans les mains. L'autre terminera son discours sur « God Bless America » - et se fera photographier sur fond de bannière étoilée.


En république la liberté est une conquête de la raison. La difficulté est que si on n'apprend pas à croire, il faut apprendre à raisonner. « C'est dans le gouvernement républicain, disait Montesquieu, qu'on a besoin de toute la puissance de l'éducation ». Une république d'illettrés est un cercle carré, parce qu'un ignorant ne peut être libre, participer à la rédaction ou prendre connaissance des lois. Une démocratie où la moitié de la population serait analphabète n'est nullement impensable.


En république, l'État est libre de toute emprise religieuse. En démocratie, les Eglises sont libres de toute emprise étatique. Par « séparation des Eglises et de l'État », on signifie en France que les Eglises doivent s'effacer devant l'État, et aux Etats-Unis que l'État doit s'effacer devant les Eglises. On comprend pourquoi : en souche protestante, terrain d'élection de la démocratie, le droit à la dissidence était inclus dans la croyance, l'esprit de religion ne faisant
qu'un avec l'esprit de liberté, En terrain catholique, le droit à la dissidence a dû être arraché par l'État à l'Eglise parce qu'elle se posait en propriétaire éternel du Vrai et du Bien. Et le rang assigné aux recteurs d'université et aux membres de l'Académie par le protocole républicain est celui qu'occupent cardinaux et évêques dans les cérémonies démocratiques. Une république fait passer ses écrivains et ses penseurs avant, une démocratie après ses agents de change et ses préfets de police. Bon indice que l'évolution du protocole.


L'idée universelle régit la république. L'idée locale régit la démocratie. Ici, chaque député l'est de la nation entière. Là, un représentant l'est de sa seule circonscription, ou « constituency ». La première proclame à la face du monde les droits de l'homme universel, que personne n'a jamais vu. La seconde défend les droits des Américains, ou des Anglais ou des Allemands, droits déjà acquis par des collectivités bien limitées mais réelles. Car l'universel est abstrait et le local concret, ce qui confère à chaque modèle sa grandeur et ses servitudes. La raison étant sa référence suprême, l'État en république est unitaire et par nature centralisé. Il unifie par-dessus clochers, coutumes et corporations les poids et mesures, les patois, les administrations
locales, les programmes et le calendrier scolaires. La démocratie qui s'épanouit dans le pluriculturel est fédérale par vocation et décentralisée par scepticisme. « A chacun sa vérité », soupire le démocrate, pour qui il n'y a que des opinions (et elles se valent toutes, au fond). « La vérité est une et l'erreur multiple », serait tenté de lui répondre le républicain, au risque de mettre les fautifs en péril. Le self-government et les statuts spéciaux ravissent le démocrate. Ce dernier ne voit rien de mal à ce que chaque communauté urbaine, religieuse ou régionale ait ses leaders « naturels », ses écoles avec programmes adaptés, voire ses tribunaux et ses milices. Patchwork illégitime pour un républicain.


La démocratie peut laisser proliférer les particularismes, s'éclater les égoïsmes parce qu' In God We Trust est sa devise intime, au reste inscrite sur chaque billet vert. La one nation under God ne risque pas de se désagréger parce que Dieu est un bon fédérateur. Elle peut se montrer
matérialiste à gogo, individualiste en diable parce que le consensus intercommunautaire est pris en charge, quelle que soit la diversité des truchements confessionnels, par le message d'Abraham, (déposé sur la table de nuit de toutes les chambres d'hôtel). Les libéraux qui veulent importer en république une moitié de démocratie, sans son volet religieux, ne remplacent pas ce qu'ils détruisent car, amputée de son credo puritain, cette forme de gouvernement tourne à la jungle sans foi ni loi. Le pragmatisme n'est pas à la portée de la république, qui dépérit sans « grand dessein ». Car la métaphysique dont toute cité terrestre a besoin, elle ne peut la demander au Créateur ni à aucune Révélation. Elle doit être à elle-même sa propre transcendance. Elle peut donc mourir de gestion.


En république, l'État surplombe la société. En démocratie, la société domine l'État. La première tempère l'antagonisme des intérêts et l'inégalité des conditions par la primauté de la loi ; la seconde les aménage par la voie pragmatique du contrat, de point à point, de gré à gré. Au règne des fonctionnaires, là où l'État, « recteur et vecteur de la formation nationale»(Pierre Nota), a aussi assuré, et depuis longtemps, la régulation sociale, s'oppose celui des juristes en terre marchande et protestante, là où la règle advient par le local et le privé. Aussi bien le nombre de juristes (avocats, notaires, conseils juridiques) est-il en France très inférieur à celui des pays voisins :1 pour 2000 habitants, mais I pour 1 000 en Grande-Bretagne, 1 pour 1200 en RFA et 1 pour 500 aux Etats-Unis.


Une république se fait d'abord avec des républicains, en esprit. Une démocratie peut fonctionner selon la lettre, dans une relative indifférence, en se confiant à la froide objectivité de textes juridiques. 50 % d'abstentions aux élections privent une république de substance, mais n'entament pas une démocratie. Le gouvernement des juges n'est pas républicain. Pas seulement parce qu'il dépossède le peuple législateur de sa souveraineté il dispense chaque citoyen de vouloir, en son âme et conscience, ce que les lois lui dictent.


Et cela n'est pas contradictoire avec ceci que la démocratie met à l'honneur le moralisme parce qu'elle confond le privé et le public, les vertus personnelles et les obligations civiques. On y prend volontiers la charité pour la justice, l'abbé Pierre pour phare, la Croix-Rouge et les Restos du Cœur pour une réponse satisfaisante à la « question sociale ». La république qui sépare soigneusement le privé du public - pour les mêmes raisons qu'elle sépare le spirituel du temporel - se refuse à juger ses hommes publics sur leur vie privée (comme aux Etats-Unis). Elle préfère le civisme. A ses yeux, on ne fait pas de bonne politique avec de bons sentiments ni même une morale. Il peut donc lui arriver d'exercer une justice sans charité.


Une démocratie, si elle est petite ou moyenne, ou en dette avec son passe, peut avoir un statut de protectorat militaire sans malaise ni reniement. L'Allemagne, le Japon, l'Italie sont des démocraties. Une république ne peut remettre à un tiers le soin de se défendre sans se
nier comme république. La liberté à l'intérieur ne fait qu'une avec la souveraineté à l'extérieur. S'y appelle patriote celui qui, ne séparant jamais l'amour de la liberté de l'amour de son pays, ne reconnaît à sa patrie aucune supériorité d'essence sur ses voisines. En opprimant plus
faible qu'elle, une république viole ses propres principes, et le découvre tôt ou tard. En démocratie, les patriotes portent le nom de nationalistes, qui sont gens redoutables car prêts à échanger la liberté contre la puissance.


Là où chaque citoyen doit pouvoir répondre de la liberté des autres, et donc, le cas échéant, porter les armes, on met la nation dans l'armée et l'année dans la nation. Que vaudrait l'égalité des citoyens devant la loi sans l'égalité devant la mort, et dés maintenant le service national ? Le principe républicain recommande l'armée de conscription. En démocratie, la défense nationale est souvent en temps de paix l'apanage de professionnels (comme aux Etats-Unis et du Royaume-Uni).


En république, la citoyenneté ne dépend pas d'une situation de fait mais d'un statut de droit. Le droit de vote, par exemple, on l'a ou on ne l'a pas, mais si on l'a, c'est à part entière. La souveraineté populaire ne se débite pas en tranches et les droits politiques ne se hiérarchisent
pas. Une démocratie en revanche peut admettre d'avoir des citoyens de première, deuxième, troisième classe (un peu comme à Athènes) : elle seule peut distinguer entre « droit de vote aux élections municipales » et « droit de vote aux élections nationales » - distinction contraire à l'éthique comme à la légalité républicaines.


En république, il y a deux lieux névralgiques dans chaque village la mairie, où les élus délibèrent en commun du bien commun, et l'école, où le maître apprend aux enfants à se passer de maître. Ou encore, pour faire image, l'Assemblée nationale et la Sorbonne. En démocratie, ce sont le temple et le drugstore, ou encore la cathédrale et la Bourse.


La république, dans l'enfant, cherche l'homme et ne s'adresse en lui qu'à ce qui doit grandir, au risque de le brimer. La démocratie flatte l'enfant dans l'homme, craignant de l'ennuyer si elle le traite en adulte. Nul enfant n'est comme tel adorable, dit le républicain, qui veut que l'élève s'élève. Tous les hommes sont aimables parce que ce sont au fond de grands enfants, dit le démocrate. Cela peut se dire plus crûment: la république n'aime pas les enfants. La démocratie ne respecte pas les adultes.


En république, la société doit ressembler à l'école, dont la mission première est de former des citoyens aptes à juger de tout par leur seule lumière naturelle. En démocratie, c'est l'école qui doit ressembler à la société, sa mission première étant de former des producteurs adaptés au
marché de l'emploi. On réclamera en ce cas une école « ouverte sur la vie », ou encore une « éducation à la carte ». En république, l'école peut être qu'un lieu fermé, clos derrière des murs et des règlements propres, sans quoi elle perdrait son indépendance (synonyme de laïcité) à l'égard des forces sociales, politiques, économiques ou religieuses qui la tirent à hue et à dia. Car ce n'est pas la même école, qui se destine l'une à libérer l'homme de son milieu et l'autre à mieux l'y insérer. Et tandis que l'école républicaine sera réputée produire des chômeurs éclairés, on verra dans l'école démocratique une pépinière d'imbéciles compétitifs. Ainsi va la méchanceté, par tirs croisés.


La république aime l'école (et l'honore); la démocratie la redoute (et la néglige). Mais ce que les deux aiment et redoutent le plus c'est encore la philosophie à l'école. Il n'est pas de moyen plus sûr pour distinguer une république d'une démocratie que d'observer si la philosophie s'enseigne ou non au lycée, avant l'entrée à l'université. On verra que dans la partie la plus démocratique de l'Europe, celle du Nord, de souche protestante, c'est l'enseignement religieux qui en tient lieu dans les classes terminales. Les systèmes d'enseignement démocratiques tiennent la philosophie pour un supplément d'âme facultatif, à se partager entre pasteurs et poètes. En république, la philosophie est une matière obligatoire, qui n'a pas pour fin d'exposer des doctrines mais de faire naître des problèmes. C'est l'école et notamment le cours de philosophie qui, en république, relie d'un lien organique les intellectuels au peuple, quelle que soit l'origine sociale des élèves.


Parce qu'elle est une idée, philosophique, la république est interminable, Elle se poursuit elle-même indéfiniment dans l'histoire, et ce qui la porte en avant est cet infini même, cette insatisfaction de soi. Parce qu'elle est un fait, sociologique, la démocratie peut se trouver belle en son miroir. Ce contentement de soi assez fréquent permet une propagande ethnocentrique mais efficace, Se jugeant indépassable, une démocratie se donne en modèle mondial, non sans bonne conscience. Se sachant imparfaite, et toujours trop particulière au regard de la République universelle qu'elle appelle de ses vœux, une république ne sera jamais qu'un exemple.

