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20 janvier 2016 3 20 /01 /janvier /2016 07:57

Nombreux sont ceux qui s’élèvent contre les propos tenus par Manuel Valls lorsqu’il invoque la culture de l’excuse. Ainsi A. Badiou lorsqu’il déclare : « On ne doit rien laisser dans le registre de l’impensable », ajoutant : « c’est toujours une défaite de la pensée ». On est donc naturellement intéressé par les réactions - que vous allez pouvoir lire ci-dessous - des intellectuels.

Toutefois, transcendant le propos de Manuels Valls, une question se pose, importante, que l’on peut décliner ainsi : quel avenir se tient blotti là dans la position politique du 1ier Ministre ? Quelle France est en gestation ? Que signifie une telle attaque contre ceux qui ‘pensent’, contre la pensée ? Va-t-on envoyer un jour prochain les dissidents qui dérogent au ministère de la Vérité au goulag ? Va-t-on brûler les livres ? Le jour se lève-t-il pour proposer une académie de penseurs officiels comme il en est déjà en économie ? Bref ! Se dirige-t-on par touches successives vers un État qu'on qualifiera pour l'instant de policier ? Ces questions ne sont pas excessives. Elles s’imposent à l’esprit au regard de la conjonction des dispositions prises par le gouvernement, également au travers de cet amendement à l’initiative des parlementaires socialistes, amendement fort heureusement retiré, qui proposait de sanctionner les ‘fausses’ informations - http://www.numerama.com/politique/138483-les-socialistes-veulent-sanctionner-le-buzz-sur-de-fausses-informations.html

Enfin, on sera attentif au questionnement proposé par le Neuf-Quinze qui ouvre un autre champ de perception de la situation que celui présenté habituellement.

Exergue

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« Je pense qu’il faut parvenir à penser ce qui est arrivé. Partons d’un principe : rien de ce que font les hommes n’est inintelligible. Dire : « je ne comprends pas », « je ne comprendrai jamais », « je ne peux pas comprendre », c’est toujours une défaite. On ne doit rien laisser dans le registre de l’impensable. C’est la vocation de la pensée, si l’on veut pouvoir, entre autres choses, s’opposer à ce qu’on déclare impensable, que de le penser. Bien entendu, il y a des conduites absolument irrationnelles, criminelles, pathologiques, mais tout cela constitue pour la pensée des objets comme les autres, qui ne laissent pas la pensée dans l’abandon ou dans l’incapacité d’en prendre la mesure. La déclaration de l’impensable, c’est toujours une défaite de la pensée, et la défaite de la pensée c’est toujours la victoire précisément des comportements irrationnels, et criminels. »

Alain Badiou

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From: Neuf-Quinze

Sent: Monday, January 18, 2016 9:41 AM

To: neuf-quinze@arretsurimages.eu

Subject: le neuf-quinze : L'insurrection, et si elle était là ?

09h15 le neuf-quinze


L'insurrection, et si elle était là ?

Un jour ou l'autre, on finit bien par rassembler quelques pièces du puzzle. Ou commencer de les rassembler, former des bouts, des angles. Un jour ou l'autre, apparaissent alors des mots inattendus. A force qu'on l'attende, qu'on la prédise, qu'on l'espère, qu'on la redoute, l'insurrection, à force qu'on n'en finisse pas de se demander par où elle apparaitra, et si elle était là ? Si nous étions déjà en pleine insurrection ? Et si Merah, les Kouachi, les kamikazes du Bataclan et des terrasses, jusqu'aux agresseurs sexuels de Cologne, étaient les acteurs de ce qu'il faut bien appeler une insurrection ?

Vient un moment où il faut bien sauter par-dessus les décennies, rapprocher des épisodes apparemment disjoints. Ce sont de sacrées pièces, qu'ont rassemblées à tâtons, sur notre plateau (1), l'anthropologue Alain Bertho, et le sociologue Geoffroy de Lagasnerie. Il fallait entendre Lagasnerie se risquer, marchant sur des œufs, à une analyse inédite des terrasses de centre-ville comme "un des lieux les plus intimidants qui soient, pour les jeunes des minorités ethniques. Un espace où on n'ose pas s'asseoir, où on n'est pas bien accueilli, où on n'est pas servi, où quand on est servi c'est cher. Un des lieux les plus traumatisants". Conclusion (provisoire), s'agissant des mitrailleurs des terrasses : "Au fond, vous pouvez vous dire qu'ils ont plaqué des mots djihadistes sur une violence sociale qu'ils ont ressentie quand ils avaient seize ans". Et Bertho immédiatement, en écho, et dans un rapprochement tout aussi dérangeant, tout aussi insoutenable, de convoquer le souvenir des émeutes de banlieue de 2005, et surtout du mouvement étudiant anti-CPE de 2006, quand des "jeunes venus des cités sont venus casser la figure aux étudiants Quant on faisait ses études en 2006, on a quel âge en 2015, et on est où au soir du 13 novembre ? Notamment au Bataclan. Et quand on était émeutier, on a quel âge en 2015 ? Ce sont deux jeunesses françaises qui se sont affrontées. On retrouve des ondes de choc une dizaine d'années après".

