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2 octobre 2016 7 02 /10 /octobre /2016 08:19

‘Ensuite, l'apprenti, comme s'il tentait d'exorciser les monstres engendrés par la cécité de la raison s'est mis à écrire la plus simple de toutes les histoires : une personne qui va à la recherche de l'autre simplement parce qu'il a compris qu'il n'y a rien de plus important dans la vie’.

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Discours de José Saramago devant l'Académie royale de Suède à l'occasion de son Prix Nobel. (Déclaration du lundi 7/12/98).

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L'homme le plus savant que j'ai connu dans toute ma vie ne savait ni lire ni écrire. A quatre heures du matin, quand l'annonce d'un nouveau jour s'entendait encore des terres de France, il quittait sa couche et partait aux champs. Il emmenait avec lui une demi-douzaine de porcs dont le produit de l'élevage servait à nourrir sa femme et lui-même. Ainsi vivaient de ce peu de choses mes grands parents maternels : De l'élevage de cochons qui, après le sevrage étaient vendus aux voisins du village. Azinhaga, c'est le nom du village dans la province de Ribatejo. Mes grands-parents s'appelaient Jerónimo Melrinho et Josefa Caixinha. Ils étaient analphabètes l'un et l'autre. L'hiver, quand le froid de la nuit était si intense que l'eau gelait dans les jarres, ils allaient chercher les cochonnets les plus faibles et les mettaient dans leur lit. Sous les couvertures grossières, la chaleur des humains protégeait les animaux du gel et les enlevait à une mort assurée. Ils étaient de bonnes personnes mais leur action, en cette occasion, n'était pas dictée par la compassion : Sans sentimentalisme ni rhétorique, ils agissaient pour maintenir leur gagne-pain avec le comportement naturel de celui qui, pour survivre, n'a pas appris à penser plus loin que l'indispensable. Souvent j'ai aidé mon grand-père dans son travail de berger, je creusais la terre de la ferme, je sciais le bois pour la cheminée, j'ai fait tourner tant de fois la roue qui amenait l'eau du puits communautaire. Eau que bien des fois j'ai transportée sur les épaules en cachette des hommes qui gardaient les surfaces cultivées. Avec ma grand-mère, au crépuscule, je me souviens d'être allé glaner la paille qui servait ensuite de litière au troupeau. Et parfois, après le dîner, lors des nuits chaudes de l'été, mon grand-père disait : " José, aujourd'hui nous allons dormir tous les deux sous le figuier, " Il y avait trois figuiers mais sans doute parce que l'un d'entre eux était plus grand et plus ancien, tout le monde savait dans la maison où était le figuier. Plus ou moins par antonomase, mot érudit dont je n'ai appris la signification que plusieurs années après.

Dans la paix de la nuit, entre les branches des arbres, m'apparaissait une étoile puis lentement, elle se cachait derrière une feuille. Alors, regardant dans une autre direction comme un fleuve qui coule vers la voute concave surgissait l'opale clarté de la voie lactée, le chemin de Santiago comme on l'appelait encore dans le village. Tandis que le sommeil tardait à venir, la nuit se peuplait des histoires que me racontait mon grand-père : Légendes, apparitions, étonnements, épisodes bizarres, morts passées, bagarres de pierres et de bâton, mots d'antan ; une infatigable rumeur qui me maintenait éveillé tout en m'étourdissant doucement. Je n'ai jamais pu savoir s'il se taisait en s'apercevant que je m'étais endormi ou s'il continuait à parler afin d'éviter mon éternelle question lors des pauses les plus longues : " Et après ? ". Peut-être répétait-il les histoires pour lui-même afin de ne pas les oublier ou pour les enrichir de péripéties nouvelles. À cette époque, en ce temps de nous tous, faut-il préciser que je voyais mon grand-père Jerónimo comme un puits de sciences.