En démocratie, où l'opinion fait loi, l'argent fait prime. Les appareils de production d'opinion coûtent en effet de plus en plus cher, L'image déclasse l'idée, l'oral domine l'écrit ; et dans les campagnes électorales d'une démocratie, l'affiche exhibe la photo couleur (coûteuse) du candidat, non sa profession de foi écrite noir sur blanc (bon marché). Aussi le publicitaire commande-t-il au responsable politique, qui en règle générale devra manœuvrer, après son élection, sous chantage médiatique. Il réglera sa politique selon les images qu'on peut ou non en donner, ajustant ses décisions successives aux degrés d'un baromètre dit d'opinion, lui indiquant chaque semaine la cote de popularité des uns et des autres. Tout comme le directeur d'une chaîne de télévision ajuste dans sa programmation l'offre à la demande en fonction des résultats de l'Audimat.

 

En république, le principe, qui est autre chose que le compromis des intérêts, règle les conduites. Un parti politique, par exemple, n'est pas une machine à conquérir et conserver le pouvoir. Il s'accorde non sur un visage ou une vague promesse mais sur un programme, et si le Souverain passe contrat avec lui, par son vote, ce parti sera tenu d'honorer son contrat. Pas plus qu'elle ne confond l'instruction avec l'information ou la recherche des raisons premières des choses avec les dernières  nouvelles du monde, la république ne fait pas l'amalgame entre le suffrage et le sondage, la cité et la société. Car ceux qui confondent le peuple et la foule, ce qui est institué et ce qui est déchaîné, finissent par confondre la justice et le lynche. Ce qui doit être et ce qui est. Ce qui mérite de rester et ce qui mérite de passer.

Le maître mot en démocratie sera donc communication. Et en république, institution. Il n'est pas étonnant que dans le vocabulaire républicain, instituteur ou institutrice soit un terme noble, comme la fonction, alors qu'il tend à faire honte en démocratie. Du rectangle sacré - tableau noir ou petit écran - dérivent deux types de nomenklatura. Chaque régime sa noblesse. Celle de la vie et celle du diplôme. Le journaliste, le publicitaire, le chanteur, l'acteur, l'homme d'affaires composent le Gotha d'une démocratie. Le professeur, le tribun, l'écrivain, le savant, et même, paradoxe apparent, l'officier, composent celui d'une république.

Une démocratie peut vivre à son aise dans le vacarme ambiant, sûr qu'à terme un ordre s'en dégagera tout seul. En république, la distinction et le discernement exigent des enceintes et des plages de silence. La première peut se définir comme un optimisme du bruit et la seconde comme un optimisme du recueillement. La « fête de la musique » (comme s'appelle ce jour-là le bruit) incarne la philosophie d'une démocratie, la minute de silence concentre l'âme d'une république.

La mémoire est la vertu première des républiques, comme l'amnésie est la force des démocraties. Là où l'homme fait l'homme, chaque enfant en naissant est âgé de six mille ans. Quand on n'a que l'histoire pour soi, s'amputer du passé serait se mutiler soi-même. Quand c'est Dieu qui fait l'homme, il le refait intact à chaque naissance. Inutile de se remémorer ce qu'il y avait avant nous, chaque époque recommence l'aventure à zéro. Les plus grands honneurs seront rendus ici aux bibliothèques, là aux télévisions. Car, si les bibliothèques sont les cimetières préférés des grands morts, dont le culte définit la culture, la télévision tue le temps agréablement. Une république comme une bibliothèque est composée de plus de morts que de vivants, alors qu'en démocratie comme à la télé seuls les vivants ont le droit d'informer les vivants. Chaque système a ses inconvénients, on en discute.


La république aime l'égalité, sans être égalitariste. Car ce n'est pas la justice mais le ressentiment qui entend niveler les conditions et les récompenses sans tenir compte des capacités et des efforts. Il s'agit de les proportionner - éternel problème sans formule passe-partout, dont la solution toujours précaire appelle l'interminable combat pour la justice. L'égalité sociale n'est pas au programme de la démocratie où l'on parle d'autant plus haut et fort des libertés publiques et individuelles qu'on veut surmonter l'embarras suscité par les inégalités économiques. Sous le terme d'« égalité », le démocrate peut se contenter de l'égalité juridique devant la loi ; mais le républicain y ajoute obligatoirement une certaine équité des conditions matérielles, sans laquelle le pacte civique devient, à ses yeux, un faux-semblant léonin. Le fait que des  myriades de parias et d'intouchables y meurent chaque jour sur les
trottoirs n'empêche pas l'Inde d'être une authentique démocratie (malgré son nom de République). Le fait qu'à New York des milliers de homeless et de drogués dorment dans les parcs en hiver, que les pauvres aient leurs hôpitaux et leurs écoles et les riches les leurs, sans comparaison possible, n'enlève rien au rayonnement mondial et justifié de la statue de la Liberté. Il n'y a plus, dans un pays, de république, mais il y a encore démocratie lorsque l'écart des revenus et des patrimoines y est de l à 50. L'idéal républicain postule, lui, un certain respect des proportions. Les salaires faramineux des vedettes et des puissants du jour, par hasard révélés au public, ne suscitent chez le fauché démocrate qu'un haussement d'épaules simples rançons, dira-t-il, de la liberté d'entreprendre. Ce n'est pas, en revanche, pour le républicain, poser à l'ascète ou au spartiate que de réprouver les fossés du luxe et l'accroissement des privilèges. La pauvreté émeut une démocratie elle ébranle une république. La première veut un maximum de solidarité- et quelques dons. La seconde, un minimum de fraternité, et beaucoup de lois. Et ce que l'une confie à des fondations, l'autre le demande d'abord à des ministères.


On peut aussi traduire ces deux sensibilités en idéologies rassurantes et répéter avec les grands ancêtres le socialisme, c est la république, et le libéralisme, la démocratie, poussées l'une et l'autre jusqu'au bout. Mais cette opposition, parfaitement exacte, apparaîtra rétro aux
lecteurs de « Globe ». Les socialistes eux-mêmes, ces « vieux républicains », se voulant désormais jeunes et branchés, le thème « inégalités sociales » passe derrière l'antienne « droits de l'homme ».


Un républicain se gardera de dissocier l'homme du citoyen parce que c'est l'appartenance à la cité qui donne à un homme ses droits politiques. Dés le moment où l'individu n'est plus traité comme citoyen mais comme un simple particulier, l'esclavage pointe à l'horizon - et dans l'immédiat, l'arbitraire, qui est l'absence de lois. La liberté en république n'advient à l'individu que par la force des lois, c'est-à-dire par l'Etat. Il n'est pas étonnant que les démocrates ne parlent que des « droits de l'homme » quand un républicain ajoute toujours : « et du citoyen ». Ajout qui n'est pas à ses yeux complément mais condition. Comme la laïcité est la condition de la tolérance et non son opposé.


Cela n'interdit pas qu'en son privé, et assez souvent, le républicain réfractaire à l'air du temps se conduise en « individualiste » et le démocrate, âme poreuse que le social oblige, en « socialisé ». L'individualisme, dont la démocratie fait religion, devient alors l'âme d'un monde sans individus, l'arôme spirituel du mouton. La statistique promeut plus sûrement l'opinion médiocre que l'opinion éclairée. Les chambardeurs qui vénèrent la différence, brocardent vulgates et orthodoxies, baptisent « liberté » le « fais ce que voudras », se ressemblent parfois plus entre eux que les esprits rangés pour qui la liberté consiste à bien penser et à faire ce qu'on doit. Thélème n'est pas toujours où l'on pense.


Combler les écarts entre individus, c'est l'idéal d'un monde où une discussion est dite utile lorsqu'elle permet à des adversaires d'harmoniser in fine leurs points de vue en émoussant les arêtes, comme si la démocratie nous imposait ce devoir envers autrui : tomber d'accord.
En république, on ne juge pas inutile de débattre pour clarifier ses différences, voire pour les aiguiser dans un mutuel respect. « Les extrêmes me touchent » est le mot d'un républicain. « Tout ce qui est excessif est insignifiant » celui d'un démocrate. La gageure du républicain: allier la malséance à la courtoisie. Incommode, on le voit, > ce régime qui a d'abord besoin d'esprits incommodes.


La démocratie, qui marche au consensus, a besoin, pour se désennuyer, de scandales et de « révélations », comme de « in » et de chic, la mode servant d'ombre portée au conformisme. Monstre d'orgueil et âme noble, Stendhal est le républicain par excellence. Son ami Mérimée, un démocrate profond. Victor Hugo est républicain, Sainte-Beuve démocrate. (Faubert ni l'un ni l'autre.) Il fallait être un peu seigneur pour dire non à Napoléon III, ami des pauvres et champion avoué de la démocratie, à qui le suffrage universel donna la majorité jusqu'à la fin. Minoritaire, un républicain s'enflamme. Un démocrate en minorité est un homme (ou une
femme) déprimée(e).


Il n'y aurait pas jeu de société plus actuel que le « qui est quoi ? » Joxe et Chevènement, «républicains » ? Lang et Jospin, « démocrates » ? Chevènement a rendu son honneur à l'Ecole, mais Joxe admet volontiers  le « foulard » dans l'école publique. Rien n'est simple. Mitterrand semble «républicain » dans l'adversité, « démocrate » par beau temps, vent en poupe  (cela vaut mieux que l'inverse). Janus bifrons, il file à présent des jours tranquilles à l'Elysée. Michel Rocard est un démocrate type.


Dans les allées du pouvoir, partout, les républicains ont cédé le pas. En publicains ont cédé le pas. En
règle générale, le républicain n'aime pas l'économie, qui le lui rend bien, Les inspecteurs des Finances, eux, adorent la démocratie. On sait qu'avoir l'économie pour idéal conduit vite à faire l'économie de l'idéal. A l'inverse, ne pas faire ses comptes, c'est faire bon marché de la sueur des hommes. Trop d'économisme tue la république ? Pas assez, aussi. Rien n'est simple. « Le Monde » fut longtemps un journal « républicain ». « Libération » est un journal « démocrate » depuis le début. Antirépublicain de naissance, en quelque sorte, par filiation soixante-huitarde.