Alors oui, qu'on se laisse aller un instant à ces rapprochements, à ces analyses, qu'on les accepte simplement dans le champ du débat, qu'on évacue l'intimidation inévitable -"mais enfin, vous êtes en train d'excuser les terroristes!"- et ce mot de "terrorisme" apparait alors dans toute son inadéquation, toute son inefficacité, comme le souligne aussi Lagasnerie. Alors oui, apparait cette désignation alternative, une insurrection. Une insurrection qui, certes, ne serait pas celle dont on guettait ici les signes, ni ne ressemblerait à aucune de ses devancières. Qui ne serait localisée ni dans le temps, ni dans l'espace. Une insurrection multiforme, éparpillée, atomisée, sans doute largement inconsciente elle-même des cibles contre lesquelles elle s'insurge, et ultra-minoritaire évidemment (mais pas davantage que la révolution bolchevique en ses premiers jours).

Cette insurrection a ses mots d'ordre : des consignes de Daech claires, précises, et maintes fois réitérées. Une organisation centralisée lui est-elle vraiment nécessaire ? Au fond si toutes ses dernières cibles, rassemblées, formaient sens ? La liberté d'expression et la laïcité (Charlie), "l'art de vivre" des urbains aisés (Bataclan et terrasses), la tolérance sexuelle (Cologne) -et même, à Cologne, l'accueil des réfugiés, puisque c'est cette générosité allemande qui, en définitive, sera sans doute la grande vaincue de l'affaire. Sans oublier bien entendu la politique israélienne, devenue l'emblème maudit de l'oppression des peuples arabes, à travers la communauté juive française (Merah encore, et l'Hypercacher). Gardons-nous de conclure. Ce ne sont que des pièces d'un puzzle, qui a ses fausses pistes, ses voies sans issue, ses retours en arrière nécessaires. Comme tous les puzzles.

(1) http://www.arretsurimages.net/emissions/2016-01-15/Les-terroristes-se-retrouveraient-totalement-dans-le-discours-de-Valls-id8381

Daniel Schneidermann 19 janvier 2016

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«Culture de l’excuse» : les sociologues répondent à Valls,

publié dans ‘Les Crises’ http://www.les-crises.fr/culture-de-lexcuse-%E2%80%8A-les-sociologues-repondent-a-valls/

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C’est quand même fascinant, et ça signe tellement notre époque : le Pouvoir qui vous demande de ne plus réfléchir ni d’essayer de comprendre…

Au passage, je me suis aussi dit après coup que c’était intéressant, car le Pouvoir tourne du coup aussi totalement le dos à la culture chrétienne du pardon…

On se croirait chez les députés UMP du Sud-Est les plus durs…

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«Expliquer le jihadisme, c’est déjà vouloir un peu excuser.» Samedi, le Premier ministre a exprimé, une nouvelle fois, sa défiance envers l’analyse sociale et culturelle de la violence terroriste. Une accusation qui passe mal auprès des intellectuels.

En matière de terrorisme, Manuel Valls ferait-il un déni de savoir ? Voilà trois fois qu’il s’en prend à tous ceux, sociologues et chercheurs, qui tentent de comprendre les violences contemporaines. Samedi, lors de la commémoration de ­l’attaque contre l’Hyper Cacher, le Premier ministre a de nouveau rejeté toute tentative d’explication à la fabrique de jihadistes. «Pour ces ennemis qui s’en prennent à leurs compatriotes, qui déchirent ce contrat qui nous unit, il ne peut y avoir aucune explication qui vaille ; car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser.» Au Sénat, le 26 novembre, il avait déjà porté la charge : «J’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses et des explications culturelles ou sociologiques à ce qu’il s’est passé.» Et la veille, le 25 novembre, devant les députés : «Aucune excuse ne doit être cherchée, aucune excuse sociale, sociologique et culturelle.»