Quand à la première lumière du jour le chant des oiseaux me réveillait, il était déjà parti pour les champs avec ses animaux en prenant soin de me laisser dormir. Alors je me levais, pliais la couverture, et pieds nus (c'est ainsi que je suis allé jusqu'à l'âge de 14 ans), de la paille encore dans mes cheveux, j'allais des parties cultivées à la porcherie près de la maison. Ma Grand-Mère, levée avant mon grand-père, posait devant moi un grand bol de café avec des tranches de pain et me demandait si j'avais bien dormi. Si je lui parlais de quelque mauvais rêve lié aux histoires de grand-père, elle me rassurait toujours : " Les rêves n'ont pas de consistance. " Et je pensais alors que ma Grand-Mère malgré tout son savoir " n'arrivait pas à la cheville " de mon grand-père qui, couché sous le figuier, près de son petit-fils José, était capable de mettre l'Univers en mouvement avec seulement deux mots. Bien plus tard, alors que mon grand-père avait quitté ce monde et que j'étais moi-même un homme, j'ai compris que ma Grand-Mère aussi croyait aux rêves. C'est la seule interprétation que je donne à cet instant où elle était assise, une nuit, à la porte de la pauvre maison où elle vivait seule ; elle regardait, au-dessus d'elle, les étoiles grandes et petites et elle a dit : Le monde est si beau, j'ai tant de peine à l'idée de mourir. Elle n'a pas dit qu'elle avait peur de mourir mais qu'elle en avait de la peine. Comme si cette vie dure de travail qui avait été la sienne, en ce moment de presque fin, recevait la grâce d'une suprême salutation, la consolation de la beauté révélée. Elle était assise à la porte d'une maison comme il n'en existe nulle part ailleurs car dans cette maison avaient vécu des gens capables de dormir avec des cochons comme s'il s'agissait de leurs propres enfants. Des gens qui étaient tristes à l'idée de mourir parce que le monde était beau. Des gens comme mon grand-père Jerónimo qui, sentant venir sa fin, est allé salué chaque arbre de sa ferme. Un à un, il les a entourés de ses bras en pleurant à l'idée de ne plus les revoir.

Plusieurs années après, alors que j'écrivais pour la première fois à propos de mon grand-père Jerónimo et de ma grand-mère Josefa, (J'ai oublié de signaler qu'aux dires de ceux qui l'avaient connue jeune fille, elle était d'une rare beauté) j'ai eu conscience du fait que j'étais en train de transformer les personnes communes qu'elles avaient été en personnages littéraires. Que c'était probablement la manière de ne pas les oublier en les décrivant et en faisant leur portrait d'un crayon qui change avec les souvenirs, colorant et illuminant la monotonie d'un quotidien terne et sans horizon comme quelqu'un qui recrée sur la carte instable de la mémoire l'irréalité surnaturelle du pays dans lequel il a décidé de passer sa vie.

C'est dans le même esprit qu'après avoir évoqué l'énigmatique et fascinante figure d'un arrière-grand-père Berbère, j'en étais venu à décrire en ces termes un vieux portrait (de plus de 80 ans aujourd'hui) de mes parents : - " Ils sont tous deux debout, beaux et jeunes face au photographe. Ils ont une figure solennelle et grave peut-être par crainte de l'appareil qui va fixer l'image de l'un et de l'autre. Image qu'ils ne retrouveront jamais car demain sera implacablement un autre jour. "- Et je terminais ainsi : -" Un jour, il faudra que je raconte ces choses qui n'ont d'importance que pour moi, un aïeul berbère venu d'Afrique du Nord, un autre berger de cochons, une belle et merveilleuse Grand-Mère, des parents beaux et sérieux, une fleur dans un portrait. Quelle autre généalogie pouvais-je souhaiter ? Dans quel meilleur arbre puis-je me situer ? " J'ai écrit ces mots il y a presque trente ans, sans autre intention que celle de reconstituer et enregistrer des instants de la vie des personnes qui m'ont créé, en pensant que rien de plus n'était nécessaire pour expliquer d'où je viens, de quels matériaux est fait l'être que j'ai commencé à être et que je suis peu à peu devenu. Finalement, je m'étais trompé, la biologie ne détermine pas tout. Quant à la génétique ses chemins auront été fort mystérieux pour avoir fait un si grand tour. De mon arbre généalogique (Pardonnez-moi de le nommer ainsi étant donné le peu de substance de sa sève) il manquait quelques branches que le temps et les rencontres de la vie font naître du tronc central. Il lui manquait également quelqu'un qui aiderait ses racines à pénétrer les couches les plus profondes de la terre, quelqu'un qui relève la consistance et la saveur de ses fruits, quelqu'un qui donne de la force à sa cime afin d'en faire un abri pour les oiseaux migrateurs, un soutien pour leurs nids. En peignant mes parents et grands-parents avec l'encre de la littérature, je faisais des personnes simples de chair et d'os qu'ils avaient été des personnages à nouveau et d'une autre manière constructeurs de ma vie. Je traçais, sans le comprendre le chemin par où les personnages que je venais d'inventer, les autres, les littéraires, allaient me fabriquer et m'amener les matériaux et les outils pour le bon et le moins bon, dans le suffisant et l'insuffisant, les gains et les pertes, l'excès et le manque, qui feraient de moi la personne en laquelle je me reconnais aujourd'hui : Créateur de ces personnages mais aussi créature d'eux. Dans un certain sens, on peut même dire que lettre après lettre, mot après mot, page après page, livre après livre, j'en suis venu successivement à implanter dans l'homme que j'étais les personnages que j'ai créés.