Il pourrait s'en déduire une petite caractérologie amusante pour longue soirée d'hiver. Si forte est l'interpénétration des types que vous serez sûr, au moment de dire une vérité, de faire aussi une bourde, Mais comment résister à la tentation d'observer que le républicain est meilleur à l'écrit et le démocrate à l'oral ? L'un séduit (hommes ou femmes) en marquant ses distances : c'est un froid(e). Il (ou elle) peut en jouer. C'est un être de fidélité, mais égoïste. L'autre est
chaleureux, plus facile d'accès. Il propose à tous et à toutes et tout de suite de bons moments. C'est un être de proximité. De fugacité aussi. Quand il parle en public, le républicain semble emphatique ou cassant. Ce qu'il dit est peut-être juste, mais cela sonne faux. Le démocrate est
enjoué et piquant : c'est peut-être faux mais ça sonne juste. Pour celui-ci, un homme en tête du hit-parade ne peut pas être tout à fait mauvais. Ni un auteur non reconnu vraiment bon. L'autre aussi lira son Top 50 mais de bas en haut. Le républicain est-il misogyne ? Et le démocrate
androgyne ? Dangereux dans notre culture sont les poncifs sexuels. Mais éclairantes, les polarités. Disons alors que l'Homo republicanus a les défauts du masculin, l'Homo democraticus, les qualités du féminin.  Au républicain importe surtout le temps qui passe, celui qui ronge et dégrade l'énergie.


D'où l'angoisse, la crispation. On se raidit parce que cela se défait tout seul. Au démocrate importe d'abord le temps qu'il fait. Pas d'inquiétude, les saisons tournent, et le soleil viendra après la pluie. Le jean après le tchador. La réconciliation après la bataille. Il croit si peu en la guerre qu'il prépare déjà la paix au premier coup de feu. C'est dangereux en période de crise. Qui est le sage, qui est le fou ? Comment savoir ? Il faudrait les marier, ces deux-là. Ça réduirait les risques. Rassurez-vous. La vie le fait toute seule, comme en se jouant.


En matière politique, la critique des beautés n'est guère conseillée. On préfère s'attarder sur les anomalies et les monstruosités. Non sans motif: elles nous dévoilent, dit-on, le fond des choses. Il y a une pathologie de la république. Au siècle dernier, Hippolyte Taine, l'auteur
le moins lu et le plus cité par nos hommes de gauche modernes (à leur insu), a tout dit sur le jacobin glacial et sans âme, égaré par l'esprit de géométrie, méprisant les hommes réels au nom d'une idée de l'homme. Cet « abominable » théoricien ce « régent de collège » est un danger public ambulant. Regardez-le passer. Sec, maigre, suspicieux – une guillotine au fond des yeux. Ecoutez-le parler. Il explique tout et ne comprend rien. Et tout n'est pas faux dans cette caricature conservatrice. Il est vrai qu'une république malade dégénérera en caserne, comme une démocratie malade en bordel. Une tentation autoritaire guette les républiques incommodes, comme la tentation démagogique les démocraties accommodantes.


Il serait décent de mettre en vis-à-vis les dérapages, mais les adversaires de chaque modèle crieront à la fausse symétrie. C'est un fait qu'aujourd'hui la critique du modèle républicain s'exerce volontiers à partir de sa maladie. Dans la fermeté des principes, on dénoncera la
rigidité des attitudes; dans la volonté de cohérence, le goût de la coercition ; dans la logique, le simplisme. Le républicain inculpé ne trouvera qu'avantage à retourner le compliment au démocrate : vous me jugez arrogant (le terme le plus fréquemment associé à « français » dans
toutes les bouches d'Europe) ? Je vous trouve bien complaisant. Dogmatique, moi ? Regardez-vous dans la glace, jeune homme plus éclectique que vous on meurt. Vous vantez votre souplesse, pour vous cacher votre mollesse. Réaliste, vous ? Opportuniste, vous voulez dire.
Vous me voyez guerrier et sectaire? Je vous vois capitulard et courant d'air. Ces échanges de politesses permettent à chaque camp de resserrer les rangs. La diatribe a cet avantage qu'elle évite le dialogue. Chacun se trouve beau dans le miroir déformant du voisin : la polémique par la pathologie est une ruse classique du narcissisme.


Ce n'est pas un hasard si les formes monstrueuses de la république excitent à présent mille fois plus de railleries que celles de la démocratie. Le rapport des sarcasmes traduit le rapport des forces. Dans la République française de 1989, la république est devenue minoritaire.
Et le minoritaire aux yeux du démocrate est toujours laid.


Le démocrate a vaincu. Le républicain ne semble plus mener que des combats d'arrière-garde. Cette victoire par KO ne sanctionne pas la fin d'un match, pour la simple raison qu'il n'y a pas eu affrontement mais un glissement de plaques tectoniques sous nos pieds. La nation continue de parler en république, la société agit et pense en démocratie. Il y a décalage entre la norme et la culture, entre l'histoire de France et la vie des Français. Ce déphasage entre le protocole et les usages explique le porte-à-faux des élèves et des professeurs. Comme le montrent les
enquêtes sur le voile, un Français de plus de 45 ans a deux chances sur trois de réagir en républicain, et de moins de 25 en démocrate. La république paraît une idée de vieux. L'école laïque aussi, Ni l'une ni l'autre ne sont « sympas ». Elles impliquent des devoirs quand tout
alentour nous parle droits de l'homme, avoir sans débit, plaisir sans peine. Intégration sans règle. Les démocrates aiment mieux la jeunesse que les principes ?. Ce n'est pas une nouvelle. L'époque est à l'ample, non au cintré ; aux épaulettes, non à la blouse grise. Il faut vivre avec
son temps, peu importe la loi si elle est d'un autre âge. Ainsi avons-nous célébré en 1989 la naissance de l'idée française dans les formes américaines, et tout le monde d'applaudir au défilé Goude, apothéose démocratique, abomination républicaine. « On m'a volé mon Bicentenaire» ? Non : on m'a volé ma République.


Disons qu'il y a eu décalage entre l'intention et le résultat. Parti en 1981 pour « réconcilier le socialisme et la liberté », grandiose aventure, la gauche en est arrivée à réconcilier Raymond Barre avec Harlem Désir. C'est méritoire, mais pas vraiment surhumain, car ils n'étaient pas vraiment brouillés (la convivialité n'ayant jamais fait tort à la Bourse). Sous le nom de « socialisme », les descendants du Parti républicain prônent et pratiquent la démocratie libérale, Michelet a accouché de Tocqueville. Bonne ou mauvaise, la surprise mérite explication.

On ne reprendra pas ici dans le détail les crises, mutations, métamorphoses, écroulements, dépassements qui ont envoyé à la trappe, à domicile, le modèle républicain. Les sociologues font fort bien leur métier, et c'est évidemment un phénomène de société que l'abdication de
l'idée devant l'image, du père devant le fils de pub, de la chose publique devant les cultes privés.

Il faudrait évoquer l'affaiblissement matériel, objectif, mesurable, de la France dans le monde. Cette mise à niveau a rasé les vieilles haies du bocage, donnant libre cours au vent d'Amérique qui balaie tout sur son passage. Comme le soft chasse le hard, les santiags les galoches, le compact les 45-tours. Et le fax le bélino. Les sociologues parlent d'acculturation, comme les philosophes jadis d'aliénation, pour décrire ces situations où le propre est vécu comme autre et l'étrangeté comme propre. La république, frappée parait-il d'obsolescence technologique comme un produit de première génération, est sentie par ses inventeurs comme une chose étrangère et étrange, un folklore un peu comique. Non ou pas seulement parce que les sciences sociales ont supplanté la philosophie à l'université, mais perce que des deux côtés de la rue Soufflot, à l'angle du boulevard Saint-Michel, un Free Time et un McDonald's ont remplacé le Maheu et le Capoulade. Les formes du décor urbain ont plus d'incidence qu'on ne croit sur les contenus d'enseignement. Ce qu'on mange sur ce qu'on croit, et ce qu'on entend sur ce qu'on attend.


Notre establishment intellectuel, qui regarde l'histoire de France depuis les self-services d'outre-Atlantique, n'en revient pas de nos menus à prix fixe. Aussi a-t-il escamoté « De la République en France » sous « De la démocratie en Amérique ». Tournant le dos à Michelet, ce naïf, ce pompier, il a demandé à M. Tocqueville de présenter 1789 au public, c'est-à-dire d'expliquer la Révolution comme une simple étape locale de l'avènement démocratique mondial, qui met la Révolution entre parenthèses, et la République. Notre establishment médiatique monte en une « la fin de l'Histoire » de M. Fukuyama, fonctionnaire au Département d'Etat américain, qui, dans la revue « National Interest » (imagine-t-on une revue française avec un pareil titre ?), traduit fort improprement ce que M. Kojève expliquait fort subtilement à Paris après guerre et à sa suite des dizaines de philosophes français. Notre establishment politique tient pour un progrès qu'un gouvernement de gauche saisisse le Conseil d'Etat et non le parlement sur la question de l'école. « Etat de droit » fait chic, « peuple souverain », ringard. Le gouvernement des juges n'est-il pas le dernier mot de la démocratie ? Les « autorités administratives indépendantes » ne sont-elles pas, partout, des garants d'objectivité et de neutralité? Bien archéo, le naïf qui croit que le juge était là pour
appliquer la loi, et le citoyen pour la faire. C'est l'inverse.


Il faudrait évoquer l'abaissement de l'Etat et de l'idée d'Etat au-dedans. Le recul du service public sous couvert de la lutte contre les monopoles d'Etat. Le salut par la privatisation, le mécénat et la sponsorisation, l'alignement des chaînes publiques sur les chaînes privées, et tant de reconversions amplement décrites. La République ne veut pas un Etat fort mais un Etat digne. Quand, les ressources budgétaires en baisse, la dignité devient hors de prix, le mieux-disant démocratique emporte le marché. Ce n'est pas un choix mais un automatisme.

Il faudrait évoquer la crise de la raison et de l'universel du XVIIIème siècle, Hiroshima et Tchernobyl, mais aussi Lévi-Strauss, Freud, Nietzsche et le père Marx qui ont, sans aucun doute, relativisé les absolus de Condorcet, tous les présupposés de son club de pensée ingénument baptisé Société des Amis de la Vérité, qui le premier en France lança, en 1971, le manifeste républicain. Sans oublier le retour de la famille et des bons sentiments, la victoire de la tripe sur la logique, de l'humanitarisme sur l'humanisme. La promotion du médecin et
la dépression du militant. Le regain de la vie associative et l'évaporation des partis.

Il faudrait évoquer la décentralisation, le come-back des notables, la nouvelle gloire des féodalités provinciales, le retour de Maurras par la gauche, « vivre au pays » et « droit à la différence ». La réhabilitation démocratique de l'Ancien Régime et de ses « diversités ». La
régionalisation pédagogique, l'abandon subreptice du concours national comme de l'inspection générale, bref la liquéfaction de l'école comme institution au bénéfice des « communautés éducatives ». Il nous faudrait surtout et d'abord parler de l'Europe, notre beau messianisme de riches.

Ce gros et mol estomac se fait assez peu remarquer. C'est que nous sommes dedans, et son action est lente. Les sucs gastriques communautaires dissolvent en silence les divers résidus des accidents de l'histoire européenne. Contre-culture assez singulière, la république était l'un
d'eux. Sa digestion se fait démocratiquement à la majorité. Par réduction des marges de souveraineté de l'Etat et subordination du législateur au technocrate, qui n'a à répondre de rien devant personne. La bouillie sera-t-elle conforme ? Pas plus qu'on ne naît laïque on ne naît républicain : on le devient. On peut aussi, et pour les mêmes raisons, cesser de l'être. La république n'est pas une prédestination mais une situation. Elle se gagne par l'effort, et se perd sans effort. L'avenir dira si «l'intégration européenne » désignera ou non la meilleure façon qu'avait l'Europe d'enlever de sa chaussure le petit caillou français, que lui avait glissé en partant, la vilaine, notre Révolution.


