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23 juin 2011 4 23 /06 /juin /2011 05:32

 

Sont reproduites ci-dessous, in extenso, les 4 dernières pages du dernier chapitre écrit conjointement par Jack Kloppenbourg* et Eric Deibel* du livre collectif : La propriété intellectuelle contre la biodiversité ? Voir l’article : la propriété intellectuelle (1).

 

Permettre la récupération : différentes perspectives

 

L’utilisation de la GPLPG par les paysans, des peuples indigènes et des phytologues progressistes pourrait amorcer l’élaboration et l’établissement d’un réseau alternatif de développement de variétés et de production et d’échange de semences. Etant donné le pouvoir de l’agrobusiness, le caractère coopté et compromis des sciences agricoles publiques et les contraintes de nombre de politiques agricoles nationales, la tâche est ardue. Si un espace de communs protégés basé sur des principes open source peut venir au monde, ses sages-femmes devront être la constellation de mouvements sociaux à l’œuvre dans le monde pour une agriculture juste et durable.

 

Quelles sont les chances de mettre en place un programme GPLPG/BioLinux dans les différentes situations géopolitiques ?

 

C’est probablement dans le sud que les paysans seront les plus réceptifs à l’approche BioLinux et que les arrangements open source pourraient être le plus rapidement mis en place et propagés. Du Mali à l’Inde, en passant par l’Indonésie et la Colombie, les paysans sont parfaitement conscients de la manière avec laquelle la transformation de la sélection des plantes et le secteur industriel des semences  (et des sciences de la vie) ont porté atteinte à leurs intérêts et menacent leur environnement. Nombre d’entre eux se sont organisés pour résister aux tentatives  des STN de répandre les OGM et les DIP pour continuer à sauvegarde les semences, à travailler en faveur des droits des paysans, à créer des banques de gènes communautaires et à poursuivre les traditions d’échange et de développement des variétés traditionnelles. La multiplication des liens entre ces organisations, facilitée par des ONG alliées et les moyens de communication électronique, offre un réseau au travers duquel la compréhension et le développement d’une initiative open source biologique peut être largement et effacement préparée.

 

Les mesures défensives pour empêcher l’agression des sociétés transnationales  seraient complétées par la création d’une plateforme institutionnelle et technique pour le développement de variétés de plantes open source. Il existe déjà nombre de solides programmes participatifs de sélection de plantes qui ont débouché sur des collaborations  productives entre les paysans et les phytologues. Il serait crucial de persuader les agences publiques  d’adopter de leur côté un protocole GPLPG afin de renforcer le développement  de variétés dans le cadre d’un espace de communs partagés. A l’échelle nationale cela impliquerait de se confronter à l’affirmation par l’Etat de la « souveraineté nationale » sur les ressources génétiques et au rôle des services de recherche agricole. A l’échelle internationale, cela impliquerait de pousser les Centres consultatifs pour la recherche  agricole internationale (CGIAR) et le système multilatéral du TIRPGAA en direction de l’Open source.

Si de nombreux paysans seront certainement réceptifs à une approche open source pour les ressources génétiques sur des plantes, les peuples indigènes aussi bien au Sud qu’au Nord, seront probablement plus réservés à cet égard. Bien que la plupart des ressources génétiques de plantes soient largement distribuées, quelques unes sont en fait étroitement, voire exclusivement, associées à certains peuples autochtones. Les peuples indigènes  ont une profonde expérience historique  des différents types de colonialisme  et des multiples formes d’appropriation. Ils sont à raison suspicieux face aux suggestions de personnes extérieures  qui prétendent parle en leur nom ou défendre leurs intérêts. Et en réalité, la mise en œuvre des principes open source  entre les peuples indigènes requière la mise à disposition pour un projet plus large. La différence cruciale est que ce projet n’est pas celui du vieil accès libre au « patrimoine commun », mais d’un espace de communs protégés dont font partie ceux qui sont d’accord de partager, sur une base de réciprocité, aussi bien les ressources que le fruit du travail collectif. Une telle approche devrait être concevable pour les peuples indigènes, puisque, dans une certaine mesure, cela représente rien de moins que la projection de leurs pratiques et engagements dans un contexte social plus large.

 

Est-ce que l’approche BioLinux serait intéressante pour les paysans et les phytologues du Nord ? Avant de répondre à cette question, il faut prendre en considération deux points.

 

D’un côté les acteurs du Nord disposent d’un capitale politique et institutionnel considérable à déployer en faveur de la souveraineté sur les semences. Les conséquences de l’inaction ne peuvent pas être plus évidentes qu’aujourd’hui. Une orientation biologique open source permet au loin une approche rafraîchissante et dynamique.