Je crois que sans eux, je ne serais pas la personne que je suis aujourd'hui, peut-être que sans eux ma vie n'aurait pas été plus qu'une esquisse imprécise, une promesse comme tant d'autres promesses qui ne dépassent pas ce stade, finalement l'existence de quelqu'un qui aurait pu avoir été et qui n est pas arrivé à être.

Maintenant je vois avec clarté qui ont été les maîtres de ma vie, ceux qui le plus intensément m'ont enseigné la dure tâche de vivre, ces dizaines de personnages de roman et de théâtre qui défilent en ce moment devant mes yeux. Ces hommes et ces femmes faits de papier et d'encre, ces gens que je croyais guider à ma convenance de narrateur, obéissant à ma volonté d'auteur comme des pantins articulés dont l'action ne pouvait avoir sur moi plus d'effet que la tension des fils qui les faisait se mouvoir. De ces maîtres, le premier fut sans doute un médiocre peintre de portraits que j'ai désigné seulement par la lettre H., protagoniste d'une histoire dont je crois raisonnable de dire qu'elle est doublement initiatique (pour lui mais aussi, d'une certaine façon, pour l'auteur du livre). L'histoire s'intitule " Manuel de peinture et de Caligraphie ", elle m'a enseigné l'honnêteté élémentaire de reconnaître et respecter sans ressentiment ni frustration mes propres limites. N'ayant ni le pouvoir ni l'ambition d'aller au-delà de mon petit terrain de culture, il me restait la possibilité de creuser, d'approfondir en direction des racines ; les miennes et celles du monde si vous me permettez une ambition aussi démesurée. Évidemment, il ne m'appartient pas d'évaluer le résultat des efforts fournis mais il me semble patent aujourd'hui que tout mon travail passé et à venir obéit à ce dessein, à ce principe. Vinrent ensuite les hommes et les femmes d'Alentejo, cette fraternité des damnés de la terre à laquelle ont appartenu mes grands-parents Jerónimo et Josefa. Des paysans rudes contraints à louer la force de leurs bras en échange d'un salaire et de conditions de travail tout simplement infâmes, recevant moins que rien pour une vie que les hommes cultivés et civilisés que nous chérissons d'être aiment à appeler selon les occasions, précieuse, sacrée ou sublime. Les gens du peuple que j'ai connus étaient trompés par une église complice du pouvoir d'État et des seigneurs latifundistes, constamment surveillés par la police, des gens tant et tant de fois victimes d'une fausse justice. Trois générations de paysans, ceux du Temps Mauvais qui va du début du siècle à la Révolution d'Avril 1974 qui a terrassé la dictature, passent dans ce roman que j'ai intitulé " Redressé du sol " (Levantado do chão). C'est avec de tels hommes et femmes qui se sont remis debout, des personnes vraies avant de devenir personnages de fiction, que j'ai appris à être patient, à me confier et à me rendre au temps, ce temps qui nous construit et nous détruit pour, à nouveau nous construire et encore nous détruire. Je ne suis pas certain d'avoir assimilé de manière satisfaisante ce que la dure expérience a transformé en vertu chez ces femmes et ces hommes : Une attitude naturellement stoïque face à la vie. Toutefois, si l'on tient compte que la leçon reçue il y a plus de vingt ans demeure intacte dans ma mémoire, que tous les jours je la sens présente avec insistance dans mon esprit, je n'ai pas perdu jusqu'à ce jour l'espérance d'en arriver à un peu de la grandeur des exemples de dignité auxquels j'ai assisté dans l'immensité des plaine d'Alentejo. Le temps le dira.

