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31 octobre 2016 1 31 /10 /octobre /2016 13:35

Le livre d’Aude Lancelin est un pavé dans le cloaque du journalisme. Pourquoi cet effet aujourd’hui ? pourquoi pas hier ? Le style, certainement. Et cette manière qui est de donner corps en proposant de la chair alors qu’il n’était jusqu’ici qu’analyses purement intellectuelles.

Alors, si la conscience est là qu’il y a un enjeu démocratique d’un journalisme ‘propre’, pourquoi ne pas en faire un enjeu politique à l’occasion des élections présidentielles de 2017 comme le proposait Mauduit (voir le blog). Et pourquoi ne pas demander d’inscrire dans la Constitution nouvelle, celle de la 6ième république, cette liberté dont ne peut se passer la démocratie.

Selon R. Godin, il existerait en France une presse libre. Certainement ! Le problème est de savoir le poids qu’elle fait, d’une part. D’autre part, c’est de faire en sorte qu’il ne soit pas de loi qui autorise une presse non libre (problèmes : de concentration de la presse, de propriétaires,…. Ce qui conduit à remettre à l’ordre du jour les lois sur la presse issues du programme de la Résistance). Enfin, ne nous racontons pas d’histoire, la presse hors de nos frontières ne vaut pas mieux que la nôtre ; ce qui n’est pas une consolation.

Exergue

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Source : http://www.latribune.fr/opinions/tribunes/la-liberte-de-la-presse-en-peril-610445.html

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 Article de Romaric Godin

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Aude Lancelin décrit la lente descente aux enfers de la presse "de gauche". (Crédits : DR) Chronique des Livres et des Idées. L'ouvrage d'Aude Lancelin, Le Monde Libre, décrit la descente aux enfers de la presse française désormais confrontée aux défis rencontrés deux siècles plus tôt.

« Point de gouvernement représentatif sans liberté de la presse ». Lorsque, en 1816, dans son pamphlet De La Monarchie Selon La Charte, Chateaubriand traçait ses lignes, il ne se doutait sans doute pas que, deux siècles plus tard, cette leçon serait toujours d'actualité. Car en 2016, la France redécouvre que l'indépendance de la presse, condition absolue d'une authentique liberté de la presse, n'est pas un acquis irréversible. Avec la domination de quelques industriels dans le paysage médiatique, la mise sous surveillance de la presse est redevenue un sujet d'actualité. L'actuelle lutte de la rédaction d'Itélé en est une illustration frappante.

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L'histoire d'une vengeance ?

C'est à la narration d'un autre épisode de cette reprise en main de la presse que nous invite Aude Lancelin, ancienne « numéro deux » de l'Obs, chassée de son poste sans ménagement au printemps dernier sous prétexte de « réorganisation ». Dans Le Monde Libre*, récit concis au style enlevé, elle fait de cet acte « inédit dans l'histoire du journal » l'illustration d'une évolution de la presse qui progressivement la désarme et la rend inutile. Ce n'est donc pas que la narration d'une révolution de palais dans un périodique parisien, ce n'est pas davantage l'histoire d'une simple vengeance - même si l'auteure ne se prive pas de quelques portraits au vitriol. Car en évinçant Aude Lancelin, on ne s'est pas contenté d'une simple mesure de gestion de personnel, on a fait taire une voix qui ne sera pas remplacée. Pourquoi ? Parce que le fonctionnement actuel de la presse ne le permet pas. Parce que la cause de cette éviction est le travail même de la journaliste. C'est donc un appauvrissement du pluralisme et un affaiblissement du débat public dans notre pays et, partant, de notre démocratie. C'est pourquoi l'enjeu de l'ouvrage est plus vaste.

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L'effacement du débat

Comment en est-on arrivé à une telle situation ? Pour Aude Lancelin, c'est le fruit d'une évolution de la gauche intellectuelle, celle qui pendant longtemps fut le moteur du débat d'idée en France. Or, dans les années 1980, cette gauche, incarnée par le journal où officiait l'auteure, s'est rallié - et toujours davantage depuis - à l'agenda économique fondé sur la remise en cause de l'Etat-providence et le capitalisme financier, ce que l'auteure appelle « le meilleur des systèmes ». Ce système a de multiples avantages, et d'abord celui de la simplicité. La presse de gauche s'y rallie à coup de recrutements ciblés. Dès lors, le champ des possibles en politique et dans le domaine de la pensée se réduit profondément. « La gauche raisonnable et la droite tocquevilienne ont tout pour s'entendre », résume l'auteure qui ajoute que pour les tenants de cette « fusion », dans un monde où « la démocratie a triomphé, le rôle des intellectuels est désormais d'en gérer loyalement les bénéficies et pas de jouer un quelconque rôle de contre-pouvoir ». Progressivement, l'envie du débat disparaît et la presse de « gauche », qui devait apporter le « carburant » du débat, a cessé d'être utile. Le problème n'est donc pas celui seul de la gauche, mais bien de l'appauvrissement général du débat.

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Le raidissement

La situation s'est encore raidie avec la crise de 2008 et ses conséquences, qui, dans les faits, ont signé l'échec de cette pensée économique, a conduit à un raidissement des positions. A mesure que l'opposition et la contestation grandissaient, elles ne sont plus devenues tolérables. Le récent pamphlet « scientiste » de Pierre Cahuc et André Zylberberg est un exemple de cette nouvelle tendance à l'ostracisme. Toutes les idées qui viennent bousculer la douceur des certitudes établies dérangent alors au point de devoir être tues. Une interview d'un auteur non-consensuel comme Emmanuel Todd devient un crime. Toute insistance sur les conséquences des politiques prônées par ce nouveau consensus conduit au réflexe d'une « diabolisation » caricaturale, comme lorsque l'on voit ce journaliste murmurer « cent millions de morts ! » au passage des confrères jugés « déviants ». Le rejet se fait désormais au fer rouge de l'infamie et le pilori moderne s'appelle « populisme » ou « gauche radicale » (terme revenant étrangement à la mode après n'avoir longtemps désigné qu'un parti de notables amateurs de gastronomie du sud-ouest).