Pourquoi ce rejet ? Ces déclarations s’inscrivent dans une remise en cause bien plus large de la sociologie qui, à force de chercher des explications, donnerait des excuses aux contrevenants à l’ordre social. Aujourd’hui, il s’agit de jihadisme, hier, de délinquance. Cette dénonciation du «sociologisme» était un discours plutôt porté par la droite jusqu’ici. Manuel Valls innove sur ce terrain – soutenu par des journalistes comme Philippe Val (dans Malaise dans l’inculture, Grasset, 2015) – quitte à se couper encore un peu plus avec les intellectuels de gauche. En 2015, il les sommait de donner de la voix contre le Front ­national ; aujourd’hui, il répète leur inutilité. Face à un Valls multirécidiviste, la colère monte. «Il n’y a que la sociologie qui peut ­expliquer pourquoi la France est gouvernée par un PM [Premier ministre, ndlr] si médiocre. Mais ce n’est pas une excuse», tweetait dimanche l’historien des images André Gunthert. Même le pondéré Marcel Gauchet, historien et philosophe, juge «particulièrement regrettable» la phrase de Valls. «Pour bien combattre un adversaire, a-t-il rappelé lundi à la matinale de France Inter, il faut le connaître. C’est le moyen de mobiliser les esprits et de donner une efficacité à l’action publique.»

Mais sur le fond, la sociologie se confond-elle vraiment avec la culture de l’excuse ? Comprendre n’est ni excuser ni déresponsabiliser, rappelle le sociologue Bernard Lahire dans un essai qui vient de paraître (lire ci-dessous). Le propre de la recherche est de mettre à jour les déterminismes sociaux et replacer l’individu dans des interactions aussi fortes que souterraines. La sociologie n’a donc pas pour but de juger ou de rendre irresponsable, c’est à la justice d’effectuer ce travail. Pourquoi alors une telle hargne contre l’analyse sociologique ? «En fait, écrit Lahire, la sociologie vient ­contrarier toutes les visions enchantées de l’Homme libre, autodéterminé et respon­sable.» Or, Valls, dans sa rénovation du socialisme, souhaite promouvoir un être respon­sable. En dénonçant la culture de l’excuse, il souscrit à cette vision libérale de l’individu.

Au sein d’une autre gauche pourtant, certains revendiquent le mot. «Excuser, c’est un beau programme, estime le philosophe et sociologue Geoffroy de Lagasnerie (dans Juger : l’Etat pénal face à la sociologie, Fayard, 2016). Il prend en compte avec générosité et rationalité la manière dont les vies sont formées, les violences que les gens ont subies.» Un mot qu’il veut revaloriser dans les pratiques juridiques. «Aujourd’hui, la justice utilise déjà un savoir (psychiatrique) pour lever, parfois, la responsabilité (dans les cas de troubles mentaux). Pourquoi ne pourrait-on pas utiliser de la même manière le savoir sociologique ? Ne serait-ce pas une conquête de la raison sur les pulsions répressives et de jugement ?» (lire ci-dessous).

Plus largement, l’attitude de Valls serait symptomatique d’un déni de tout savoir sur la compréhension de la violence. «Ce qui s’est passé ressemble à une opération de non-penser de grande envergure, explique le philosophe Alain Badiou à Libération. De toute évidence, les pouvoirs ont intérêt à bloquer la chose dans son caractère incompréhensible.»

A l’inverse de Valls, on pourrait reprocher aux ­sociologues de ne pas assez expliquer. Les accusations répétées contre cette discipline ­sont peut-être aussi le reflet d’une déception. Celle d’une sociologie privilégiant les études qualitatives et l’enquête de terrain au détriment du chiffre et d’une vision globale de la société – voire du travail avec les politiques. Quatre sociologues réagissent aux propos du Premier ministre.

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Bernard Lahire :

«Il rompt avec l’esprit des Lumières»

«Déclaration après déclaration, Manuel Valls manifeste un rejet public très net de toute explication des attentats de 2015. Il ramène toute explication à une forme de justification ou d’excuse. Pire, il laisse penser qu’existerait une complicité entre ceux qui s’efforcent d’expliquer et ceux qui commettent des actes terroristes. Il fait odieusement porter un lourd soupçon sur tous ceux qui ont pour métier d’étudier le monde social. Ce discours est problématique à trois égards.