Quelles autres leçons pouvais-je recevoir d'un Portugais du XVIe siècle qui a composé les " Vers " (Rimas) et les gloires, les naufrages et les désenchantements patriotiques des " Lusiades " (Os Lusíadas). Celui qui fut le génie poétique absolu, le plus grand de notre littérature, n'en déplaise à Fernand Pessoa qui s'autoproclama le super-Camões de ladite littérature. Aucune leçon à ma mesure, aucune leçon que je sois capable d'apprendre ne vaut la plus simple qui puisse m'être offerte par l'homme Luis Vaz de Camões dans sa profonde humanité. Par exemple l'humilité d'un auteur qui va frappant à toutes les portes en cherchant celui qui voudra bien publier le livre qu'il a écrit, souffrant pour cela du mépris des ignorants de sang et de caste, de l'indifférence dédaigneuse d'un roi et de son puissant entourage, souffrant la moquerie que depuis toujours le monde nourrit à l'égard des poètes, des visionnaires et des fous.

Au moins une fois dans leur vie tous les auteurs ont été ou devront être Luis de Camões même s'ils n'écrivent pas les douces rondeurs de " Au-dessus des Fleuves " (Sôbolos Rios). Entre la noblesse de cour et les censeurs du Saint Office, entre les amours d'antan et les désillusions d'une vieillesse prématurée, entre la douleur d'écrire et la joie d'avoir écrit, c'est cet homme malade qui revint pauvre de l'Inde quand beaucoup n'y allaient que pour s'enrichir, ce soldat borgne et blessé dans son âme, c'est ce séducteur sans fortune qui ne perturberait plus les sens des dames du palais, que j'ai fait revivre sur scène dans la pièce " Que ferai-je de ce livre ? " (Que farei com este livro ?). Pièce dans laquelle en écho final se pose une autre question, la vraie, celle dont nous ne saurons jamais si elle aura une réponse complète : Que feras-tu de ce livre ? Humilité orgueilleuse que de prendre sous son bras un chef d'oeuvre et de se voir injustement abandonné par le monde. Humilité orgueilleuse aussi et obstinée que celle qui consiste à s'interroger sur ce qui sera fait demain des livres que nous écrivons aujourd'hui, puis immédiatement douter de la durée (jusqu'à quand ?) des raisons tranquillisatrices qui, au gré du hasard nous sont données ou que nous nous donnons nous-mêmes. Personne ne se trompe plus que quand il accepte d'être trompé.

