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17 juin 2017 6 17 /06 /juin /2017 19:57

On est citoyen de droit. Condition nécessaire mais non suffisante.

Voter certes, mais en conscience.

Voter pour qui ? Voter pour quoi ?

Il n’est pas d’éducation populaire, d’éducation à la citoyenneté, sans contenu qui donne à exercer la réflexion, la prise de distance, l’adhésion,…

L’article ci-dessous mérite amplement la lecture.

Exergue

 

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 Source : https://www.vice.com/fr/article/interview-nicolas-framont-frustration-macron-medias-argent?utm_source=vicefrtw

 

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Journaliste engagé, le sociologue de formation revient pour nous sur les acoquinements entre le nouveau président de la République, les médias et les puissances d'argent.

Nicolas Framont enseigne la sociologie à l'université Paris-Sorbonne. Coauteur, avec Thomas Amadieu, du livre Les Français ont de bonnes raisons de ne pas voter (Le Bord de l'eau, 2015), il a fait paraître, en mars, dans la même maison d'édition, Les candidats du système, sociologie du conflit d'intérêts en politique. Développant des enquêtes déjà parues dans la revue Frustration, qu'il codirige, Nicolas Framont livre là un travail précieux pour qui s'intéresse aux élites et à la crise de la démocratie représentative, qui viendra par exemple compléter les travaux des Pinçon-Charlot ou de Jacques Rancière.

Pourquoi le soupçon de corruption qui pèse sur nos élus est-il si fort, alors même que la France en semble relativement exempte (elle se site au 23e rang sur 168 pays, selon l'ONG Transparency) ? Pourquoi semble-t-il encore plus fort au sein des classes populaires et chez les jeunes, qui gonflent massivement, on l'a encore vu lors du premier tour des législatives, les rangs des abstentionnistes ? Pour Framont, c'est simple : plutôt que les traditionnels pots-de-vin, il faut entendre par corruption « l'emprise croissante des puissances de l'argent sur nos destinées collective et individuelles ». Bien plus que dans des cas parfaitement illégaux – comme l'affaire Cahuzac – qui finissent par une condamnation judiciaire, la corruption politique française s'ancre dans des habitudes, dans un « mode de vie, où la fréquentation des grands patrons, des hauts fonctionnaires et des actionnaires est considérablement plus quotidienne que celles des salariés, des employés et des locataires qui composent pourtant majoritairement la population de ce pays ». Nous avons voulu en savoir un peu plus sur la question.

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Bonjour Nicolas. Tu diriges Frustration, une revue de critique sociale indépendante, qui veut contribuer « à une information rigoureuse qui démasque les conséquences des régressions sociales actuellement annoncées et ramène les Valls, Macron, Fillon, Le Pen, etc. aux intérêts qu'ils défendent, ceux des classes les plus aisées ». De fait, tu t'inscris dans la lignée de la presse militante, et nombre de journalistes pourraient te reprocher de ne pas faire tien le principe de « neutralité journalistique ». Que leur réponds-tu ?

 Nicolas Framont : Je ne connais pas plus militants et partisans que les titres comme L'Obs, Challenges ou Le Monde, précisément parce que leur revendication de « sérieux » et de « neutralité » vise en fait à renforcer les points de vue politiques et partisans qu'ils portent. Je ne sais pas si c'est encore le cas, mais lorsque j'étais au lycée, on nous décrivait Le Monde comme « le journal de référence », celui vers lequel il fallait se tourner pour avoir les informations les moins politisées de notre univers médiatique. Il suffit de lire les chroniques économiques d'Arnaud Leparmentier ou les « décryptages » politiques de Françoise Fressoz pour comprendre le mensonge que ce mythe constitue. Le Monde est un tract payant en faveur de l'Europe néolibérale et du régime présidentiel. Une feuille de chou que les militants La République en Marche (LREM) pourraient vendre à la sauvette, dans les marchés, comme le font les communistes avec L'Humanité !

Il faut vraiment dénoncer ce mythe de la « neutralité ». Les journalistes ne sont pas de purs esprits, ils ont une position de classe (« moyenne-supérieure »), des opinions politiques (consciemment ou pas), et plus on monte dans la hiérarchie, plus ils sont politisés. Pas besoin d'être médium pour retrouver certains traits communs à une grande partie de la profession, tels qu'un amour plus grand pour les formations politiques les plus conformes à l'ordre établi (par peur « des extrêmes »), une posture « antifasciste », rarement explicitée, contre le Front national (qui ne va généralement pas plus loin que « le FN, c'est la haine ») et, plus récemment, une détestation viscérale de la France insoumise, de Jean-Luc Mélenchon (décrit comme « agressif et populiste ») et de tout ce qui se situe à gauche de feu le Parti socialiste.

En résumé, le principe de « neutralité journalistique » est un outil qui permet de faire passer pour « scientifique », « objectif » ou « rigoureux » des points de vue socialement, philosophiquement et politiquement situés.

En comparaison de ces médias qui se présentent comme « neutres » pour masquer leur militantisme, Frustration est un titre de presse honnête : dans tous nos articles et chroniques, nous donnons aux lecteurs une visibilité sur le point de vue que nous adoptons sur un sujet, nous disons clairement ce qui nous révolte, nous dégoûte ou nous fait rêver, plutôt que de prétendre à une analyse « objective » de la situation (le genre d'analyse qui, étrangement, pousse toujours à dire que le néolibéralisme est « objectivement » le meilleur système, que le « réalisme » réclame la destruction du Code du travail, etc.).

Enfin, contrairement à la plupart des titres qui érigent la « neutralité » en vertu, nous ne nous sommes pas la voix d'une formation politique ou d'un candidat en particulier. Nous proposons une grille de lecture de la réalité sociale à nos lecteurs, nous dénonçons les hypocrisies et les projets de tel ou tel politique, mais ce n'est pas notre rôle de dire aux gens s'ils doivent voter et pour qui, ou contre quoi ils doivent « faire barrage ». Nous donnons des informations, nous attirons l'attention sur des réalités, nous produisons des argumentaires, mais nous ne pratiquons ni l'injonction ni le chantage, et si, parmi notre rédaction, nos sympathies vont plus facilement vers des formations politiques de transformation sociale, nous ne nous abaisserons jamais à mettre un Mélenchon ou un Poutou en une, accompagné d'un titre dégoulinant d'admiration malsaine et creuse.