Dans l'Europe des régions, des capitaux et des obédiences, le premier Etat-nation du continent devient retardataire. On s'était cru en avance parce qu'on avait chassé le Bon Dieu de la présidence, pour qu'une société se fonde non sur l'obéissance des fidèles, ni sur l'appétit de
consommateurs, mais sur l'autonomie des citoyens. Si Dieu revient un peu partout avec ses capucins et ses traders, en force ou en douceur, l'avant- garde se retrouve à la remorque. Pour se montrer concurrentielle, la France devra-t-elle alléger son train de vie, se décrisper en quelque sorte ? Une république à Bruxelles, n'est-ce pas bien encombrant ?


Le modèle du pays libéral, qui suppose de moins en moins de citoyens dans les rues et de plus en plus d'individus à la maison, inspire la Communauté des convoitises, non celle des principes. « Eppur se muove ». N'est-ce pas fuir la réalité que d'habiller l'Europe des banquiers, la seule qui existe, avec le bleu de chauffe d'une Europe des travailleurs dont l'espoir ne luit que dans nos banquets ? La gauche française a fait de la construction européenne un mythe de substitution, censé combler le vide laissé dans les esprits par l'abandon du projet de construction d'une société nouvelle (ce dernier s'étant brisé, comme la barque de l'amour, contre la réalité). Elle n'avait peut-être pas le choix. Mais c'est un piège : si les socialistes veulent être de bons Européens, ils seront de mauvais socialistes. Et vice versa.

Il suffirait de bons républicains. Et qu'au lieu d'apprendre de nos partenaires le B.A.-Ba de la démocratie libérale, en bons élèves méritants, ils soient assez lucides et culottés pour leur proposer les rudiments de la république (laïque et démocratique). Il n'est rien dont l'Europe ait aujourd'hui plus besoin : restituer aux individus leur dignité de citoyens. Si l'espace public ne leur confère plus cette dignité, ils iront la chercher ailleurs. Car il n'est pas de lien social sans référence symbolique. L'Etat commun à tous viendrait-il à perdre la sienne que les Eglises et les tribus le remplaceraient bientôt dans cette fonction unificatrice. Par simple appel d'air. Quand une république se retire sur la pointe des pieds, ce n'est pas l'individu libre et triomphant qui occupe le terrain. Généralement, les clergés et les mafias lui brûlent la politesse, tant il est vrai que chaque abaissement moral du pouvoir politique se paie d'une avancée politique des autorités religieuses, et d'une nouvelle arrogance des féodalités de l'argent.

Car le sentiment ne suffit pas. Il faut à la liberté personnelle des institutions, à la volonté raisonnable des appartenances. Elles s'affaissent sans ossature. Une société de compassion et de bonnes paroles, sans règles ni discipline, ouvre la porte à des duretés imprévisibles. Hier, c'est l'Etat et ses censures qui menaçait l'autonomie de l'individu, comme la liberté de conscience et d'expression. Aujourd'hui, c'est de la « société civile » - tohu-bohu
d'appétits et d'intolérances masquées -que montent les plus grands périls (les demandes d'interdiction et d'exclusion). La loi du cœur ne peut à elle seule faire face à la montée de pouvoirs de plus en plus intolérants et incontrôlés - médias, clergés, sciences, administration. La défense de l'autonomie individuelle passe à présent par la défense de l'Etat républicain et de la société qui lui correspond. L'ironie du sort faisant du plus impossible des régimes politiques le plus nécessaire. Du plus ringard, le plus futuriste.


Et si la République, qui est d'hier, revenait demain ? Ce ne serait pas la première pirouette de l'opéra-planète qui n'a jamais cessé de suivre en son for intérieur le mot d'ordre de Giuseppe Verdi : « Tournons-nous vers le passé, ce sera un progrès ». Pour être résolument modernes, osons être archaïques. C'est en ressuscitant l'Antiquité gréco-romaine que les hommes de la liberté, ces grands nostalgiques, enjambant le XVIIIème vers l'arrière, ont devancé tous leurs contemporains. Nous oublions trop que l'Ancien Régime, c'était leur modernité à eux. Ne la trouvant pas assez moderne, ils vainquirent l'ancien par l'antique : le style Louis XV par la rhétorique Brutus, Boucher par David. L'invention du futur a de ces ruses, comme si l'histoire, parfois, devait reculer pour mieux sauter.


On voulait hier nous enfermer dans le dilemme d'un capitalisme libéral, élégant et cynique, et d'un socialisme étatiste, idiot et cynique. On a bien fait de ne pas choisir. Le premier ne satisfait pas l'essentiel en l'homme, qui est d'ordre culturel. Le second, qui trépasse, n'assurait
même pas le minimum vital. Voudrait-on aujourd'hui pour faire pièce au nous-autres de l'Homo religiosus nous sommer de rallier le moi-je de l'Homo economicus qu'on répondrait : merci beaucoup, le nous-tous de la reconnaissance civique suffit. Il se pourrait en effet que le progrès, rétrograde à sa façon, nous donne à choisir entre deux sortes de retour la régression religionnaire ou la régression républicaine. Les tribus ou la nation. Les capucins ou les proviseurs. Auquel cas nous aurions tout intérêt à demander à Condorcet, Michelet et Jules Ferry de revenir faire trois petits tours à la télé. Une République française qui ne serait pas
d'abord une démocratie serait intolérable. Une République française qui ne serait plus qu'une démocratie comme les autres serait insignifiante. »


Régis Debray

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25 mars 2010 4 25 /03 /mars /2010 20:11

 

Et voilà ce qui se fait en un village andalou : Marinadela, certainement source d’inspiration pour nous.

 ….. réalisations par un maire espagnol, militant du Collectif Unité des Travailleurs (CUT), courant de la Gauche Unie (Izquierda Unida), qui se définit comme "de gauche, anticapitaliste, utopique, écologique et pacifiste" ………quelque chose qui a un goût de PG.

 

Marinaleda : un pas de plus sur le chemin de l’utopie
Par Ana María Ortiz

Marinaleda (Séville, Espagne)

Juán Manuel Sánchez Gordillo
Alcalde de Marinaleda.....

Un logement digne pour 15,52 € par mois.

Non, vous ne rêvez pas : la quittance bancaire se monte à 15,52 Euro. La mairie sévillane de Marinaleda offre le terrain à ceux qui ont besoin d’une maison, elle accorde une subvention et exige du propriétaire qu’il mette la main à la pâte ou paye un remplaçant.

Le maire explique ce miracle. Avec son bras gauche tendu et l’index pointé vers l’alignement de maisonnettes dont les façades blanchies à la chaux brillent au soleil, le maire de Marinaleda ressemble à Christophe Colomb montrant le Nouveau Monde. " Les voilà, elles sont là ", dit sans cérémonies Juan Manuel Sánchez Gordillo en présentant son oeuvre maîtresse.

Les journalistes ont accouru dans cette localité sévillane de 2.650 habitants pour vérifier sur place que ses habitants, possèdent le secret de la potion magique (comme les habitants du village gaulois d’Astérix et Obélix) qui permet de résoudre le problème qui provoque le plus d’inquiétude personnelle aux Espagnols : le logement, qui, selon un sondage du CIS de novembre dernier, passe avant le chômage.

La majorité des Espagnols en arrive à se demander si les appartements ne sont pas faits de lingots d’or plutôt qu’en briques, le prix moyen d’une maison (220 000 Euro si elle n’est pas neuve) équivaut à neuf ans de salaire et les politiciens affrontent le problème en adoptant des mesures qui suscitent des polémiques comme l’expropriation temporaire des logements vides pour les mettre en location (solution adoptée en Catalogne). A Marinaleda, l’achat d’une maison revient à 15 Euro par mois. Ce n’est pas une erreur : plus exactement 15,52 Euro, ce qui inclut les 50 centimes prélevés par la banque pour délivrer la quittance.

C’est dire que la facture mensuelle pour les pavillons que le maire nous montre ( 90 mètres carrés répartis sur deux niveaux, un patio de 100 mètres, 3 chambres salon, salle de bain, toilettes, cuisine et une petite terrasse ) équivaut à deux entrées de cinéma, pop-corn compris, un cours de chant d’une heure ou un aller simple en autocar Madrid-Salamanque. Un logement similaire, avec un patio deux fois moins grand, à Villaverde, le quartier le moins cher de Madrid, coûterait 435.000 Euro et supposerait une hypothèque de 2.100 Euro par mois, à payer en trente ans.

  "Article 47 de la Constitution".

Sánchez Gordillo croit nécessaire de rappeler son contenu avant de dévoiler le mystère des maisons au prix soldé et il le récite par coeur, assis dans son bureau de la mairie. Celui-ci est orné d’un portrait de Che Guevara et d’un drapeau de la république espagnole.

"Tous les Espagnols ont le droit de jouir d’un logement digne et adéquat. Les pouvoirs publics créeront les conditions nécessaires et établiront les normes pertinentes pour rendre ce droit effectif, régulant l’utilisation des terrains en accord avec l’intérêt général pour empêcher la spéculation. La communauté participera aux plus-values générées par l’action des organes publics dans le domaine de l’urbanisme. "

Ce sont ces 60 mots, aux dires du premier magistrat de Marinaleda, qui cimentent la politique locale en matière d’urbanisme. Ils n’ont fait, assure-t-il, rien d ‘autre qu’appliquer au pied de la lettre ce que dicte la norme maximale. "Le terrain à construire est une nécessité, un droit et doit être un bien public comme l’eau ou l’air ", dit-il, en expliquant sa vision de la propriété. Pratiquement la même que celle proclamée en France par les Enfants de Don Quichotte, un mouvement populaire né pour dénoncer le fait qu’un million de Français n’ont pas de logement et qui a réussi à arracher au gouvernement un chapelet de promesses, parmi lesquelles se détache la reconnaissance du droit au logement, comme l’éducation ou la santé, et le droit opposable.

Le premier pas de Marinaleda sur le chemin de l’utopie "des maisons à 15 Euro pour tous " a été de récupérer un bon tiers du territoire municipal, soit l’achetant soit en l’expropriant, et de le déclarer urbanisable et d’utilité publique.

"Tout ce terrain ici est municipal " , dit Sánchez Gordillo en montrant sur une photo aérienne de la localité, une superficie équivalant à 400.000 mètres carrés (40 terrains de football ) sur lesquels pourraient être construits au moins 1.000 logements.

À tout fils d’habitant qui a besoin d’une maison le Consistoire fournit le terrain pour lui construire gratuitement.