Maintenant s'approche l'homme qui a perdu la main gauche à la guerre et une femme venue au monde avec le pouvoir de voir ce qu'il y a derrière la peau des gens. Il s'appelle Baltasar Mateus et est surnommé " Sept-Soleils ". Elle, est connue sous le nom de Blimunda ainsi que " Sept-Lunes " surnom qui lui fut attribué ensuite puisqu'il est écrit que là où il y a un soleil il doit y avoir une lune, que seule la présence harmonieuse de l'un et de l'autre rendra la terre peuplée d'amour. Arrive également un père Jésuite appelé Bartolomeu qui a inventé une machine capable de s'élever dans le ciel et de voler sans autre combustible que la volonté de l'homme, celle qui selon ce que l'on dit peut tout mais n'a pas pu ou n'a pas su ou pas voulu, jusqu'à aujourd'hui être le soleil et la lune de bonté simple ou encore plus simple, du respect. Ce sont trois Portugais fous au XVIIIe siècle à une époque et dans un pays où croissent les superstitions et les feux de l'inquisition, un pays où la vanité et la mégalomanie du roi l'ont poussé à faire construire un couvent, un palais et une basilique qui devaient stupéfier le monde extérieur, dans le cas peu probable où ce monde aurait eu assez d'yeux pour voir le Portugal à l'instar des yeux de Blimunda qui comme on le sait voyait ce qui était caché. Approche encore une foule de milliers et de milliers d'hommes aux mains sales et calleuses, le corps épuisé d'avoir sans arrêt durant des années, levé pierre par pierre, les murs implacables du couvent, les salles énormes du palais, les colonnes et les piliers, les clochers aériens, la coupole, suspendue dans le vide, de la basilique. Les sons que nous entendons viennent du clavecin de Dominique Scarlatti qui ne sait s'il doit rire ou pleurer. Telle est l'histoire du " Dieu manchot " (Memorial do Convento). Un livre dans lequel l'apprenti-auteur, grâce à ce qui lui avait été enseigné du temps de ses grands-parents Jerónimo et Josefa, parvient déjà à écrire des phrases comme celles qui suivent et qui ne manquent pas d'une certaine poésie : " Au-delà de la conversation des femmes, ce sont nos rêves qui assurent le monde sur son orbite. Mais ce sont également nos rêves qui lui font une couronne de lunes, pour cette raison le ciel est la splendeur qui est dans la tête des hommes si ce n´est la tête des hommes elle-même qui est le ciel " Qu'il en soit ainsi.

De leçons de poésie, l'adolescent savait déjà quelques choses apprises dans ses livres de textes, quand, dans une école professionnelle de Lisbonne il se préparait au métier qu'il allait exercer au début de sa vie de travail : Le métier de serrurier. Il eut aussi de bons maîtres dans l'art de la poésie durant les longues heures de nuit passées dans les bibliothèques publiques, lisant au hasard des rencontres et du catalogue, sans orientation, sans que quelqu'un vienne le conseiller comme l'aventurier navigateur étonné qui invente chaque lieu qu'il découvre. Mais c'est dans la bibliothèque de l'école industrielle que l'écriture de " L'année de la mort de Ricardo Reis " (O Ano da morte de Ricardo Reis) a commencé. C'est là que le jeune apprenti serrurier (Il a alors 17 ans) trouve une revue -" Atena " était son nom - dans laquelle des poèmes étaient signés de ce nom. Naturellement, étant piètre connaisseur de la cartographie littéraire de son pays, il a pensé qu'il existait, au Portugal un poète qui se nommait ainsi : Ricardo Reis. Il ne tarda pas, pourtant à savoir que le poète proprement dit était un certain Fernand Nogueira Pessoa qui signait des poèmes avec des noms de poètes inexistants nés de son imagination et qu'il appelait hétéronymes. Ce mot ne figurait pas dans les dictionnaires de l'époque et il coûta beaucoup de travail à l'apprenti-homme de lettres d'en comprendre la signification. Il apprit par cœur de nombreux poèmes de Ricardo Reis (" Pour être grand sois entier / Mets tout ce que tu peux dans la plus petite chose que tu fais ") mais il ne pouvait se résigner, malgré tant de jeunesse et d'ignorance à ce qu'un esprit supérieur ait pu concevoir sans remords ce vers cruel : " Le Savant est celui qui se contente du spectacle du monde ". Longtemps, longtemps après, l'apprenti dont les cheveux étaient devenus blancs, plus savant du savoir acquis, entreprit d'écrire un roman pour montrer au poète des " Odes " un peu du spectacle du monde de cette année 1936 qu'il choisit pour ponctuer les derniers jours de sa vie : L'occupation de la Rhénanie par l'armée nazie, la guerre de Franco contre la République espagnole, la création par Salazar des milices fascistes portugaises. C'est comme s'il lui disait : " Voilà le spectacle du monde, poète des amertumes sereines et du scepticisme élégant. Savoure, jouis, contemple puisqu'être assis est ta sagesse " " L’année de la mort de Ricardo Reis " se termine par des mots mélancoliques : " Là où la mer se termine et où la terre attend " (Référence aux Odes maritimes : - Là où la terre se termine et où commence la mer -)