Libération, qui titre en une « Faites ce que vous voulez mais votez Macron », ou L'Obs, qui décrit depuis des mois Macron comme le fils de Dieu, font partie de la presse militante. Un militantisme « bourgeoisiste », qui travaille activement et consciemment au maintien des intérêts de la classe supérieure, et qui a fait de la « neutralité » un procédé parmi d'autres (on pensera par exemple à la convocation « d'experts » ou à l'usage d'un vocabulaire qui euphémise la réalité sociale et masque les clivages de classe – le terme « société civile » en est d'ailleurs l'une des dernières trouvailles) pour convaincre les lecteurs des bienfaits universels des politiques de classe qui sont menées depuis plus de trente ans.

En résumé, le principe de « neutralité journalistique » est un outil qui permet de faire passer pour « scientifique », « objectif » ou « rigoureux » des points de vue socialement, philosophiquement et politiquement situés. Le journalisme critique dont nous nous revendiquons ne souscrit pas à ces basses manœuvres.

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Le premier tour des législatives a mis en lumière une abstention forte, record pour ce genre de scrutin, à plus de 51 %, ainsi qu'une vague LREM, dont 400 à 450 candidats pourraient devenir députés. Comment analyses-tu ces résultats ? Quels sont, selon toi, les risques d'une Assemblée nationale bleu Macron ?

 On savait depuis longtemps que la Ve République était un système totalement déconnant sur le plan démocratique, mais en l'espèce, on atteint des sommets. Des députés vont pouvoir se prétendre « représentants de la Nation » en ayant été choisis par moins de 15% des inscrits de leur circonscription. C'est totalement absurde ! D'ailleurs, quand on voit le profil des votants – c'est-à-dire ceux qui ne sont pas sortis entièrement dégoûtés de la séance « Faites ce que vous voulez mais votez Macron » ou bien ceux qui adorent la période que nous vivons parce qu'elle va alléger leur impôt de solidarité sur la fortune (ISF) et leur impôt sur les sociétés – on réalise que notre Parlement est issu d'un scrutin censitaire de fait : les plus riches et les plus diplômés ont beaucoup plus voté que les ouvriers et les employés, qui se sont retirés de la mascarade à laquelle on leur demande, tous les cinq ans, « par civisme », de participer.

Cette élection est absurde car elle intervient en pleine période «d'état de grâce », qui n'a rien à voir avec une quelconque ferveur populaire mais qui est simplement le laps de temps pendant lequel les médias dominants s'autorisent une propagande décomplexée en faveur du président de la République. Selon eux, Emmanuel Macron est tout à la fois « Celui qui a sauvé le climat », « Celui qui a réhabilité la France sur la scène internationale » (ce domaine de la politique où l'on mesure la force d'un pays à la poigne virile de son président et à la taille de son avion), « celui qui est "le patron" », qui est beau, qui sent bon, qui parle bien anglais... Aucune des conditions minimales d'un débat démocratique équitable n'est réunie mais toute la presse s'en moque parce que c'est « l'état de grâce », et que tout est permis. Lee carnaval des éditocrates, en quelque sorte.

Alain Juppé et tout un tas de gens comme lui veulent depuis longtemps une sorte de grand parti « raisonnable » (qui signifie, évidemment, « libéral »), qui s'opposerait aux « extrêmes ». On y est, bravo !

En attendant, l'état de grâce médiatique se transforme en état de monopole parlementaire pour le Président. Ceci dit, personnellement, ça ne m'inquiète pas plus que ça. La « vague LREM » n'est que l'explicitation d'un état de fait qui existe depuis plus de dix ans au Parlement : 80% des députés défendent les mêmes politiques, et ce n'est pas parce qu'on les voit se hurler dessus les mercredis après-midi qu'ils ne sont pas profondément d'accord sur le destin du pays. Réduire la dépense publique, flexibiliser le Code du travail et renforcer les traités européens sont des projets qui réunissaient depuis longtemps la droite et la « gauche ». Il n'y a bien qu'au moment du débat sur le mariage pour tous que l'Hémicycle semblait réellement clivé, mais nous avons vu ces derniers mois qu'après avoir crié à la destruction de la famille, de la morale et de la vertu, les députés Les Républicains ont lâché l'affaire – ce qui montre que leur opposition à la loi Taubira était purement électoraliste, visant à contenter les familles catholiques des beaux quartiers qui leur assurent leurs sièges. Qu'on ait une fausse opposition ou un parti unique qui fait la synthèse, le résultat est le même : le Parlement français votera des lois antisociales et validera des politiques de classe.

La « vague en Marche ! » donne de la visibilité à cet état de fait, et contribue, je l'espère, à la décrédibilisation de la classe politique dominante, en éliminant les fausses oppositions qui la maintenaient au pouvoir. Après un mandat de droite, on vote pour la gauche ; après avoir été déçu par la gauche, on vote pour la droite ; et après avoir été dégoûté par le grand parti en marche, pour qui votera-t-on ? C'est sans doute à ce moment-là que notre horizon politique s'ouvrira, vers le meilleur ou vers le pire.

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Les deux derniers scrutins nationaux donnent à voir de nombreux bouleversements : les deux principaux partis de gouvernement évincés du second tour de la présidentielle, un PS aux abois, une droite en difficulté dont on ne sait pas vraiment si elle sera dans la majorité ou dans l'opposition, une France insoumise qui a su se faire entendre avec Jean-Luc Mélenchon mais éprouve plus de difficultés à l'échelon local… Assiste-t-on à une recomposition du paysage politique ? Emmanuel Macron symbolise-t-il le « milieu de l'omelette » libérale telle que l'imaginait Alain Juppé ?
Absolument. Alain Juppé et tout un tas de gens comme lui veulent depuis longtemps une sorte de grand parti « raisonnable » (qui signifie, évidemment, « libéral »), qui s'opposerait aux « extrêmes ». On y est, bravo ! Mais, pour filer la métaphore, il est dangereux de mettre tous ses œufs dans le même panier et, lorsque les Français seront dégoûtés par ce milieu d'omelette, les partisans de l'ordre établi n'auront plus d'autres avatars de leur politique frelatée à leur offrir.

