Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
15 octobre 2016 6 15 /10 /octobre /2016 12:06

Dans ma  famille, côté père, côté mère, quoique du côté mère le quartier de noblesse est plus frais, l’émigration est de longue tradition.

L’émigré est celui part, l’immigré celui qui arrive. Pour arriver, il faut bien partir, et pour partir il faut bien avoir motif.

Ma mère, au nom bien français, venue de la haute Ariège comme beaucoup d’autres alors, est arrivée dans l’Aude pour vendanger et gagner l’argent qui faisait défaut là haut ; elle y rencontra mon père.

Mon père a le blason plus fourni. Né en France de parents espagnols, il aurait naturellement porté un blaze approprié si le zélé secrétaire de mairie n’avait pas transformé le ‘s’ entre deux voyelles par 2 z (quand on aime on ne compte pas) pour satisfaire à l’orthographe d’usage. C’est ainsi qu’il devint d’apparence italien sans l’être et m’a transmis cette incongruité fort peu gênante à la vérité car provenir d’un ailleurs où d’un autre c’est toujours provenir. A 21 ans, ce français de sol, et de la 2ième génération, opta pour la France. Il fut mobilisé au début de la 2ième guerre à Montpellier, démobilisé 3 jours plus tard à l’initiative du Maréchal qui, lui, opta pour l’Allemagne nazie et occupante.

Son père, mon grand-père, est arrivé d’Espagne vers 1875, pas moins de 500 km à pied, un bâton sur l’épaule au bout duquel était noué un tissu contenant ses affaires. Quelques années plus tard, ayant trouvé ses marques, il repartait à pied, pour revenir toujours à pied en compagnie de sa femme, ma grand-mère. A la même époque partirent d’autres parents qui s’établirent (le mot m’amuse) à Barcelone, Perpignan, Narbonne, Montpellier, zone littorale, tandis que d’autres gagnèrent Bordeaux et même Cuba. Seul, mon grand-père s’enfonça à l’intérieur des terres pour se poser dans la capitale des Corbières, plus tard dans un village circonvoisin.

Autour de mes 30 ans, j’ai été voir le ‘berceau’ de ma famille espagnole. A quelques kilomètres de Graus, d’une route asphaltée partait une piste de 9 km qui grimpait dans la montagne aride. Au terminus, la Puebla de Fantova. Quelques maisons inhabitées, la plupart en ruines, un château et une église également en ruines. Un berger, avec ses chèvres, profitait des locaux vacants. J’ai compris, s’il était besoin.

Mes grands parents paternels n’étaient pas partis sans raison, comme ma mère n’était pas venue vendanger sans avoir la sienne de même nature.

De la 3ième génération, comme on dit, j’ai émigré également. Emigration plus douce.

Mes études secondaires terminées, l’argent faisant défaut pour les poursuivre, le 20 septembre 1965, j’ai quitté mon village où la langue française frayait sans frémir avec l’occitan et l’espagnol ; il faut dire que les Gomez, Sanchez, Lopez et autres noms du genre sont plus nombreux qu’on le pense en ce pays, mais on y est habitué. Au plus loin, l’excursion m’avait conduit à Toulouse, et me voici à prendre le train de nuit pour franchir à mon tour la Loire - ligne de démarcation - et arriver à l’aube à Paris, puis au Chesnay. Le soir même, par l’entremise d’un plus ancien émigré, venu de Mont de Marsan, j’avais chambre chez l’habitant plutôt que pont où aller dormir. Un mois n’était pas passé que je fus convoqué par le maître des lieux pour venir l’écouter. « D’où êtes-vous ? », me demanda-t-il ? « De l’Aude », lui répondis-je. Et le voilà à ouvrir un grand livre, posé sur la table de la cuisine, dans lequel il chercha l’article consacré à l’Aude pour m’en faire lecture. Et me voici d’un coup devenu Wisigoth en mélange à quelques autres peuples qu’il me cita et dont je n’ai pas gardé la mémoire, et qu’il m’était signifié que j’étais un sauvage tandis qu’au silence de mon crâne montait la rage qui se formulait ainsi : « Pauvre con, c’est le sauvage qui vient enseigner le français et la France à ta descendance ». Il me parla aussi, fièrement, de la dernière décapitation en place publique à laquelle il avait assisté à Versailles. Lorsqu’il partait avec son épouse, à quelques encablures, visiter quelques jours ses enfants, le chauffage du pavillon était arrêté et je me caillais les cakes. Fort heureusement, il était en région parisienne pays et payses, arrivant de l’est, du sud, de l’ouest, fort peu du nord, quelques auvergnats et auvergnates, bretons et bretonnes, charentais et charentaises, auprès de qui se réchauffer le cœur et le corps, émigrés comme moi de l’intérieur, et qui formions sans nul doute et au fil des siècles la majorité de la population parisienne.

Mais revenons à mes aïeux espagnols. Mon grand-père, quoique espagnol fut un des fondateurs de la coopérative d’approvisionnement de la capitale des Corbières puis, s’étant déplacé à une quinzaine de kilomètres, avec mon père, de celle du village comme de la cave coopérative. Peu de temps après,  dans ce même village, une famille s’illustrait en donnant un de ses enfants à la milice dont il devint le patron départemental ; ce n’était pas un émigré. Quant à mon père, de la 2ième génération, il fut administrateur de ces deux entités et conseiller municipal durant 30 ans, rendant service à la demande à sa belle-famille française de souche qui ne l’appréciait guère - espagnol régagnol, insulte que je n’ai jamais comprise - sauf lorsqu’elle l’appelait sans vergogne pour qu’il vienne l’aider aux travaux agricoles, travaux auxquels il se rendait le sourire aux lèvres. Mon grand-père, ayant fait tous les métiers qui ne demandaient que bras comme outils, fut un temps carrier, et il m’arrive parfois de regarder tel ou tel édifice officiel local en me disant que sont là de nombreuses pierres arrachées à la colline et taillées par mon aïeul l’immigré.

L’accueil de l’émigré, parent ou pas, s’effectua en ma famille jusque dans les années 60-70, jusqu’à ce que plus personne ne vienne, de de l’autre côté des Pyrénées, frapper à la porte. J’ai connu ainsi des cousins-es et des oncles lointains qui se sont arrêtés pour se poser avant d’aller plus loin. Je n’en suis pas mort.

Qu’on ne se méprenne pas. Il est des émigrés-immigrés avec lesquels il ne fait pas bon frayer, qui, oublieux de leur généalogie, crachent sur leurs ancêtres en crachant sur les nouveaux émigrés-immigrés. Comme il est des français pur sucre qui ouvrent leurs bras au seul fait qu’ils accueillent des êtres humains. C’est comme ça.

Nous sommes pour la plupart des immigrés, de l’extérieur ou de l’intérieur, mais des immigrés. Et pour ceux qui pensent ne pas l’être, qu’ils fouillent un peu leur arbre généalogique, ils risquent d’être fort surpris.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Présentation

  • : Exergue
  • Exergue
  • : réflexions sur l'actualité politique, sociale...et autres considérations
  • Contact

Recherche