Il n'y aurait donc jamais plus de découvertes pour le Portugal qui n'aurait comme destin qu'une attente sans fin d'avenirs pas même inimaginables : seuls l'habituel fado, la " saudade1 " de toujours et pas beaucoup plus. C'est alors que l'apprenti a imaginé que peut-être il y avait encore une manière de lancer les bateaux à l'eau, par exemple, en faisant se mouvoir la propre terre, en la faisant naviguer sur la mer. Fruit immédiat du ressentiment collectif portugais pour les dédains historiques de l'Europe (Il serait plus exact de dire de mon propre ressentiment), le roman que j'écrivis alors -" Le radeau de pierre " (A Jangada de Pedra)- a séparé du continent européen toute la péninsule ibérique la transformant en une grande île flottante qui se déplaçait sans rames ni voiles ni hélices, en direction du Sud du monde, " Masse de pierre et de terre couverte de villes, villages, fleuves, forêts, usines, bruyères sauvages, champs cultivés, avec sa population et ses animaux ", le chemin vers une utopie nouvelle : La rencontre culturelle des peuples de la péninsule avec les peuples de l'autre côté de l'Atlantique, défiant ainsi, tant ma stratégie était audacieuse, la domination suffocante que les États Unis d'Amérique du Nord viennent exercer dans ces parages... Une vision doublement utopique entendrait cette fiction politique comme une métaphore encore plus généreuse et humaine : Celle où l'Europe entière se déplacera vers le Sud, pour, en paiement des abus colonialistes anciens et modernes, aider à équilibrer le monde. Ce qui est finalement une Europe avec éthique. Les personnages du " Radeau de pierre " - deux femmes, trois hommes et un chien - voyageaient inlassablement à travers la péninsule tandis qu'elle sillonnait l'Océan. Le monde est en train de changer et ils savent qu'ils doivent chercher en eux-mêmes les personnes nouvelles qu'ils vont devenir (sans oublier le chien qui n'est pas un chien comme les autres). Cela leur suffit. L'apprenti se souvint alors qu'à une époque de sa vie, il avait fait des relectures d'épreuves de livres et que si dans le " Radeau de pierre " il avait, pour ainsi dire, revu la futur, il ne serait pas mal qu'il revoie maintenant le passé en inventant un roman qui s'appellerait -" Histoire du siège de Lisbonne " (História do Cerco de Lisboa) - dans lequel un correcteur revoyant un livre de ce même titre mais comme document historique, est las de voir que l'Histoire est de moins en moins capable de le surprendre. Il décide de mettre à la place d'un OUI, un NON, renversant l'autorité des " vérités historiques ". Raimundo Silva, c'est le nom du correcteur, est un homme simple, ordinaire, qui ne se distingue de la majorité que parce qu'il croit que toutes les choses ont le côté visible et le côté invisible et que nous ne saurons rien d'elles tant qu'on ne les aura pas retournées complètement. Il est précisément question de cela dans la conversation suivante qu'il a avec l'historien : " Je vous rappelle que les correcteurs sont des gens sobres, la littérature et la vie n'ont plus de secret pour eux, Mon livre, dois-je vous le rappeler, est un ouvrage d'histoire, C'est ainsi, en effet qu'on le désignerait d'après la classification traditionnelle des genres, toutefois et bien que je n'aie pas l'intention de signaler d'autres contradictions, à mon humble avis, monsieur, est littérature tout ce qui n'est pas la vie, L'histoire aussi, Surtout l'histoire, sans vouloir vous offenser, Et la peinture, la peinture par exemple n'est rien d'autre que de la littérature fabriquée avec des pinceaux, j'espère que vous n'oubliez pas que l'humanité a commencé à peindre bien avant de savoir écrire, Vous connaissez le dicton, si tu n'as pas de chien, chasse avec ton chat, en d'autres termes , qui ne peut écrire peint ou dessine comme font les enfants, Ce que vous voulez dire, en quelque sorte, c'est que la littérature existait avant d'être née, Oui, monsieur, comme l'homme, en quelque sorte, avant d'être humain était déjà homme, J'ai l'impression que vous avez raté votre vocation, vous auriez dû être historien, Il me manque la formation, monsieur, que peut faire un simple homme sans formation, c'est déjà une grande chance que d'être venu au monde avec toute sa génétique en bon état de marche mais pour ainsi dire à l'état brut et sans autre polissage que celui de l'enseignement du premier degré qui est resté le seul, Vous pourriez vous présenter comme autodidacte, le produit de votre propre et digne effort, il n'y a aucune honte à cela, jadis la société tirait grande fierté de ses autodidactes, C'est bien fini, le progrès est venu mettre un terme à cela, les autodidactes sont vus d'un mauvais œil, seuls ceux qui écrivent des vers et des historiettes distrayantes sont autorisés à être des autodidactes, mais moi, je l'avoue, je n'ai jamais eu le moindre don pour la création littéraire, Alors faites-vous philosophe, mon vieux, Vous êtes un humoriste d'une grande finesse, monsieur, vous cultivez magistralement l'ironie, je me demande comment il se fait que vous vous soyez adonné à l'histoire, qui est science grave et profonde, Je suis ironique dans la vie réelle seulement, Je me disais bien aussi que l'histoire n'était pas la vie réelle, qu'elle était littérature et rien de plus, Mais l'histoire a été vie réelle au temps où elle ne pouvait pas encore s'appeler histoire, Ainsi donc, monsieur, vous pensez que l'histoire est la vie réelle, je n'en ai pas le moindre doute, Que deviendrions-nous si le délateur n'existait pas soupira le correcteur 2 " Inutile d'ajouter que l'apprenti apprit le doute avec Raimundo Silva. Il était temps. Ce fut probablement cet apprentissage du doute qui le poussa, deux années plus tard, à écrire - " L'Évangile selon Jésus Christ " (O Evangelho segundo Jesus Cristo) - Il est vrai, et il l'a dit, que les mots de ce titre, lui furent inspirés sous l'effet d'une illusion d'optique, mais on peut se demander si ce n'avait été l'exemple serein du correcteur, qu'est-ce qui, sur ces entrefaites l'aurait pousser à préparer le terrain où viendrait germer le nouveau roman. Il ne s'agissait pas de regarder à travers les pages du " Nouveau testament " à la recherche de contre-arguments mais bien d'éclairer leur superficie d'une lumière rasante de façon à mettre en relief les signes de passage, l'obscurité des dépressions : C'est ainsi que l'apprenti, entouré des personnages de l'évangile, lut, comme si c'était la première fois, le massacre des Innocents, et, l'ayant lu, ne l'a pas compris. Il n'a pas compris comment il pouvait déjà y avoir des martyres dans une religion qui avait encore trente ans à attendre avant que son fondateur prononce ses premiers mots, il n'a pas compris que la seule personne qui pouvait le faire n'ait pas sauvé les enfants de Bethléem, il n'a pas compris de la part de Joseph l'absence de responsabilité, de remords, de sentiment de culpabilité ou même de curiosité après le retour d'Égypte en famille. On ne peut pas, non plus, défendre cette cause en disant que la mort des enfants de Bethléem était nécessaire pour sauver la vie de Jésus. Le simple bon sens des choses, humaines ou divines, devrait toujours présider, cela pour dire que Dieu n'aurait pas envoyé son fils sur la terre, encore moins pour effacer les péchés du monde, s'il devait mourir à l'âge de deux ans égorgé par un soldat de Hérode.... Dans cet " Évangile " écrit par l'apprenti, avec le respect que méritent les grands drames, Joseph sera conscient de sa culpabilité, acceptera le remords comme sanction de la faute commise et se laisse aller à la mort sans résistance comme si c'était cela qui lui manquait encore pour régler ses comptes avec le monde. L' " Évangile " de l'apprenti n'est donc pas une légende édifiante de bonne aventure et de dieux mais l'histoire d'êtres humains assujettis au pouvoir contre lequel ils luttent sans pouvoir le vaincre. Jésus qui avait hérité des sandales avec lesquelles son père avait foulé la poussière des chemins de terre, tenait également de lui ce sentiment tragique de responsabilité et de culpabilité qui ne l'abandonnera plus même quand sur la croix, les bras écartés il dira : " Pardonnez-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font ", certain d'en appeler à Dieu qui l'emmènera à lui, mais qui sait si dans cette ultime agonie il ne pense pas à son père authentique, celui dont il est issu dans sa chair et son sang. Comme on le voit, l'apprenti avait déjà parcouru un long chemin quand dans son " Évangile " hérétique il écrit les derniers mots du dialogue dans le temple entre Jésus et le scribe : " Le sentiment de culpabilité est un loup qui mange le fils après avoir dévoré le père, dit le scribe, Ce loup dont tu parles a déjà mangé mon père, dit Jésus, Alors, il ne manque plus qu'il te dévore, Et toi, as-tu jamais été mangé ou dévoré, Non seulement mangé et dévoré, mais aussi vomi, répond le scribe. "