" Le terrain représente 60% de la valeur finale du logement, si bien qu’en l’offrant, nous réduisons déjà son prix de plus de la moitié. ", dit celui qui tient le bâton de commandement de Marinaleda depuis les premières élections municipales de l’ère démocratique (1979) et gouverne avec la vénération populaire qu’implique le fait d’avoir gagné sept scrutins électoraux successifs, toujours à la majorité absolue.

Militant du Collectif Unité des Travailleurs (CUT), courant de la Gauche Unie (Izquierda Unida), il se définit comme "de gauche, anticapitaliste, utopique, écologique et pacifiste. "

Éliminée la partie la plus chère : le terrain, on a cherché ce que le matériel ne coûte pas non plus un sou (c’est la Junte d’Andalousie [Gouvernement Autonome Andalou] qui le finance à raison 12.000 Euro par logement) puis que ce soient les propriétaires qui posent de la première brique à la dernière tuile. Celui qui veut avoir une maison bon marché à Marinaleda sait qu’il doit la construire à la sueur de son front, en recrutant son père ou son frère (on n’admet pas de parents plus lointains) ou en embauchant un spécialiste à 40 Euro par jour.

Les propriétaires sont donc des autoconstructeurs.

Le jour de notre visite à Marinaleda, un groupe de maçons sont en train de tracer les emplacements des fondations. Les excavations laissent déjà apparaître le tracé des prochaines 20 maisons qui vont être construites. Depuis la moitié des années 80, lorsque a été lancée la formule " une maison pour 15 Euro " (c’était alors 2.500 pesetas) 350 logements ont été construits.

Les ouvriers qui édifient la structure sont des professionnels de la construction, des maçons sous contrat de la mairie, qui viennent en renfort pour diriger les autoconstructeurs et pallier le manque de savoir-faire des habitants. Ceux-ci se mettront au travail dans quelques jours. Aucun d’eux ne saura laquelle des vingt maisons sera la sienne en fin de compte, un système qui garantit que tous travaillent avec la même ardeur et les mêmes exigences sur toutes les maisons.

Il y a parmi les futurs propriétaires de nombreux célibataires.

Voilà par exemple Mari Carmen Gómez, 29 ans, née et grandie à Marinaleda. Assistante sociale de la municipalité, mileurista (qui gagne mille Euro par mois, néologisme espagnol récent, NdT), elle attendait en vain depuis une bonne dizaine d’années de pouvoir à son tour construire sa propre maison et quitter le logement paternel. On exige des célibataires les mêmes conditions qu’aux ménages - être recensé dans la localité depuis au moins deux ans et ne pas avoir de logement à soi - mais la priorité avait été donnée aux couples. " Jusqu’à ce que quatre ou cinq d’entre nous avons commencé à nous plaindre : ‘Écoutez, on a déjà un certain âge, on veut devenir indépendants tant qu’on est encore jeunes...’ ", dit-elle, avide de recevoir les clés.

Ce qui paraît à Mari Carmen un séjour excessivement prolongé dans le nid paternel à cause du manque de logement est le mal endémique qui frappe la majorité des jeunes Espagnols. L’Espagne est avec l’Italie le pays de l’Union européenne où les parents gardent leurs enfants à la maison le plus longtemps - ils se rendent indépendants en moyenne à l’âge de 32 ans - bien que ce soit le pays avec le taux le plus élevé de logements au monde : 23.700.600 millions, soit 51 maisons pour 100 habitants.

  La contradiction réside là. Comment comprendre qu’il y ait trois millions de maisons vides et qu’on construise à un rythme frénétique (500.000 maisons en 2004, 800.000 en 2005, 850.000 en 2006...) quand il est impossible à la génération d’acheteurs potentiels, baptisés mileuristas à cause de leur faible pouvoir d’achat, d’y accéder ?

" C’est la faute de cette putain de spéculation "

, répond sans prendre de gants Sánchez Gordillo, "On n’achète pas des logements par nécessité mais pour spéculer : on achète pour 5 et on revend pour 30 " (37% des Espagnols connaît personnellement ou par ouï-dire quelqu’un qui a réalisé un achat-vente de logement uniquement pour faire des affaires.)

Contre la spéculation

Marinaleda, à première vue, semble blindée contre l’urbanisme lucratif. On oppose une fin de non-recevoir aux constructeurs qui appellent la mairie pour demander s’il y a des terrains constructibles, afin de répondre aux énormes demandes de citoyens britanniques que recherchent la proximité de la côte de Malaga, qui n’est qu’à une centaine de kilomètres. " ici, il n’y a pas de terrain ", se contente-t-on de leur répondre.

Bien que le terrain soit gratuit, ainsi que les matériaux et la main d’œuvre, et jusqu’au projet réalisé par l’architecte municipal, le prix final fixé pour le logement est de 36.000 Euro. C’est la somme que le propriétaire doit théoriquement payer pour le pavillon.

De ce chiffre total on défalque les journées de travail effectuées par l’autoconstructeur. Les Carmona, par exemple, qui posent souriants devant leur maison en faisant tinter les clés qu’ils ont reçues il y a deux ans, ont donné 400 journées de travail. À 40 Euro la journée, cela fait 16.000 Euro. Il ne leur reste donc à payer que 20.000 Euro.

Étant donné que leur quittance mensuelle est de 15 Euro, 180 euros par an, il leur faudra 111 ans pour s’acquitter du coût total de leur maison. Jusque-là, les Carmona n’auront pas de titre de propriété. Ils ne pourront donc ni vendre leur maison, ni spéculer ni s’enrichir dessus jusqu’en 2117. L’idée est que les enfants héritent de la dette de 15 Euro par mois et du pavillon.

Avec un salaire mensuel de 1.500 Euro, les Carmona, José Antonio, maçon de 34 ans, et María Dolores, femme au foyer de 31 ans, parents d’une fille de six ans et sur le point de mettre au monde un deuxième enfant, vivent dans un confort difficilement imaginable ailleurs. Juanjo et Mercedes sont un couple madrilène de 38 et 35 ans. Lui est informaticien et elle employée administrative. Avec leurs revenus mensuels de 3.000 Euro, ils doivent payer une hypothèque mensuelle de 500 Euro pour un appartement de 60 mètres carrés acheté en 2001 et subsister eux et leur fils. Mais maintenant qu’ils viennent d’avoir des jumelles et qu’elle a du arrêter de travailler, il ne reste plus qu’à faire leurs valises et à partir à la recherche d’une Marinaleda.

Pour Ana, 31 ans, auxiliaire de vie employée par la municipalité, mère célibataire avec 500 Euro de salaire mensuel, impossible de s’en sortir, même dans ce village où le logement est une affaire. Elle ne peut obtenir une maison avec ses seuls revenus et elle n’a personne qui puisse le faire à sa place ni argent pour payer un remplaçant. Le maire l’a tranquillisée : " Ne t’inquiète pas, on va voir comment régler ton problème. "

Il trouve toujours une solution adaptée aux conditions de chacun. Sans cela, Jesús Díaz, 48 ans, marié et père de deux enfants, n’aurait pas de maison. Infirme de la jambe gauche à cause d’une poliomyélite contractée dans son enfance et avec une retraite de 298 Euro, il ne pouvait ni travailler à construire sa propre maison ni payer quelqu’un pour le faire à sa place. La solution a été qu’il a fourni ses journées de travail en surveillant le chantier de nuit. Aujourd’hui il est le fier propriétaire du numéro 52 du quartier Pepe el Gallo. "Je crois qu’on n’apprécie pas à sa juste valeur ce que nous avons ici, si un jour ça venait à nous manquer...", dit-il en montrant sa maison.

Sánchez Gordillo nous sert de guide parmi les maisons des autoconstructeurs.
  On va passer par là, pour aller place Che Guevara.
  À gauche ?
  Évidemment à gauche. Si c’était à droite, on ne lui aurait pas donné ce nom, plaisante-t-il.

Toutes les rues de Marinaleda ont changé de nom en 1979. La rue Général Mola est devenue la rue Boabdil ; celle du Général Sanjurjo, Federico García Lorca ; la place Franco, Salvador Allende... Un militant de Fuerza Nueva (parti franquiste, NdT), offensé, a tiré quelques coups de feu dans le village. Les façades du village sont ornées de slogans et de pancartes proclamant : "Marinaleda en lutte pour la paix", "Éteins la télé, allume ton esprit" ou encore "Je t’aime libre" à l’intérieur du symbole que représente la femme.

Pour comprendre le miracle des maisons à 15 euros, il faut connaître les particularités de la politique municipale, dont la pierre de touche sont les assemblées. Toutes les questions - impôts, logement, emploi - sont soumises au verdict du peuple, qui vote à main levée au cours de la centaine d’assemblées générales qui se tiennent chaque année.

Une grande part de l’économie locale tourne autour de la coopérative populaire, installée dans une ferme de la localité, où sont cultivés et mis en conserve des artichauts, des poivrons et autres légumes. La ferme appartient en réalité au Duc de l’Infantado mais les gens de Marinaleda ont repris son exploitation après des années de grèves et d’occupations.

En tout le revenu par tête dans la localité est en dessous de 7.200 Euro par an et 800 de ses 2.650 habitants touchent le PER, le subside pour les travailleurs agricoles saisonniers et précaires (PER = Plan de Empleo Rural : il s’agit d’un salaire que la Junta de Andalucía [Gouvernement Autonome Andalou] offre aux saisonniers quand ils n’ont pas de travail ; très critiqué par la droite qui considère que le PSOE achète ainsi les votes des pauvres pour se maintenir au pouvoir ; le Parti Populaire n’a jamais gouverné en Andalousie, NdR).

C’est justement cette dépendance des fonds publics qui constitue selon les experts, le point faible de Marinaleda et rendent impossible une exportation de son modèle au reste de l’Espagne. "Il faut regarder les expériences de ce genre avec beaucoup de prudence. Normalement, ce sont des sociétés qui survivent de manière artificielle grâce aux subventions. Leur bien-être est fictif", explique Gregorio Izquierdo, directeur du service des études de l’Institut d’études économiques. "En réalité, c’est le propriétaire originaire du terrain, qui a été exproprié pour une valeur inférieure à celle du marché, qui est en train de subventionner l’acquisition de logements par d’autres personnes."

"Si le modèle ne s’exporte pas, c’est par manque de volonté politique et d’intérêt " rétorque le maire.

  Par Ana María Ortiz Original : www.elmundo.es Site officiel de Marinaleda

Traduit de l’espagnol par Fausto Giudice et révisé par Manuel, membres de Tlaxcala

Cette traduction est en Copyleft pour tout usage non-commercial
Publié le 31 janvier 2007  par Torpedo

 

Vous pouver aller sur Youtube pour voir le maire expliquer.

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11 mars 2010 4 11 /03 /mars /2010 05:21

 

Ce texte emprunté au blog de Jacques Généreux, comme tous les documents qui figureront peu à peu dans la catégorie « Documents » du blog exergue, procède du désir de partager des écrits qui éclairent la réflexion que chacun de nous peut avoir.   