À la gauche de l'omelette, la France insoumise est libérée du boulet PS, ce puissant barrage aux bouillonnements de la gauche radicale, ce grand frère socialiste qui ramenait régulièrement sous son aile les partisans d'une politique antilibérale ou anticapitaliste, grâce à la magie de ce label « gauche », qu'il s'est pourtant acharné à vider de toute substance. Mais ça, c'est terminé. Le PS est laminé, il rassemble un bataillon de futurs députés qui ont sans doute loupé le coche de l'investiture En Marche !, qui ne savent plus bien ce qu'ils font là, et n'incarnent absolument aucun fond programmatique – le programme de Benoît Hamon ayant été jeté aux oubliettes dès le lendemain de la présidentielle.

Par conséquent, la France insoumise a toute autonomie pour recomposer quelque chose qui ressemblerait à la gauche que les moins de 30 ans n'ont jamais connue : un courant politique qui assume la division de la société en classes, qui refuse les raisonnements technocratiques du néolibéralisme, qui veut étendre la démocratie, réduire le libre-échange et limiter les formes capitalistiques d'échanges au profit de systèmes humainement et écologiquement viables.

L'atout majeur, selon moi, pour la mise en œuvre d'un tel projet politique de transformation de la société, ce n'est pas seulement les 19.5 % de Mélenchon à la présidentielle, mais la composition sociale de ces 19.5 %. Pour la première fois depuis des décennies, nous avons affaire à un vote de classe. Pendant tout un temps, les idées de gauche radicale étaient, pour faire vite, le domaine réservé d'une petite portion de profs et d'intellectuels déclassés. Depuis la campagne présidentielle, des ouvriers et des employés s'identifient à une telle politique. Et ce, contre toute attente de la classe bourgeoise, qui se réjouissait clairement de voir que les ouvriers votaient pour Marine Le Pen (et que, par conséquent, on pouvait pleinement les mépriser sans complexe, puisque ce sont des graines de fascistes). Eh bien non : la FI a réussi à restaurer un vote de classe en sa faveur, et même si une part importante des classes populaires continue de voter Le Pen, le schéma rêvé de la bourgeoisie – France d'en haut « progressiste » versus France d'en bas « fermée d'esprit » – n'est plus d'actualité.

Ceci étant dit, il faudra observer le devenir de la FI. Et si, par volonté d'accéder au pouvoir, elle se « mitterrandisait » en acceptant de se fondre dans un cadre Ve République et européen ? Et si l'obtention de députés faisait pousser en son sein une petite caste dirigeante grisée par les ors de la République et de plus en plus séduite par les accords d'appareil et le clientélisme de bon aloi ? J'ai tendance à penser qu'un tel atout pour l'avenir ne doit surtout pas être laissé dans un nombre réduit de mains, et j'espère que le mouvement insoumis va gonfler en nombre et en diversité, et ne pas trop se reposer sur une élite qui, l'histoire nous l'a montré, tend bien souvent à perdre de vue la fin ultime de son combat au profit de sa propre survie.

 

Avant le premier tour des législatives, Libération dévoilait un document du ministère du Travail, annonçant les « pistes radicales de réforme » du droit du travail envisagées par le cabinet de Muriel Pénicaud. Que prépare le gouvernement, selon toi ?

 Ni plus ni moins que la lutte finale de la bourgeoisie française, le tournant politique et social qu'elle réclame depuis plusieurs décennies, dont elle a franchi plusieurs étapes grâce à Sarkozy et Hollande mais dont le stade ultime pourrait bien être décroché par Macron : « défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance » comme l'a avoué Denis Kessler, influent financier et idéologue, en 2007. Ce programme du CNR – issu d'un compromis entre les résistances communiste et gaulliste qui s'étaient mises d'accord pour mettre au pas les « grandes féodalités économiques » qui avaient mené le pays à la défaite et activement collaboré avec les nazis – avait dessiné les lignes d'une authentique démocratie politique ET sociale, où le travailleur n'était plus soumis à l'arbitraire patronal, et où le régime capitaliste ne dictait plus le destin d'un pays tout entier. Ce programme est un symbole, et ce qui l'a précédé et ce qui l'a suivi en ce qui concerne les conquêtes sociales du peuple français face à sa bourgeoisie est précisément ce que notre classe dominante veut détruire pour de bon, car cela entrave l'accumulation de ses profits.

Les « pistes radicales de réforme » du gouvernement ne sont pas de simples mesures de « réduction du coût du travail », à visée purement économique. Ce sont des mesures de division et d'atomisation des salariés par la destruction des dernières formes de solidarité qui pouvaient exister entre eux. L'objectif de ces réformes est de faire en sorte que chaque travailleur soit seul, totalement seul, face à son employeur. Lorsqu'il sera confronté à lui, il ne pourra plus invoquer sa convention collective et encore moins le Code du travail. Il ne pourra plus appeler à la rescousse son délégué syndical, car on sait désormais que le gouvernement compte fusionner les instances de représentation du personnel (comité d'entreprise, comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail et délégués du personnel) en une seule, sous prétexte de « simplifier » les rapports au sein de l'entreprise. En conséquence, au lieu d'avoir autour d'eux plusieurs forces représentatives autonomes, le chef d'entreprise et son staff n'auront qu'un seul type, qu'ils vont pouvoir cuisiner dans une salle de réunion pour le faire craquer, comme les chefs d'État européens l'ont fait avec Alexis Tsipras. Le salarié ne pourra également plus compter sur le Droit en cas de licenciement, car il aura « négocié » dès son embauche un contrat où les clauses de licenciement seront préalablement définies. Je mets quiconque ayant obtenu son premier CDI au défi de me soutenir qu'au moment où il l'a signé, il était en position de chipoter sur les détails de son contrat. C'est tout bonnement impossible, et nous allons tous signer individuellement notre propre soumission aux désirs de nos maîtres. C'est ce que Macron appelle la « république contractuelle » : un monde où l'on fait croire aux gens qu'ils sont à égalité avec ceux qui les dominent, et que tout peut se négocier dans la confiance car « on est tous dans la même équipe ».