Si l'empereur Charlemagne n'avait pas fait construire un monastère dans le Nord de l'Allemagne, si ce monastère n'était pas à l'origine de la ville de Munster, si Munster n'avait pas voulu célébrer ses mille deux cents ans d'existence avec un opéra sur l'horrible guerre qui, au XVIe siècle, affronta protestants et catholiques, l'apprenti n'aurait pas écrit la pièce de théâtre qu'il a appelée " In Nomine Dei ". Une fois de plus, sans autre auxiliaire que la petite lumière de sa raison, l'apprenti a du pénétrer dans l'obscur labyrinthe des croyances religieuses, celles qui avec tant de facilité amènent les êtres humains à tuer et à se laisser tuer. Et ce qu'il vit une nouvelle fois fut le masque affreux de l'intolérance, une intolérance qui à Munster a atteint un paroxysme démentiel, une intolérance qui insultait la cause dont les parties en présence proclamaient ensemble la défense. Car il ne s'agissait pas d'une guerre au nom de deux dieux ennemis, mais d'une guerre au nom du même dieu. Aveuglés par leur propre croyance, les anabaptistes et les catholiques de Munster n'ont pas été capables de comprendre la plus claire de toutes les évidences : Au jour du jugement dernier, quand les uns et les autres se présenteront pour recevoir la récompense ou le châtiment qu'ont mérité leurs actions sur la terre, si Dieu se règle sur une certaine logique humaine dans ses décisions, il devra tous les recevoir au paradis pour la simple raison que les uns et les autres y ont cru. Le terrible massacre de Munster a appris à l'apprenti qu'au contraire de ce qu'elles promettent les religions n'ont jamais servi à s'approcher des hommes et que la plus absurde de toutes les guerres est une guerre religieuse si l'on prend en considération que Dieu ne peut pas, le voudrait-il, se déclarer la guerre à lui-même.