D.Razzo

 

Individu, société et socialisme

Note de Jacques Généreux

(Quelque peu inachevée… pour le plus grand soulagement des lecteurs)

 

 

1. Le sens des mots et la démarche proposée 

 

Avant toute discussion sur le sujet, et pour éviter de dépenser inutilement notre énergie dans des malentendus sur le sens des termes, il convient de décider du champ de discours dans lequel doivent se situer nos débats. S’agit-il du discours ordinaire (sans connotation péjorative, c’est le langage commun de la vie quotidienne), ou bien s’agit-il du discours scientifique et philosophique ? Cette question renvoie à celle-ci : notre travail participe-t-il à une authentique réflexion sur les fondements doctrinaux et l’éventuelle refondation doctrinale du socialisme ? Si tel est le cas, comme je l’espère, nous ne pouvons nous contenter de vérifier à la va-vite notre accord général sur des grands principes sans remonter rigoureusement le fil qui relie ceux-ci à une conception socialiste de l’être humain et de la société. Un exemple entre mille : les ultralibéraux - parfois même sans le savoir à force de ne plus réfléchir sur les sens des termes - sont autant que nous des défenseurs de l’ « égalité » ; on ne peut dès lors saisir le sens de notre opposition pourtant radicale, sans identifier les fondations anthropologiques et philosophiques qui conduisent à des conceptions antinomiques de l’égalité.

Mais nous situer à ce niveau là du discours nous interdit de prendre le terme « individu » au sens du discours ordinaire.  Dans le langage commun, nous employons « individu » pour désigner une personne physique,  « les individus » ce sont « les gens », un « individu » c’est « quelqu’un », c’est « toi » et « moi » distincts du « nous ». C’est là une commodité de langage acceptable pour la vie ordinaire. Mais, au niveau où doit se situer notre réflexion, nous ne pouvons pas ignorer que le concept d’ « individu » désigne une conception très particulière de l’être humain qui a émergé, dans la seule culture occidentale, à partir du XVIIe siècle et a seulement commencé de s’installer dans notre culture populaire depuis quelques décennies. Or, la conception de l’être humain comme « individu » (qui marque la naissance de la pensée moderne) est chargée d’un sens et d’une portée qui sont sans commune mesure avec l’insouciante commodité avec laquelle nous usons du mot « individu ». Si nous devons nous en tenir au sens rigoureux des termes, on ne peut pas affirmer, par exemple : « nous sommes pour l’individu et contre l’individualisme ». C’est en effet contradictoire dans les termes, car le concept d’individu appliqué à l’être humain est constitutif de l’individualisme méthodologique et philosophique. De même, si nous parlons d’autonomie, il convient de ne pas prendre ce terme comme un vague synonyme de liberté ou d’émancipation, mais uniquement pour ce qu’il est : un principe d’autodétermination des normes et des choix de l’être, en lui et par lui seul.

On pourra faire deux objections à cette intransigeance sur le vocabulaire. 1°) Pour être compris par tout le monde, il faut parler comme tout le monde. 2°) Si le concept d’individu est un héritage des Lumières, et si nous sommes les héritiers des Lumières et de tous les socialistes (à commencer par Jaurès), qui n’ont pas hésité à employer le concept d’individu, pourquoi hésiterions-nous à le faire aujourd’hui. La première objection n’est pas sérieuse. Primo, nous discutons entre nous et, à ce stade, la plus grande rigueur s’impose, même si l’on peut ensuite discuter du langage le plus adapté pour faire passer un message. Secundo, rien n’est plus méprisant pour le peuple (et pour la politique) que cette idée saugrenue selon laquelle, pour être entendu de lui, il faudrait parler comme lui.

La seconde objection est en revanche pertinente pour notre débat ; la suite de cette note y répondra. Avant de préciser un peu, voici en très résumé la démarche proposée.

 

Le concept d’ « individu autonome » est une fiction qui fut utile à l’émancipation de l’humanité ; mais rien ne justifie de renoncer à un nouveau progrès qui implique de refonder notre culture dominante sur une conception plus vraie de l’être humain (2. ci-après). Car l’idée d’un « individu autonome » au sens strict, est aussi celle qui fonde directement l’ultralibéralisme et tous les principes qui inspirent les politiques néolibérales/néoconservatrices contemporaines. Et dès lors, faute de s’être émancipés du mythe de l’individu autonome, des travaillistes, des socialistes et  sociaux-démocrates ont fini par défendre des valeurs et des politiques identiques ou à peine différentes de celles des néolibéraux (3.). Je vous propose donc une refondation nécessaire, celle qui nous place vraiment dans l’héritage des Lumières en refusant l’obscurantisme et la crispation sur la pensée dominante, celle encore qui nous relie aux origines du socialisme à la fois anti-individualiste et anti-collectiviste, celle qui met notre discours en phase avec l’état contemporain de la Raison. Il n’y a pas un mauvais individualisme de droite et un bon individualisme de gauche ; il y a deux erreurs théoriques (l’individualisme et le holisme) qui nourrissent deux erreurs (horreurs) politiques (le marchéisme et le collectivisme), qui engendrent deux formes différentes de la même aliénation. L’autre voie, c’est celle du « socialisme méthodologique » (4.). Cela est tout sauf un débat purement sémantique. Le socialisme méthodologique conduit à aborder les questions d’ordre, de droits sociaux, de croissance, de sécurité, d’environnement, etc. selon des principes directeurs qui excluent toute forme de compromis ou de juste milieu centriste avec ceux de la droite contemporaine (5.)

 

 

2. « L’individu autonome » : une fiction qui a fait son temps.

 

Au sens le plus élémentaire et étymologique, l’ « individu » désigne l’ « indivis » : ce qui ne peut plus être divisé, autrement dit, la plus petite unité indépendante concevable dans un ensemble donné. L’indivis est l’unité élémentaire qui constitue un tout en elle-même, parfaitement isolable des autres unités et qui disparaît si l’on porte atteinte à son intégrité. L’individu humain est censé constituer cette unité élémentaire qui « entre en relation » avec les autres individus. Mais le seul « indivis » concevable dans l’humanité met en scène au moins trois personnes (mère-père-enfant) et non une seule. D’innombrables avancées des sciences de l’homme et de la nature nous ont appris qu’un être humain est constitué par et dans la relation aux autres. Notre cerveau est « social »,  notre accès à la station debout est sociale et non pas innée, notre accès à la parole est sociale, la construction de notre personnalité est sociale, notre conscience et notre inconscient sont structurés par le langage et donc par la culture de la société où nous grandissons, etc. Bref, nous sommes tous biologiquement et psychiquement imbriqués les uns dans les autres, dans une chaîne continue de génération en génération. Au sens strict, il n’y a pas d’ « individu humain » : nous sommes inséparables des autres et constitués par eux (en même temps que nous constituons les autres dans une interaction généralisée qui définit la société).

Mais s’il n’y a pas d’individu au sens strict, il n’y a pas d’autonomie au sens strict : celle-ci implique en effet un être soustrait à toute détermination externe de la naissance à la mort. Une telle immunité présuppose un être dont toutes les capacités à déterminer ses pensées, ses choix et ses actes, préexistent et restent à jamais inaltérables par ses relations avec le monde extérieur. Cet être, seul maître de lui-même, doit donc exister avant et hors du monde dans lequel il vit, il doit être l’indivis, l’unité première et inaltérable de l’humanité (comme l’atome est celle de la matière). Pour le bon sens, comme pour n’importe quel scientifique contemporain, cette conception des humains est insensée.

Aux origines de la pensée moderne se trouve pourtant cette erreur anthropologique qui consiste à concevoir l’être hors et indépendamment du lien social, à faire « comme si » l’être humain préexistait à tout autre, avant d’entrer en relation avec les autres.. L’individu moderne naît au XVIIe sous deux versions : le sujet libre et pensant de Descartes (version chrétienne) et l’atome de la physique sociale  de Hobbes (version athée). La voie métaphysique de Descartes débouche sur une conception de la liberté comme « autonomie ». L’être physique, le corps, n’est pas autonome ; il est constitué et déterminé par les autres et les passions naturelles. L’autonomie véritable n’est pensable que pour l’« âme » (qui ne vient pas du monde et des autres, mais de Dieu) ; elle seule peut constituer un centre de pensée indépendant de tout ce qui n’est pas elle, qui ne suit aucune loi (nomia) autre que celle qu’il détermine lui-même.

L’autonomie n’est donc pas pensable sans une origine métaphysique de l’être. Aussi, à la suite de Hobbes, la pensée matérialiste et athée considère qu’il n’y a ni autonomie ni libre-arbitre d’un « sujet » venu d’ailleurs. Voulant construire une science de l’homme aussi scientifique que la physique, Hobbes conçoit l’être humain comme l’« atome » d’une physique sociale. Il n’y a donc ni « sujet », ni « âme » ; il n’y a que des objets, des corps, des « atomes » humains qui sont entièrement soumis aux lois de la nature, comme tous les autres atomes ; l’individu est néanmoins « libre » dans la seule mesure où il est « automoteur » : il décide de ses mouvements physiques (d’où, soit dit en passant, la fascination des ultralibéraux pour la libre circulation, la mobilité, la flexibilité qui sont en réalité pour eux des synonymes de la seule liberté concevable : celle du mouvement).

Ces deux naissances de l’individu (comme sujet libre devant Dieu ou objet physique mobile) ont en commun une conception des êtres hors de tout lien social préexistant à eux. Conception d’où découle directement celle de la société comme contrat entre des individus indépendants.

Si la conception initiale de l’individu moderne est absolument fausse pour la science contemporaine, elle reste éclairante pour notre débat, car elle est d’une grande rigueur logique. Descartes et Hobbes ont au moins le mérite de nous apprendre ceci :

 

1°) s’il n’existe que des corps, nécessairement dépendants des autres corps et des lois de la nature, alors il n’y a pas d’autonomie au sens strict. L’autonomie est la propriété d’un être métaphysique, extra-terrestre (de Dieu et des âmes engendrées par lui). Pour un être physique constitué par ses relations aux autres, l’idée d’autonomie est concevable seulement sous la forme d’une direction, d’une finalité à jamais hors d’atteinte, d’un fantasme qui peuvent nourrir aussi bien un mouvement constructif d’émancipation de l’être, qu’un délire narcissique destructeur.

 

2°) s’il n’existe que des individus, constitués hors de tout lien social préalable, et mus par leur seule pulsion de vie, leur histoire individuelle et collective est entièrement déterminée par une loi naturelle qui les dépasse : la liberté se borne au libre mouvement du corps, elle est liberté d’accomplir la nécessité de la loi naturelle. Seule une autre conception de l’être humain peut ouvrir un espace d’indétermination dans lequel l’action libre des hommes peut contribuer à façonner leurs histoires singulières et l’histoire collective.