Cette organisation de la solitude du travailleur vise à briser la solidarité de classe qui subsiste partout dans le pays et qui empêche les patrons et les actionnaires d'agir comme bon leur semble. C'est cette solidarité qui entraîne des blocages d'usine quand ils veulent délocaliser dans des pays sans Code du travail, ou des recours à l'inspection du travail en cas de harcèlement ; c'est elle qui crée la désapprobation quand un chef se comporte mal. Tout ça, les riches n'en veulent plus. Ils rêvent du prolétariat à la tâche du XIXe siècle, licenciable à tout moment, à l'image des travailleurs ubérisés qui peuvent être « déconnectés » de leur plate-forme s'ils ne sourient pas assez aux clients urbains qu'ils livrent en bouffe japonaise ou qu'ils reconduisent chez eux après une soirée.

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En mai 2016, on estimait que trois Français sur quatre étaient opposés au projet de loi Travail, porté par Myriam El Khomri. Aujourd'hui, Emmanuel Macron a largement été élu président et l'Assemblée nationale devrait être largement aux couleurs de LREM. Le consensus libéral s'est-il imposé ?

Pas du tout. Bien que les médias entretiennent un climat de pâmoison collective, quasiment masturbatoire, à l'égard du chef de l'État et des valeurs qu'il incarne, la population française reste hermétique au charme néolibéral du Président. Les sondeurs sont bien embarrassés par le manque de ferveur des Français : en plein état de grâce, ça la fout mal. Alors, on crée artificiellement de l'enthousiasme, à coups de micros-trottoirs dans des quartiers remplis de cadres dynamiques et de retraités fortunés, on bidonne les résultats de sondages en montrant le verre à moitié plein. Dans les faits, on est loin, très loin, et je dirais, encore plus loin qu'avant, du consensus libéral.

En 2007, Sarkozy avait vraiment fait vibrer les foules avec son « travailler plus pour gagner plus ». Ses meetings regorgeaient de jeunes gens déshérités qui pensaient qu'avec Sarko, ils allaient pouvoir monter leur boîte. Mais la crise financière est passée par là, mettant en scène la capacité de la bourgeoisie à oublier le libéralisme dès qu'il s'agit de sauver sa peau (cf. les milliards d'euros d'argent public qui ont servi à renflouer les banques), et le statut d'autoentrepreneur a été créé, plongeant des milliers de « dynamiques créateurs d'entreprise » dans la précarité et la solitude. Les mythes libéraux ne fonctionnent plus, les start-ups ne font plus rêver, et malgré tous les discours qui, de Macron à Hamon, prétendent que les Français rêvent de changer de métier tous les mois et de « monter des projets », la grande majorité des 15-30 ans aimeraient devenir fonctionnaires. Et pour cause : la plupart des gens apprennent vite que, sauf pour les héritiers, la création d'entreprise est un gouffre mental et financier, que la vie « précaire mais créative » n'a rien du rêve californien, que l'insécurité financière plombe la santé, la vie de couple, la vie de famille, la vie tout court.

Les gens savent aussi à qui profite ces fumisteries : en 2010, un sondage montrait que 77% des Français estimaient que la croissance ne profitait « qu'à une minorité ». 77% ! Quel contraste avec nos médias dominants qui ne jurent que par les bienfaits de la croissance !

Pour que la démocratie représentative fonctionne, il faut sortir de la croyance selon laquelle un député, parce qu'il nous le promettrait et qu'il aurait une bonne poignée de main sur les marchés, serait capable de représenter les intérêts de tout le monde, dans une société où des classes sociales ont des intérêts divergents.

Enfin, rappelons qu'à la présidentielle, 24 % des votants ont choisi Macron mais qu'une grande partie d'entre eux, selon les sondages, ne l'ont pas fait pour son programme. Cela signifie que le rêve libéral du « projet » macroniste doit parler à 15 %, grand maximum, de la population. Et c'est précisément la proportion des inscrits qui ont voté LREM aux législatives.

Si des politiques libérales continuent de s'imposer, ce n'est donc clairement pas grâce à l'adhésion qu'elle recueille dans la population, mais pour la ferveur qu'elle suscite chez notre oligarchie, qui tient pour l'instant les rênes de nos modes de représentation politique et d'expression médiatique.

Dans l'édito du dernier numéro de Frustration, nous estimons, à propos de ce libéralisme au forceps qu'incarne Macron, qu'il n'en a « plus pour longtemps ». Pas parce que nous sommes devins, mais parce que nous estimons que paradoxalement, jamais l'adhésion au néolibéralisme n'a été aussi faible dans notre histoire récente. Et qu'une fenêtre de tir se présente pour ceux qui, comme nous, veulent en finir avec ses logiques.

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Dans ton essai, Les candidats du système, sociologie du conflit d'intérêts en politique, tu évoques le scandale de Panama, qui éclaboussa 104 parlementaires à la fin du XIXe siècle, puis tu dresses le constat que « le soupçon de corruption qui pèse sur nos élus n'a jamais été aussi fort ». Le ver du conflit d'intérêts était-il dans le fruit de la démocratie représentative dès son origine ? Comment sortir de l'impasse ?

Je voulais effectivement montrer que, depuis le début de la démocratie représentative, le risque du conflit d'intérêts est là, et que, par conséquent, la « défiance envers la classe politique » que nos éditorialistes nous décrivent comme pathologique est en réalité très saine. Le jour où 100 % des Français auront pleinement confiance en leurs représentants, nous serons en régime totalitaire. Mais ce n'est pas pour autant satisfaisant.