 

D’un côté les paysans comme les phytologues sont profondément ancrés dans les normes et les pratiques existantes et cette puissante dépendance rend un changement radical peu plausible. Cependant, la reconnaissance croissante du fait qu’ils sont pris au piège dans un marché de semences de plus en plus réduit et contrôlé par les sociétés transnationales, signifie que les paysans pourraient accueillir plutôt l’idée favorablement l’idée de variétés publiques dans le cadre de l’espace des communs protégés si ce projet leur offrait ce dont ils ont besoin et ce qu’ils veulent.

 

Une stratégie qui pourrait au moins partiellement résoudre ces contraintes, serait de concentrer les efforts sur le secteur de l’agriculture biologique. De par sa taille relativement modeste par rapport au marché global des semences, ce secteur n’a pas encore suscité un grand intérêt ou d’importants investissements de la part des principales firmes du secteur privé. Cela signifie que les sélectionneurs, les petites entreprises et les institutions de recherche indépendantes travaillant dans ce domaine ont maintenant un avantage comparatif sur l’industrie conventionnelle dans l’amélioration du matériel génétique et le développement des variétés. Cela signifie aussi qu’ils ont été capables de maintenir un espace scientifique, commercial et génétique relativement autonome qui n’est pas simplement sujet à l’appropriation ou au contrôle par les firmes dominantes.

 

Conclusion

 

Ce qui est en jeu dans la dépossession génétique et épistémologique en cours n’est rien d’autre que le contrôle d’un des moyens de production les plus fondamentaux de l’humanité, à une époque de profonde incertitude et de défis. Il faudra fournir de la nourriture à une population mondiale qui atteindra 9 à 10 milliards en 2050. Comment y parvenir alors que, en conséquence du changement climatique, la biosphère connaît des transformations radicales que nous peinons à comprendre ? Qui prendra les décisions critiques à propos des variétés de plantes à développer dans un monde en rapide évolution ? Seront-ce les PDG de Monsanto, Dupont ou Syngenta en se basant sur les signaux du marché et sur la loi du profit ? Ou un ensemble bien plus large de décideurs qui répondent à des intérêts et des objectifs plus larges, et qui prennent en compte les critères de justice sociale et de durabilité dans la manière avec laquelle ils combinent les gènes des plantes ? La mainmise sur les ressources génétiques et la capacité créative rétrécit l’éventail des options techniques et sociales dont l’humanité dispose à une époque où la créativité et l’ingéniosité sont plus que jamais nécessaires ;

 

Il est bien entendu indispensable de résister partout où il est possible aux agressions du projet libéral. Cependant, la résistance doit être complétée par des actions créatives qui ne sont pas des réactions aux dégâts causés par les sociétés transnationales et le néolibéralisme, mais qui sont des actions offensives, affirmatives, positives et « proactives » en vue de la réappropriation et du maintien d’espaces alternatifs et (relativement) autonomes. L’open source biologique semble offrir des possibilités intéressantes. On ne peut pas dire maintenant si le mouvement open source sera capable de catalyser  des changements dans les relations de propriété capitaliste. Mais un espace pour le changement pourrait être créé en utilisant ces relations. En s’inspirant de la philosophie de l’aïkido, les mécanismes open source pourraient utiliser la structure de l’élan  de la propriété intellectuelle, ainsi que les lois sur les contrats  pour entrainer le système dans des directions surprenantes que les architectes du néolibéralisme n’avaient pas prévues et qui pourraient saper l’hégémonie des sociétés transnationales.

 

Parvenir à la souveraineté sur les semences ne sera pas chose aisée. Un développement simultané et coordonné de concepts et d’applications parmi les paysans, les phytologues, les institutions publiques et la société civile est nécessaire face aux oppositions des Etats et des sociétés transnationales. L’open source biologique n’est pas la panacée mais c’est un outil, un moyen pour lancer un processus. C’est une option plausible et féconde, pour empêcher de nouvelles dépossessions et pour la poursuite d’initiatives concrètes pour une réappropriation réelle d’espaces (relativement) autonomes dans lesquels les pratiques et les idées à fort potentiel transformateur peuvent être mises en action. Comme José Bové le suggérait : « Nous devrions nous asseoir avec celles et ceux qui ont créé des licences Créative Commons et voir si les paysans ne peuvent pas utiliser une approche similaire sur les semences ».

Allons-y, parlons-en !  

 

*Jack Kloppenbourg : professeur de sociologie communautaire à l’université du Wisconsin-Madison aux USA.

*Eric Deibel : docteur de l’université de Vrije au Danemark

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