 

La pensée originelle de l’individu moderne peut donc nous aider à repenser aujourd’hui l’être humain réel et la liberté réelle. Mais elle a d’abord eu la vertu d’engager une révolution culturelle décisive pour le progrès humain, dans un contexte de soumission absolue des esprits à l’ordre naturel, à la loi divine et à celle de la communauté traditionnelle. Il est probable que, dans ce contexte d’aliénation des esprits et de soumission des « sujets » au pouvoir de l’église et du souverain, il fallait au moins un discours aussi radical que celui des inventeurs de l’« individu » pour bousculer le modèle dominant. Mais si la fiction de « l’individu autonome » a ainsi rempli son office libérateur, elle n’est plus aujourd’hui nécessaire, puisque presque tout le monde se conçoit comme individu qui doit décider de ses propres règles de vie.

 

Le danger ne vient plus désormais d’un monarque ou d’une église interdisant la liberté de pensée et d’action. Il vient au contraire de ce que chacun se concevant comme un « individu autonome » ne sait plus quelle norme collective, extérieure à lui-même, est encore légitime et sensée. Nous ne sommes plus au temps de la soumission des êtres à l’ordre social naturel ou à Dieu, mais au temps du « retournement anthropologique » décrit par Marcel Gauchet : l’homme se retrouve sans dieux, c’est-à-dire sans normes collectives qui transcendent ses désirs propres et dont la légitimité va de soi. Et dans ce monde d’individus qui se croient tous autonomes, les seules règles qui restent admissibles sont celles des contrats entre individu, c’est-à-dire celles de l’échange, celles du marché. L’enjeu politique majeur de la génération qui vient est de refonder la légitimité de normes collectives sans restaurer l’aliénation que constituait l’ordre moral et religieux de la société traditionnelle. Et comment y parvenir, autrement qu’en apprenant à nos soi-disant « individus autonomes » qu’ils ne sont pas vraiment cela mais des êtres sociaux par nature, c’est-à-dire constitués par leurs liens aux autres. Un être social par nature ne s’épanouit lui-même, n’étend sa liberté personnelle, que dans l’approfondissement et l’élargissement de ses relations à autrui. Tel est le seul fondement anthropologique solide sur lequel doit s’appuyer la reconstruction de la légitimité des biens publics et des lois collectives.

Si nous ne sommes pas capables d’opérer cette déconstruction du mythe de l’individu autonome, alors une autre forme de société et une restauration de l’ordre moral archaïque achèveront de se mettre en place : la dissociété des individus en compétition permanente et l’ordre policier et communautariste chers à l’alliance politique contemporaine des néolibéraux et des néo-conservateurs. Parlons d’eux justement. Car le meilleur moyen de saisir la nécessité de rompre avec le mythe individualiste (pour les socialistes) consiste à mettre en évidence l’antinomie radicale entre les conséquences d’une vision individualiste et celles d’une vision socialiste de l’être humain.

 

 

3. Les valeurs de la droite néolibérale et néo-conservatrice sont les filles directes de « l’individu autonome »

 

Si l’être humain est un individu autonome au sens le plus strict alors il s’ensuit une chaîne logique et inéluctable de conséquences qui constituent les piliers fondateurs de l’idéologie ultralibérale ancienne et de l’idéologie néolibérale contemporaine :

1°) L’égoïsme naturel et la compétition naturelle. Un individu constitué en lui, par lui et pour lui, hors de toute interaction sociale n’est mu que par son intérêt propre et en compétition naturelle et radicale avec les autres. La coopération et la solidarité ne peuvent exister pour lui qu’au terme d’un calcule rationnel lui montrant en quoi ces modes de relation sont les plus conformes à son intérêt égoïste.

2°) La responsabilité individuelle. Un individu autonome dans une société libérale est par définition le seul responsable de ce qu’il fait et de la situation personnelle qui en résulte. La société n’est responsable de rien. Et d’ailleurs, comme le disait Margareth Thatcher « la société n’existe pas, il n’y a que des individus » (sans le savoir peut-être elle ne faisait que répéter les mots d’auteurs fondateurs de l’individualisme méthodologique, tels que K. Menger à la fin du XIXe).

3°) L’inégalité naturelle. La condition de chaque être étant le résultat de ses choix responsables, il n’existe aucune inégalité « sociale ». Il n’existe que des « différences » relevant de la liberté et de la responsabilité individuelles ou résultant d’inégalités naturelles de capacité et de talent (dont personne n’est responsable).  Notons que la combinaison des piliers 2° et 3° fondent le rejet des explications sociales de la violence et son traitement par la seule sanction des coupables. Elle fonde aussi toutes les politiques de lutte contre le chômage fondées sur la responsabilisation des chômeurs…

4°) La société est un contrat d’échange entre des individus rationnels.

Pourquoi des individus naturellement déliés et égoïstes acceptent-ils néanmoins de vivre en société en acceptant des règles communes qui entravent leur liberté ? Uniquement en vue d’un profit personnel calculé. Il n’existe de société que parce que des individus autonomes préexistant à celle-ci décident de définir un contrat d’association mutuellement avantageux.

5°) Il n’y a pas de droit social dans contrepartie.

Si la société n’est qu’un contrat rationnel entre égoïstes, personne ne peut prétendre en obtenir quoi que ce soit sans offrir quelque chose en échange. Aucun droit n’est attaché en soi au fait d’en être membre. Les droits comme les marchandises s’acquièrent dans un échange. Donc, entre autres, pas de prestations sociales sans travail d’une quelconque nature.

6°) Le contrat privé et les biens privés sont d’essence supérieure à la loi et aux biens publics

La loi est un mal nécessaire à la réalisation du contrat mutuellement avantageux que constitue la vie en société. Mais elle reste un mal en soi puisqu’elle implique une entrave au libre épanouissement de l’individu. Par extension, les biens publics sont des maux nécessaires (ils impliquent des impôts, des règles, brefs des entraves au libre-arbitre des individus). Le domaine du politique, de la loi, des biens publics est un domaine par défaut, un domaine d’exception : n’y entre que tout ce que les individus souhaitent mais ne peuvent réaliser par l’échange privé. Le progrès social (progrès de la société) consiste donc dans l’extension maximale possible de la sphère des contrats privés et de la libre compétition des individus.

7°) Le progrès, c’est l’abondance matérielle qui dissout les conflits d’intérêts.

Puisque la rivalité naturelle des individus rendent nécessaire un État gendarme coûteux et entravant la liberté individuelle, et puisque les individus naturellement déliés ne cherchent que la satisfaction de leurs désirs propre, le progrès (la finalité d’une « bonne » société) est l’abondance matérielle qui éteindra le conflit et donc l’utilité de l’État gendarme. 

 

Il y a d’autres conséquences que j’aie détaillées dans La Dissociété, mais il faut abréger cette note déjà longue.

L’essentiel est ici de comprendre que ces piliers de l’idéologie et des politiques néolibérales sont indissociables de la conception de l’être humain comme individu autonome (au sens strict). On peut toujours se croire ou se proclamer de gauche, ou du moins opposé au néolibéralisme, mais si on ne rejette pas le fondement anthropologique de ce dernier (l’individu autonome et ses conséquences logiques), on risque fort de reproduire les valeurs et les politiques de la droite néolibérale. Ce risque s’est largement réalisée avec la  « troisième voie » des travaillistes et le « nouveau centre » des sociaux-démocrates allemands (au temps de G. Schröder). Dans ce dernier cas, on ne peut même plus parler de dérive néolibérale. Les écrits de Bodo Hombach (inspirateur théorique de la stratégie du nouveau centre) sont purement et simplement un plaidoyer pour la régulation par le contrat privé et le marché. La dérive est plus subtile, mais non moins réelle, chez Anthony Giddens (théoricien de la troisième voie), quoiqu’il prétende défendre les valeurs éternelles de la gauche en ne transformant que ses moyens d’action. Quand Giddens choisit lui-même le principe qui peut le mieux résumer en quoi consiste la philosophie de la troisième voie il dit que c’est le suivant : « Il n’y a pas de droits sans responsabilité ». Il semble ignorer que c’est quasiment la citation d’un discours de Margareth Thatcher ! Il semble ignorer aussi que ce principe résume également l’anthropologie et la philosophie qui inspire toutes les politiques néolibérales : puisqu’il n’y a pas de société hors des individus qui la compose, l’individu est responsable de tout et un droit n’est que la contrepartie d’un échange. Mais chez les socialistes français aussi, il existe une propension au remplacement de la loi par le contrat ; ou au remplacement de l’explication sociale des inégalités et de la violence par celle de la responsabilité individuelle…

Attention je n’insinue pas et ne pense pas qu’il n’y ait jamais aucune nécessité d’étendre le champ du contrat, ni que toute inégalité ou violence a une cause exclusivement sociale, ni encore que tout un chacun n’est responsable de rien.  Je veux en revanche souligner que si l’on n’est pas capable de fonder de telles assertions sur une conception de l’être humain radicalement différente de celle des néolibéraux, alors :

1°) on risque fort de finir par faire à peu près la même politique qu’eux ;

2°) on ne peut plus faire entendre aux électeurs en quoi le socialisme est opposé au néolibéralisme ;

3°) on contribue à valider la culture individualiste des néolibéraux.

 

Voilà pourquoi je maintiens qu’il faut d’abord repréciser en quoi consiste une conception exacte (et de surcroît socialiste) de l’être humain, qui est nécessairement autre que la fiction moderne de l’individu autonome. Et nous verrons que, logiquement, une conception socialiste de l’être humain débouche sur des principes et des prescriptions politiques exactement inverses à celles des néolibéraux.

 

 

4. Le socialisme méthodologique

 

Comme je l’ai rappelé plus haut, le bon sens de l’observation quotidienne comme les résultats accumulés par les sciences depuis une trentaine d’années, invalident la conception individualiste de l’être humain.

Elle a d’ailleurs été rejetée par la plupart des Lumières, des penseurs libéraux et des penseurs socialistes tout au long des XVIIIe et XIXe siècle. Les libéraux pour la plupart croyaient à la pluralité des aspirations humaines mêlant égoïsme et altruisme, goût pour la compétition et aspiration à la solidarité. Les socialistes ont ensuite initié la critique la plus radicale de l’individualisme. Parfois en exaltant à l’extrême l’altruisme et le solidarisme au mépris de l’épanouissement singulier. Mais le plus souvent en cherchant en fait une troisième voie entre ce qu’on appelle aujourd’hui le holisme et l’individualisme méthodologique, en cherchant la voie qui concilie le progrès collectif de la société, l’égalité et l’épanouissement de la liberté personnelle. Quand Pierre Leroux introduit le terme « socialisme », en 1834, il le définit comme un anti-individualisme. Les fondateurs du socialisme en France n’ont pas cherché à adapter leur doctrine à une donnée que constituerait l’individualisme. Ils ont cherché à fonder leur doctrine sur une conception plus vraie de la nature humaine, plus vraie que la conception individualiste d’être déliés et rivaux par nature. C’est dans cette quête que s’inscrivent assurément le socialisme moral de Malon, le socialisme associationniste de Fournière, le socialisme démocratique de Jaurès. Mais cette recherche n’est pas achevée par eux et sera largement négligée après eux.