À l'image du parlement En Marche !, notre représentation politique est quasi entièrement monopolisée par des membres de la classe bourgeoise, zélés défenseurs de ces mêmes grandes banques et assurances. Attention, ça ne veut pas dire qu'ils sont des « marionnettes » de la finance : ils sont des membres d'une classe sociale et partagent les intérêts de cette classe-là.

Si je prenais cet exemple du scandale de Panama, c'est qu'il s'agit d'une forme de corruption explicite et juridiquement qualifiable. De nos jours, à l'exception des cas des gros bonnets comme Balkany, Cahuzac ou Dassault, notre classe politique est corrompue mais de façon plus implicite et clairement difficile à décrire en termes juridiques. Il s'agit d'une corruption sociologique, qui passe par l'appartenance et la sympathie pour une classe sociale bien délimitée, la grande bourgeoisie, et par la fréquentation assidue de son monde (extrêmement structuré par des clubs, cercles, grandes écoles et lieux de résidence exclusifs). Nul pot-de-vin dans l'affaire, mais des liens affectifs, parfois familiaux, des liens amicaux et professionnels, des renvois d'ascenseur, des petits coups de main. À l'extrême, ça donne la fête du Fouquet's, où Sarkozy avait réuni ses amis grands patrons. Mais, de façon plus insidieuse, c'est la présidence Hollande, qui a été incapable de prendre la moindre mesure contraignante envers notre système financier, probablement parce qu'une bonne partie de sa technostructure ministérielle était composée de gens qui ont ensuite poursuivi leur carrière auprès de grandes banques et assurances.

À l'image du parlement En Marche !, notre représentation politique est quasi entièrement monopolisée par des membres de la classe bourgeoise, zélés défenseurs de ces mêmes grandes banques et assurances. Attention, ça ne veut pas dire qu'ils sont des « marionnettes » de la finance : ils sont des membres d'une classe sociale et partagent les intérêts de cette classe-là. Il est dur pour les membres du peuple (j'entends par-là ceux qui ne font pas partie de la classe dominante) de s'en rendre compte, car ils sont dépourvus de conscience de classe, et se sentent plus « citoyens » que « prolétaires » ou « petits-bourgeois ». Mais les bourgeois se sentent bourgeois, ils marchent bourgeois, ils mangent bourgeois et surtout, ils pensent bourgeois. Donc, quand un député défend une fiscalité favorable aux résidences secondaires par exemple, il n'est pas mesquinement en train de penser à la sienne, et il n'est pas en train d'exécuter la consigne d'un puissant financier qui fait pression sur lui. Il fait simplement corps avec les intérêts de sa classe sociale, dont la résidence secondaire est un accessoire indispensable, et la fiscalité une profonde injustice : ces gens sont persuadés que c'est grâce à eux que ce pays tourne, ils s'en sentent à la fois propriétaires et protecteurs, et vivent comme une profonde injustice les contraintes fiscales et sociales que nos aînés leur ont arrachées à coups de lutte sociale et de mesure politique.

Car il faut aussi se dire que notre représentation politique n'a pas toujours été l'apanage de la classe bourgeoise. Sinon, soyez sûrs que la condition sociale de la majorité du peuple français n'aurait guère progressé depuis Germinal. Il fut un temps, qui semble bien loin, où l'on comptait 18 % d'ouvriers à l'Assemblée nationale, où le ministre du Travail, un ouvrier-ajusteur, a mis au point un des systèmes de protection sociale les plus avancés du monde : il s'agit d'Ambroise Croizat, initiateur de la Sécurité sociale.

En résumé, pour que la démocratie représentative fonctionne, il faut sortir de la croyance selon laquelle un député, parce qu'il nous le promettrait et qu'il aurait une bonne poignée de main sur les marchés, serait capable de représenter les intérêts de tout le monde, dans une société où des classes sociales ont des intérêts divergents. Ambroise Croizat n'a pas agi « dans l'intérêt de tous » : la grande bourgeoisie se foutait pas mal d'avoir une sécurité sociale, elle avait déjà de bons médecins, de bonnes cliniques et les moyens de les payer. Il agissait dans les intérêts des membres des classes moyennes et populaires, qui constituaient et constituent toujours la majorité de la population. Et si plus aucun d'entre eux n'est représenté au Parlement, leurs intérêts seront totalement mis de côté.

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À la fin de ton essai, dans une partie intitulée « L'implication dans les campagnes électorales : comment la grande bourgeoisie dessine le candidat de ses rêves », tu mets en lumière les relations entre les puissances d'argent et les candidats aux fonctions politiques. Ainsi, Henri de la Croix de Castries, patron d'Axa et directeur de l'Institut Montaigne, aurait financé la campagne de Hollande en 2012 et celle de Fillon à la primaire en 2016. Ainsi, de généreux donateurs ont aidé au financement de la campagne d'Emmanuel Macron. En dénonçant cette « forme de manipulation a priori de la décision publique : celle qui consiste à s'impliquer dans une campagne électorale afin de faire gagner son propre candidat », ne tombes-tu pas dans un certain complotisme ? Penses-tu vraiment que la finance décide de qui est élu et de qui ne l'est pas ?

Je pense que le terme de « finance » est source d'ambiguïté et déforme la réalité. Le chercheur belge Geoffrey Geuens montre bien, dans un livre vraiment très intéressant intitulé La finance imaginaire, que « la finance » est un signifiant un peu vide qui permet aux politiques de créer une sorte d'ennemi imaginaire, désincarné et qui ne pointe personne. On pense au fameux « mon ennemi, c'est la finance » de Hollande, alors que son équipe de campagne était régulièrement en discussion avec la Fédération bancaire française, le lobby des géants du secteur. Je préfère parler d'une classe supérieure, qui est à la tête de l'économie capitaliste, et dont un des secteurs les plus puissants du moment est la finance.