Aveugles. L'apprenti pensa : " Nous sommes aveugles " et il s'est assis pour écrire - " Essai sur la cécité " (Ensaio sobre a Cegueira) - pour rappeler à qui le lirait que nous usons de façon perverse notre raison lorsque nous humilions la vie, que la dignité de l'homme est tous les jours insultée par les puissants de notre monde, que le mensonge universel a pris la place des vérités plurielles, que l'homme a cessé de se respecter quand il a perdu le respect qu'il devait à son semblable.

Ensuite, l'apprenti, comme s'il tentait d'exorciser les monstres engendrés par la cécité de la raison s'est mis à écrire la plus simple de toutes les histoires : Une personne qui va à la recherche de l'autre simplement parce qu'il a compris qu'il n'y a rien de plus important dans la vie. Le livre s'appelle - " Tous les noms " (Todos os nomes) - Bien que non écrits, tous nos noms sont là. Ceux des vivants et ceux des morts.

Je termine. La voix qui a lu ces pages veut être l'écho des voix rassemblées de mes personnages. Je n'ai, à vrai dire, pas plus de voix qu'ils en ont eue. Pardonnez-moi s'il vous a paru peu ce qui me paraît tout.

Traduction: Gérard NOSJEAN 16/12/98

Source : http://www.politique-actu.com/debat/jose-saramago-suede/139434/

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