Elle n’est pas achevée pour diverses raisons. Certains (comme Malon ou Fournière) ont tendance à surestimer le penchant solidaire et altruiste de l’humanité et à négliger le poids des conflits d’intérêts matériels. Ce qui fondera notamment la critique marxiste des socialismes utopiques, par opposition au socialisme matérialiste et scientifique. Jaurès, en dépit de l’influence de son ami anthropologue Marcel Mauss (auteur du célèbre Essai sur le don) a tendance à considérer que les considérations sur la nature humaine sont d’importance secondaire pour la lutte politique. De plus, en cherchant à sortir de l’alternative individualisme / holisme, les premiers socialistes ont eu la maladresse sémantique d’employer des termes ambigus comme l’ « individualisme social »  (Fournière). Leroux qui est assurément le plus proche de la solution du problème, gâche un peu la force du mot socialisme qu’il a inventé. Au lieu de faire du socialisme la troisième voie entre individualisme et holisme, entre capitalisme sauvage et collectivisme destructeur des libertés, il désigne les deux adversaires comme étant l’ « individualisme absolu » et le « socialisme absolu », indiquant ainsi qu’il existe un bon individualisme mais aussi un mauvais socialisme. Ce qui a été gâché par cette ambiguïté, c’est la possibilité de distinguer clairement une politique et une philosophie fondée sur une conception sociale de l’être humain d’un côté (le socialisme), et l’individualisme de l’autre ; c’est aussi la possibilité de distinguer radicalement le concept de socialisme de celui de collectivisme. Mais le contexte du XIXe siècle n’est pas le nôtre et explique assez largement le choix de Leroux. L’idée d’individu, quoique radicalement fausse, est encore très utile par sa radicalité même, dans une société où les idées de liberté de conscience, de destin personnel, et d’indépendance à l’égard de la communauté sont loin de dominer l’esprit du plus grand nombre. L’individualisme est alors encore perçu comme la contribution positive de la pensée libérale au progrès de l’émancipation ; contribution qu’il s’agit de compléter par d’autres principes de régulation sociale.

Or, encore une fois, nous sommes au XXIe siècle, pas au XIXe. L’individualisme n’est plus une philosophie de la liberté, c’est un manifeste de combat contre le lien social. La fiction de l’individu n’est pas seulement gênante pour l’esprit rigoureux parce qu’elle est rigoureusement fausse. Si c’était le seul ennui, on pourrait s’en accommoder. Une fiction peut-être utile quand elle guide les hommes dans la bonne direction, tout comme certaines règles de navigation aux étoiles sont scientifiquement fausses mais souvent efficaces pour les navigateurs.  La fiction de l’individu est aujourd’hui dangereuse parce qu’un nombre croissant d’être humains prennent cette fiction pour leur réalité et sombrent pour cette raison dans le narcissisme et la dépression (c’est le constat convergent de la clinique psychiatrique contemporaine). Cette fiction est dangereuse parce que les élites au pouvoir tentent désormais d’organiser la société réelle comme si elle était vraie : comme si l’être humain était un individu autonome et donc seul responsable de tout ce qui advient avec toutes les conséquences logiques que j’ai énoncé plus haut. Si un Sarkozy peut sans peine montrer la cohérence de ses politiques avec une conception individualiste de l’être humain, et si, dans le même temps cette conception se trouve ancrée dans la culture commune, alors ses politiques s’en trouvent naturellement légitimées. Et peut-on encore ignorer à quel point la manipulation des satisfactions narcissiques du prétendu « individu » est l’un des ressorts essentiels de l’aliénation des salariés dans les nouvelles méthodes de gestions des « ressources humaines » et d’organisation du travail ?

Bref, nous n’avons plus aucune raison pertinente pour rester dans l’ambiguïté sémantique et dans les distinguos boiteux entre bon individualisme et mauvais individualisme. La fiction de l’individu autonome a fait son temps. Il nous faut emprunter la voie du rejet conjoint et aussi radical du holisme et de l’individualisme, la voie inachevée mais ouverte par les fondateurs du socialisme et que j’ai appelé le « socialisme méthodologique ».

Le socialisme méthodologique est d’abord une méthode d’analyse des faits sociaux fondé sur une conception scientifiquement fondée de l’être humain comme être social constitué biologiquement et psychiquement par ses liens et ses relations aux autres. Non seulement chacun cherche autant à être soi (être lui-même par lui-même et pour lui-même) qu’à « être avec autrui (être avec, par et pour les autres), mais il ne peut contenter l’une de ces deux aspirations sans l’autre. La quête réussie d’épanouissement de soi n’est donc pas le fait d’un individu indépendant des autres, elle est le fait d’un être indissociable des autres en interdépendance radicale avec les autres. Contrairement à l’idée reçue, le « moi » n’est pas d’autant plus fort, d’autant plus capable de libre choix, qu’il est indépendant des autres, il l’est en vérité d’autant plus qu’il est en interdépendance avec un plus grand nombre et une plus grande variété d’autres personnes.

Les conséquences de cette conception socialiste de l’être humain sont logiquement à l’exact opposé des six premières conséquences du concept d’individu autonome.

 

 

5. Les conséquences politiques du socialisme méthodologique

 

1°) Le lien naturel.

Certes l’égoïsme et le goût pour la compétition sont dans la nature humaine. Mais cela n’implique en rien que la compétition soit le mode primordial des relations humaines et que l’enjeu du lien social consiste à trouver les moyens de tenir ensemble des rivaux naturellement déliés. Au contraire, la nature sociale des humains, fait que le lien est premier, c’est lui qui permet à la conscience de soi d’émerger. Le dilemme de l’être singulier comme de la société est donc en réalité exactement inverse de celui qui a dominé la philosophie politique. Il s’agit de savoir comment desserrer les liens naturels (pour ne pas s’y étouffer) sans pour autant détruire des liens qui néanmoins nous constituent. La solution du dilemme passe toujours par la création d’autres liens avec d’autres « autres ».

2°) La responsabilité citoyenne et partagée.

La responsabilité individuelle au sens strict n’existe pas puisque l’individu au sens strict n’existe pas. Aucun « individu » n’est jamais seul responsable ce qu’il est et de ce qu’il fait puisqu’il est constitué par sa relation à son père, sa mère, ses éducateurs, ses voisins, bref à tous les « autres ». Cela n’implique pas que le comportement de l’être est entièrement déterminé par la société (position holiste). Mais cela implique que sa capacité à devenir responsable de ses actes dépend d’abord des conditions et de la société dans laquelle il a grandi. Sa responsabilité est toujours partagée par la société qui ne peut jamais se défausser sur une soi-disant responsabilité individuelle. Quelqu’un a une responsabilité vis-à-vis de la société parce que celle-ci l’a constitué comme l’un de ses membres en commençant par lui consentir des droits sans contrepartie, en le protégeant, en l’éduquant, etc. C’est en ce sens que la responsabilité est citoyenne.

3°) L’inégalité est presque toujours sociale. La condition des personnes ne résulte pas que de leurs choix libres, mais aussi de la façon dont leur être a été construit par la relation aux autres et à la société. En ce sens, toutes les différences qui ne sont pas liées à des préférences personnelles ou à des inégalités naturelles de capacité physiques ou mentales sont des « inégalités sociales ». De plus, la plupart des différences résultant d’une inégalité « naturelle »  sont aussi des inégalités sociales, puisqu’elles dépendent de la volonté et des moyens que la société met à corriger les conséquences d’une inégalité naturelle (on ne peut éviter l’inégalité de capacité d’un handicapé physique et d’un non handicapé, mais leur inégalité de revenu par exemple reste une inégalité sociale).

4°) La société n’est pas un contrat. La société n’est pas l’association rationnelle d’individus indépendants, elle est l’interaction et l’inter-constitution  permanente des êtres humains ; elle préexiste à tout être singulier. La question de l’existence de la société ne se pose donc pas.

5°) Les droits sans contrepartie sont l’essence d’une société humaine.

Puisque la société n’est pas un contrat d’échange, on n’y obtient pas des droits d’abord en échange d’une contrepartie. On n’y jouit d’abord des droits inaliénables et sans contrepartie aucune qui sont attachés au fait d’être un humain (les droits de l’homme). On y jouit ensuite des droits sans contrepartie qui permettent aux enfants de devenir des citoyens responsables.

6°) La loi et les biens publics sont des biens en soi et non des maux nécessaires.

La loi et les biens publics ne sont pas les accessoires coûteux et regrettables du contrat social. Ils sont la forme initiale et naturelle de l’existence en société, bien avant que les biens privés et les contrats n’y soient introduits. Et dans la mesure où pour des êtres sociaux par nature les liens valent souvent mieux que les biens, tout ce qui crée des liens collectifs non aliénant a une forte « valeur ajoutée »… inutile je pense de développer ici les arguments.

7°) Le progrès, ce n’est ni la croissance, ni peut-être le « développement durable », c’est le progrès humain.

Le progrès humain, c’est la conciliation de plus en plus harmonieuse de l’être soi et de l’être avec. Dans la mesure où cela passe par une culture et un système économique dans lesquels les liens valent mieux que l’accumulation croissante des biens, cette conception du progrès fondée sur une conception socialiste de l’être humain dépasse le projet écologique tout en l’incluant.  J’expliquerai de vive voix, si nécessaire,  pour éviter une note de dix pages !

 

De cette réflexion essentiellement théorique, découle aussi des principes directeurs assez précis en ce qui concerne notamment, la lutte contre la délinquance, la lutte contre le chômage, la sécurité sociale, l’éducation, bref tous les sujets qui mettent en cause aujourd’hui la fameuse « responsabilité individuelle »…

 

Amartya Sen a remarquablement montré comment la quasi-totalité des pensées politiques fondent leur conception du bien et du juste sur l’égalité et que toute la question est de savoir : «égalité » de quoi, « égalité » de qui ? (cf. A. Sen, Repenser l’inégalité, 1992, trad. au Seuil, 2000)

Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde, Gallimard, 1985.

Bodo Hombach, Aufbruch-Die Politik der Neuen Mitte, Econ Verlag, 1998

 

Anthony Giddens et Tony Blair, La Troisième voie. Le Renouveau de la social-démocratie (1998), Seuil, 2002.

 

Pierre Leroux, « De l’individualisme et du socialisme », (1834), repris dans La Revue du MAUSS, n°9, premier semestre 1997.

 

Benoît Malon, La Morale sociale, 1898. Eugène Fournière, « L’individualisme social », La Revue socialiste, n°194, février 1901.

 

Voir notamment, Jean-Pierre Lebrun, La perversion ordinaire, Denoël, 2007. Alain Ehrenberg, La Fatigue d’être soi. Dépression et société, Odile Jacob, 1998.

 

Voir notamment Jean-Pierre Durand, La Chaîne invisible. Travailler aujourd’hui : flux tendu et servitude volontaire, Seuil, 2004. 

 

Pour une présentation détaillée du socialisme méthodologique, voir La Dissociété, chap. 4, Seuil, 2006.

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