C'est cette classe supérieure qui s'active, en période électorale, pour aider le candidat le plus favorable à ses intérêts à triompher. Elle dispose de plusieurs moyens pour soutenir sa campagne, et l'analyse du cas Macron permet de les lister. D'abord, elle lui met à disposition ses journaux. C'est assez clair avec le groupe Le monde libre, repris en main par le trio Pigasse (finance), Niel (numérique) et Bergé (industrie du luxe), qui a poussé ses journaux à une rapide conversion macroniste, en éliminant les éléments récalcitrants, comme Aude Lancelin – qui a eu le mauvais goût, en 2016, de donner un peu trop de crédit au mouvement contre la loi Travail dans L'Obs. Mais comme je le disais au début de l'interview, et comme le montre bien Alain Accardo dans l'interview que vous avez publiée ici même, on voit bien que les journalistes de L'Obs ou du Monde n'ont pas besoin de recevoir un coup de fil de leurs actionnaires pour disserter amoureusement sur le charme du candidat Macron : ils adhèrent personnellement à ses valeurs.

Il faut bien comprendre que, sans « gros donateurs » (ceux qui signent un chèque de plus de 5000 €), Macron n'aurait jamais pu rassembler aussi vite l'argent nécessaire à une campagne électorale d'envergure, car son principal atout était d'être « hors parti », ce qui complique forcément le bouclage d'un budget.

Le deuxième levier, et pas des moindres, est l'organisation de levées de fonds. Contrairement à Benoît Hamon, je ne pense pas que l'identité des donateurs soit déterminante dans l'affaire : la loi limite le montant d'un don à 7500 € par personne et par an, et les « Macron leaks » ont montré que l'équipe de campagne avait été très scrupuleuse en matière de respect de la loi. Il n'existe donc pas « d'actionnaire majoritaire » de la campagne de Macron, d'homme ou de femme qui aurait contribué à lui ou elle seule à son succès. En revanche, il existe des têtes de réseau, ceux qui ont organisé des petits-déjeuners, déjeuners ou dîners qui, par accumulation de convives, ont pu permettre de réunir en peu de temps de grosses sommes (on parle de centaines de milliers d'euros d'un seul coup). Or, ces « gentils organisateurs » sont des membres éminents de fractions de la bourgeoisie qui ne soutiennent pas Macron pour la beauté du geste. On peut identifier plusieurs sphères : la première est celle des patrons de la « French Tech », un label hype promu par Macron lorsqu'il était à Bercy et qui rassemble les patrons français du numérique qui sont basés à Londres et prennent régulièrement l'Eurostar pour bénéficier de la fiscalité confortable du Royaume-Uni. Dans leur cas, la tête de pont était Albin Serviant, patron d'Appartager.com et fondateur d'un club sélect de patrons français londoniens. Cette clique d'exilés fiscaux (car c'est ce dont il s'agit, en définitive, même si c'est un exil parfaitement légal) attend peut-être un petit geste en faveur de leurs profits en France ? Une deuxième mine d'or a été montée à Bruxelles, dans la banlieue chic d'Uccle, où vivent de nombreux patrons français qui n'aiment pas trop l'ISF et sont donc venus goûter aux charmes de la fiscalité belge. Le patron de Celio, Marc Grosman (qui, vu sa fortune, ne s'habille sans doute pas chez Celio), a par exemple organisé un dîner « pour Emmanuel ». Là encore, on doit s'interroger sur l'intérêt de donner pour Macron, quand on est un riche Français amateur de fiscalité frontalière. La volonté du candidat Macron d'exclure le patrimoine financier du calcul de l'ISF y est certainement pour quelque chose, et nul besoin d'être Navarro pour arriver à une telle conclusion. Il y a eu d'autres dîners, notamment à New York, à l'initiative et avec le carnet d'adresses de Christian Déséglise, directeur chez HSBC, ou plus simplement à Paris, avec le concours de Guillaume Rambourg, un « gérant-star » de hedge funds, probablement séduit par la volonté de Macron de poursuivre le mouvement de dérégulation du secteur financier.

Il faut bien comprendre que, sans « gros donateurs » (ceux qui signent un chèque de plus de 5000 €), Macron n'aurait jamais pu rassembler aussi vite l'argent nécessaire à une campagne électorale d'envergure, car son principal atout était d'être « hors parti », ce qui complique forcément le bouclage d'un budget. En mars, ces gros dons constituaient 45 % de la totalité des dons reçus.

Enfin, le dernier levier est l'implication directe dans les campagnes électorales, par l'envoi de gros bras de la finance et de l'industrie. Jean-Pisani Ferry, présenté par les médias comme un sérieux et austère économiste, est un membre influent de think tanks libéraux comme Bruegel ou le Cercle des économistes. En rejoignant l'équipe de campagne de Macron, il est devenu une caution scientifique tout en étant un idéologue bourgeois de pointe. Bernard Mourad, bras droit de Patrick Drahi, a également été envoyé en renfort, tandis que l'industrie pharmaceutique était représentée par le frère de Bernard, Jean-Jacques, qui a fini par se retirer quand la presse a révélé ses missions pour les laboratoires Servier.

Toutes ces interventions ne constituent pas un « complot » et ne ressemblent en rien à un imaginaire fait de réunions secrètes et de poignées de main furtives. Tout ceci s'est déroulé au grand jour, dans l'univers lambrissé de la bourgeoisie française, et dans le respect de nos lois. Mais il n'en demeure pas moins qu'au bout de ces logiques sociologiques, nous obtenons un putsch républicain. Cependant, quand on voit qu'après un tel déballage de moyens financiers et humains, Macron n'a fait « que » 24%, l'idée selon laquelle il est la dernière chance d'une oligarchie à bout de souffle apparaît comme une évidence.

Dans ton essai, Les candidats du système, sociologie du conflit d'intérêts en politique, tu évoques le scandale de Panama, qui éclaboussa 104 parlementaires à la fin du XIXe siècle, puis tu dresses le constat que « le soupçon de corruption qui pèse sur nos élus n'a jamais été aussi fort ». Le ver du conflit d'intérêts était-il dans le fruit de la démocratie représentative dès son origine ? Comment sortir de l'impasse ?