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Le rachat

En suivant ce mouvement, la « presse de gauche » s'est coupée de son lectorat comme la social-démocratie de ses électeurs. Tout se passe comme si, ainsi que le disait Berthold Brecht, on essayait de « changer le peuple ». Cette volonté est évidemment vaine et, pour survivre, mais aussi dans une suite logique de sa conversion idéologique, cette presse finit par se vendre à de riches mécènes dont ils deviennent les « danseuses ». Aude Lancelin raconte en détail les effets de l'irruption de ce monde du « management » dans celui de la presse, avec son cortège de factotums inquiets et cyniques, de réunions stériles, de coachings chronophages et d'études coûteuses. Mais ce « nouveau monde » ne fait qu'accélérer le mouvement précédent. Les médias sont devenus les outils des intérêts de ses actionnaires-mécènes qui attendent donc d'eux une docilité parfaite. Les méthodes utilisées rappellent à l'auteure ceux des anciens régimes « socialistes » décrits par Alexandre Zinoviev. Et comme ces nouveaux maîtres sont souvent, comme tous les grands capitalistes français, en connivence avec l'État, la puissance publique contribue elle-même au mouvement. Aussi est-ce bien dans les bureaux de l'Élysée que l'éviction d'Aude Lancelin a-t-elle été décidée, en parfait accord avec sa hiérarchie. Le gouvernement socialiste n'aura donc pas renié les pratiques inaugurées sous le quinquennat précédent.

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Mise en garde

On comprend alors que l'enjeu central de ce livre n'est pas le destin d'Aude Lancelin, pas davantage que les convictions de cette dernière. C'est bien plutôt celui de la capacité de la presse à jouer son rôle d'organisatrice du débat démocratique, rôle fondé nécessairement sur des confrontations d'idées. Peut-on attendre de la presse un éclairage des choix à prendre par le citoyen lorsqu'elle est uniquement dirigée autoritairement par ceux qui désirent imposer un seul modèle de société, fût-il joliment désigné comme « moderne » ? Certes, le propos est sans doute trop généralisant et il existe encore en France des rédactions et des journalistes indépendantes. Mais c'est une mise en garde. L'espace du débat se réduit comme peau de chagrin et réseaux sociaux et blogs ne sauraient entièrement combler le manque.

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Le retour du 19e siècle

En lisant dans ce livre, la description des « patrons de presse », on pense irrémédiablement à la figure balzacienne de Finot, scribouillard commercial enrichi qui rachète et fait tomber des journaux au gré de ses besoins et de ses intérêts en y plaçant des directeurs dociles et médiocres. Finot est de retour et, comme dans Illusions Perdues, les journalistes sont ses pantins qu'il fait jouer à sa convenance. « Les termes du marché n'avait pas beaucoup changé depuis le 19e siècle : la sécurité aliénée du journalisme ou la liberté souvent payée par un arrêt de mort social », écrit Aude Lancelin, qui en proche de Philippe Murray, l'auteur du 19e siècle A Travers Les Ages, sait combien l'esprit de ce siècle peut revenir.

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Deux siècles pour rien ?

Rien de nouveau, donc ? Si l'on veut. Sauf qu'entretemps, la presse française a tenté, aux lendemains de la Libération, de s'affranchir de cette aliénation et de créer de nouveaux fondements à la liberté de la presse par l'indépendance des rédactions. Sauf qu'il existe, dans plusieurs pays européens, une presse plus vivante, plus libre. Sauf que se résoudre à accepter ce « monde libre » décrit par Aude Lancelin, c'est se résoudre à accepter une démocratie d'opérette qui se perdrait elle-même, comme la monarchie de 1816 s'est perdue. Le combat de ce livre n'est pas un combat « politique », ce n'est pas celui de la « gauche radicale » contre la « gauche sociale-libérale », c'est celui de la croyance dans le débat démocratique face à la « pensée magique » néolibérale pour reprendre le terme employé par le FMI lui-même, de la pluralité contre les arguments d'autorité d'une « science » bien peu sûre d'elle-même, en un mot de la liberté contre la servitude volontaire.

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Intérêt national

Ce livre est de ce point de vue exemplaire d'une évolution qui devrait inquiéter bien au-delà des cercles de « gauche », notamment parmi les authentiques Libéraux, ceux qui rejettent la connivence des oligopoles avec l'État, qui croient au talent et qui sont authentiquement défenseurs des libertés publiques. En 1834, Chateaubriand, le légitimiste, rendit visite « deux à trois fois par semaine » dans sa prison à Armand Carrel, journaliste républicain, « ennemi des rois », condamné pour délits de presse par la justice orléaniste. Dans une lettre, ce dernier écrivait au vicomte breton : « ce que vous avez voulu depuis trente ans, monsieur, ce que je voulais (...) c'est d'assurer aux intérêts qui se partagent notre belle France une loi de combat plus humaine, plus civilisée, plus fraternelle, plus concluante que la guerre civile et il n'y a que la discussion qui puisse détrôner la guerre civile ». Deux siècles plus tard, nous voici donc contraints, à la lecture du livre d'Aude Lancelin, de reprendre les interrogations où ces deux âmes sublimes les avaient laissées.

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 *Aude Lancelin, Le Monde Libre, Editions Les Liens qui Libèrent, 233 pages, 19 €.

 

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