Je voulais effectivement montrer que, depuis le début de la démocratie représentative, le risque du conflit d'intérêts est là, et que, par conséquent, la « défiance envers la classe politique » que nos éditorialistes nous décrivent comme pathologique est en réalité très saine. Le jour où 100 % des Français auront pleinement confiance en leurs représentants, nous serons en régime totalitaire. Mais ce n'est pas pour autant satisfaisant.

À l'image du parlement En Marche !, notre représentation politique est quasi entièrement monopolisée par des membres de la classe bourgeoise, zélés défenseurs de ces mêmes grandes banques et assurances. Attention, ça ne veut pas dire qu'ils sont des « marionnettes » de la finance : ils sont des membres d'une classe sociale et partagent les intérêts de cette classe-là.

Si je prenais cet exemple du scandale de Panama, c'est qu'il s'agit d'une forme de corruption explicite et juridiquement qualifiable. De nos jours, à l'exception des cas des gros bonnets comme Balkany, Cahuzac ou Dassault, notre classe politique est corrompue mais de façon plus implicite et clairement difficile à décrire en termes juridiques. Il s'agit d'une corruption sociologique, qui passe par l'appartenance et la sympathie pour une classe sociale bien délimitée, la grande bourgeoisie, et par la fréquentation assidue de son monde (extrêmement structuré par des clubs, cercles, grandes écoles et lieux de résidence exclusifs). Nul pot-de-vin dans l'affaire, mais des liens affectifs, parfois familiaux, des liens amicaux et professionnels, des renvois d'ascenseur, des petits coups de main. À l'extrême, ça donne la fête du Fouquet's, où Sarkozy avait réuni ses amis grands patrons. Mais, de façon plus insidieuse, c'est la présidence Hollande, qui a été incapable de prendre la moindre mesure contraignante envers notre système financier, probablement parce qu'une bonne partie de sa technostructure ministérielle était composée de gens qui ont ensuite poursuivi leur carrière auprès de grandes banques et assurances.

À l'image du parlement En Marche !, notre représentation politique est quasi entièrement monopolisée par des membres de la classe bourgeoise, zélés défenseurs de ces mêmes grandes banques et assurances. Attention, ça ne veut pas dire qu'ils sont des « marionnettes » de la finance : ils sont des membres d'une classe sociale et partagent les intérêts de cette classe-là. Il est dur pour les membres du peuple (j'entends par-là ceux qui ne font pas partie de la classe dominante) de s'en rendre compte, car ils sont dépourvus de conscience de classe, et se sentent plus « citoyens » que « prolétaires » ou « petits-bourgeois ». Mais les bourgeois se sentent bourgeois, ils marchent bourgeois, ils mangent bourgeois et surtout, ils pensent bourgeois. Donc, quand un député défend une fiscalité favorable aux résidences secondaires par exemple, il n'est pas mesquinement en train de penser à la sienne, et il n'est pas en train d'exécuter la consigne d'un puissant financier qui fait pression sur lui. Il fait simplement corps avec les intérêts de sa classe sociale, dont la résidence secondaire est un accessoire indispensable, et la fiscalité une profonde injustice : ces gens sont persuadés que c'est grâce à eux que ce pays tourne, ils s'en sentent à la fois propriétaires et protecteurs, et vivent comme une profonde injustice les contraintes fiscales et sociales que nos aînés leur ont arrachées à coups de lutte sociale et de mesure politique.

Car il faut aussi se dire que notre représentation politique n'a pas toujours été l'apanage de la classe bourgeoise. Sinon, soyez sûrs que la condition sociale de la majorité du peuple français n'aurait guère progressé depuis Germinal. Il fut un temps, qui semble bien loin, où l'on comptait 18 % d'ouvriers à l'Assemblée nationale, où le ministre du Travail, un ouvrier-ajusteur, a mis au point un des systèmes de protection sociale les plus avancés du monde : il s'agit d'Ambroise Croizat, initiateur de la Sécurité sociale.

En résumé, pour que la démocratie représentative fonctionne, il faut sortir de la croyance selon laquelle un député, parce qu'il nous le promettrait et qu'il aurait une bonne poignée de main sur les marchés, serait capable de représenter les intérêts de tout le monde, dans une société où des classes sociales ont des intérêts divergents. Ambroise Croizat n'a pas agi « dans l'intérêt de tous » : la grande bourgeoisie se foutait pas mal d'avoir une sécurité sociale, elle avait déjà de bons médecins, de bonnes cliniques et les moyens de les payer. Il agissait dans les intérêts des membres des classes moyennes et populaires, qui constituaient et constituent toujours la majorité de la population. Et si plus aucun d'entre eux n'est représenté au Parlement, leurs intérêts seront totalement mis de côté.

 *

À la fin de ton essai, dans une partie intitulée « L'implication dans les campagnes électorales : comment la grande bourgeoisie dessine le candidat de ses rêves », tu mets en lumière les relations entre les puissances d'argent et les candidats aux fonctions politiques. Ainsi, Henri de la Croix de Castries, patron d'Axa et directeur de l'Institut Montaigne, aurait financé la campagne de Hollande en 2012 et celle de Fillon à la primaire en 2016. Ainsi, de généreux donateurs ont aidé au financement de la campagne d'Emmanuel Macron. En dénonçant cette « forme de manipulation a priori de la décision publique : celle qui consiste à s'impliquer dans une campagne électorale afin de faire gagner son propre candidat », ne tombes-tu pas dans un certain complotisme ? Penses-tu vraiment que la finance décide de qui est élu et de qui ne l'est pas ?

Je pense que le terme de « finance » est source d'ambiguïté et déforme la réalité. Le chercheur belge Geoffrey Geuens montre bien, dans un livre vraiment très intéressant intitulé La finance imaginaire, que « la finance » est un signifiant un peu vide qui permet aux politiques de créer une sorte d'ennemi imaginaire, désincarné et qui ne pointe personne. On pense au fameux « mon ennemi, c'est la finance » de Hollande, alors que son équipe de campagne était régulièrement en discussion avec la Fédération bancaire française, le lobby des géants du secteur. Je préfère parler d'une classe supérieure, qui est à la tête de l'économie capitaliste, et dont un des secteurs les plus puissants du moment est la finance.

C'est cette classe supérieure qui s'active, en période électorale, pour aider le candidat le plus favorable à ses intérêts à triompher. Elle dispose de plusieurs moyens pour soutenir sa campagne, et l'analyse du cas Macron permet de les lister. D'abord, elle lui met à disposition ses journaux. C'est assez clair avec le groupe Le monde libre, repris en main par le trio Pigasse (finance), Niel (numérique) et Bergé (industrie du luxe), qui a poussé ses journaux à une rapide conversion macroniste, en éliminant les éléments récalcitrants, comme Aude Lancelin – qui a eu le mauvais goût, en 2016, de donner un peu trop de crédit au mouvement contre la loi Travail dans L'Obs. Mais comme je le disais au début de l'interview, et comme le montre bien Alain Accardo dans l'interview que vous avez publiée ici même, on voit bien que les journalistes de L'Obs ou du Monde n'ont pas besoin de recevoir un coup de fil de leurs actionnaires pour disserter amoureusement sur le charme du candidat Macron : ils adhèrent personnellement à ses valeurs.

Il faut bien comprendre que, sans « gros donateurs » (ceux qui signent un chèque de plus de 5000 €), Macron n'aurait jamais pu rassembler aussi vite l'argent nécessaire à une campagne électorale d'envergure, car son principal atout était d'être « hors parti », ce qui complique forcément le bouclage d'un budget.

Le deuxième levier, et pas des moindres, est l'organisation de levées de fonds. Contrairement à Benoît Hamon, je ne pense pas que l'identité des donateurs soit déterminante dans l'affaire : la loi limite le montant d'un don à 7500 € par personne et par an, et les « Macron leaks » ont montré que l'équipe de campagne avait été très scrupuleuse en matière de respect de la loi. Il n'existe donc pas « d'actionnaire majoritaire » de la campagne de Macron, d'homme ou de femme qui aurait contribué à lui ou elle seule à son succès. En revanche, il existe des têtes de réseau, ceux qui ont organisé des petits-déjeuners, déjeuners ou dîners qui, par accumulation de convives, ont pu permettre de réunir en peu de temps de grosses sommes (on parle de centaines de milliers d'euros d'un seul coup). Or, ces « gentils organisateurs » sont des membres éminents de fractions de la bourgeoisie qui ne soutiennent pas Macron pour la beauté du geste. On peut identifier plusieurs sphères : la première est celle des patrons de la « French Tech », un label hype promu par Macron lorsqu'il était à Bercy et qui rassemble les patrons français du numérique qui sont basés à Londres et prennent régulièrement l'Eurostar pour bénéficier de la fiscalité confortable du Royaume-Uni. Dans leur cas, la tête de pont était Albin Serviant, patron d'Appartager.com et fondateur d'un club sélect de patrons français londoniens. Cette clique d'exilés fiscaux (car c'est ce dont il s'agit, en définitive, même si c'est un exil parfaitement légal) attend peut-être un petit geste en faveur de leurs profits en France ? Une deuxième mine d'or a été montée à Bruxelles, dans la banlieue chic d'Uccle, où vivent de nombreux patrons français qui n'aiment pas trop l'ISF et sont donc venus goûter aux charmes de la fiscalité belge. Le patron de Celio, Marc Grosman (qui, vu sa fortune, ne s'habille sans doute pas chez Celio), a par exemple organisé un dîner « pour Emmanuel ». Là encore, on doit s'interroger sur l'intérêt de donner pour Macron, quand on est un riche Français amateur de fiscalité frontalière. La volonté du candidat Macron d'exclure le patrimoine financier du calcul de l'ISF y est certainement pour quelque chose, et nul besoin d'être Navarro pour arriver à une telle conclusion. Il y a eu d'autres dîners, notamment à New York, à l'initiative et avec le carnet d'adresses de Christian Déséglise, directeur chez HSBC, ou plus simplement à Paris, avec le concours de Guillaume Rambourg, un « gérant-star » de hedge funds, probablement séduit par la volonté de Macron de poursuivre le mouvement de dérégulation du secteur financier.

Il faut bien comprendre que, sans « gros donateurs » (ceux qui signent un chèque de plus de 5000 €), Macron n'aurait jamais pu rassembler aussi vite l'argent nécessaire à une campagne électorale d'envergure, car son principal atout était d'être « hors parti », ce qui complique forcément le bouclage d'un budget. En mars, ces gros dons constituaient 45 % de la totalité des dons reçus.

Enfin, le dernier levier est l'implication directe dans les campagnes électorales, par l'envoi de gros bras de la finance et de l'industrie. Jean-Pisani Ferry, présenté par les médias comme un sérieux et austère économiste, est un membre influent de think tanks libéraux comme Bruegel ou le Cercle des économistes. En rejoignant l'équipe de campagne de Macron, il est devenu une caution scientifique tout en étant un idéologue bourgeois de pointe. Bernard Mourad, bras droit de Patrick Drahi, a également été envoyé en renfort, tandis que l'industrie pharmaceutique était représentée par le frère de Bernard, Jean-Jacques, qui a fini par se retirer quand la presse a révélé ses missions pour les laboratoires Servier.

Toutes ces interventions ne constituent pas un « complot » et ne ressemblent en rien à un imaginaire fait de réunions secrètes et de poignées de main furtives. Tout ceci s'est déroulé au grand jour, dans l'univers lambrissé de la bourgeoisie française, et dans le respect de nos lois. Mais il n'en demeure pas moins qu'au bout de ces logiques sociologiques, nous obtenons un putsch républicain. Cependant, quand on voit qu'après un tel déballage de moyens financiers et humains, Macron n'a fait « que » 24%, l'idée selon laquelle il est la dernière chance d'une oligarchie à bout de souffle apparaît comme une évidence.

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