«Tout d’abord, le Premier ministre, comme tous ceux qui manient l’expression “culture de l’excuse”, confond explication et justification. Il accuse les sciences sociales d’excuser, montrant par là son ignorance. Tout le monde trouverait ridicule de dire qu’en étudiant les phénomènes climatiques, les chercheurs se rendent complices des tempêtes meurtrières. C’est pourtant bien le type de propos que tient Manuel Valls au sujet des explications scientifiques sur le monde social. Non, comprendre ou expliquer n’est pas excuser. Nous ne sommes ni des procureurs, ni des avocats de la défense, ni des juges, mais des chercheurs, et notre métier consiste à rendre raison, de la façon la plus rigoureuse et la plus empiriquement fondée, de ce qui se passe dans le monde social.

«Ensuite, le Premier ministre préfère marteler un discours “guerrier”, qui met en scène une fermeté un peu puérile censée rassurer tout le monde (mais qui ne fait qu’entretenir les peurs), plutôt que de prendre le recul nécessaire à la bonne gestion des affaires humaines. En faisant de la surenchère verbale pour clamer l’intransigeance du gouvernement, il prouve la montée dans l’espace public des discours d’autorité et des thématiques sécuritaires. Il devient ainsi une sorte de superministre de l’Intérieur. Il se cantonne dans un registre affectif au lieu de tenir un discours de raison, fondée sur une connaissance des réalités en jeu.

«Enfin, il rompt avec l’esprit des ­Lumières, qui est pourtant au fondement de notre système scolaire, de l’école primaire à l’université : doit-on demander aux professeurs d’histoire et de géographie, de sciences économiques et sociales ou de philosophie de cesser de mettre en question les évidences, de cesser d’argumenter, d’expliquer et de transmettre les connaissances accumulées sur la société ? A écouter certains de nos responsables politiques, on pourrait en déduire qu’une démocratie a besoin de policiers, de militaires, d’entrepreneurs et de professeurs de morale mais en aucun cas de savants. Ceux qui sont censés nous gouverner ont bien du mal à se gouverner eux-mêmes. Du calme et de la raison : voilà ce dont nous aurions besoin.»

Pour la sociologie. Et pour en finir avec une prétendue «culture de l’excuse», La Découverte, janvier 2016.

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Farhad Khosrokhavar :

«Il flatte une opinion publique blessée»

«La position de Manuel Valls sur les excuses sociologiques du terrorisme est indigne. Le Premier ministre semble oublier que la sociologie, en regardant à la loupe les trajec­toires de jihadistes, peut donner des clés de compréhension et donc des pistes pour en sortir. J’ai travaillé pendant plus de vingt ans sur les phénomènes de radicalisation, ce sont des sujets complexes qui ne peuvent être balayés d’un revers de main. Expliquer ne veut pas dire justifier. Mais dire l’état d’esprit de ces acteurs, c’est donner un sens et rendre intelligible le phénomène.

«Contextualiser permet de combattre les différentes formes de radicalisation et d’examiner de quelle façon la société peut y parer. Plus que jamais, on devrait donc analyser plutôt que d’abandonner ces phénomènes à des impensés. Comprendre, c’est précisément restituer, pénétrer l’intentionnalité des acteurs. Empathie ne veut pas dire sympathie. Dire qu’expliquer, c’est en partie excuser équivaut à dire qu’il ne faut surtout pas chercher à comprendre. C’est faire des jihadistes des bêtes féroces, ou alors des fous. Cette ­seconde hypothèse existe en partie. J’ai d’ailleurs souligné les fragilités mentales de certains. Pour les autres, il ne reste que la première, celle des bêtes féroces, qui consiste à souligner leur inhumanité et dire «on les tue». D’ailleurs, à la suite à la récente attaque dans un commissariat du XVIIIe arrondissement de Paris, personne ne s’est interrogé sur la mort de l’assaillant.

«Finalement, il n’est pas vraiment question de sociologie. Le Premier ministre cherche à prendre des positions électoralement rentables comme il le fait avec la déchéance de la nationalité. Il tente de flatter une opinion publique blessée, en plein désarroi. La réalité demeure qu’il existe en Europe une armée de réserve jihadiste dont les acteurs sont des jeunes Européens souffrant d’exclusion sociale ou ayant grandi en banlieues. Pour la neutraliser sur le long terme, la mort ou la prison ne suffiront pas. Il faudra la neutraliser par des mesures socio-économiques, faire sortir du ghetto ces jeunes et inventer un nouveau mode d’urbanisme et de socialisation. Et pour cela, mobiliser l’ensemble des sciences sociales.»

Avec David Bénichou et Philippe Migaux, Le jihadisme. Le comprendre pour mieux le combattre, Plon, 2015.

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Nilüfer Göle :

«Il franchit une nouvelle étape dans le débat sur l’islam»

«En accusant la sociologie de propager une culture de l’excuse, Manuel Valls franchit une nouvelle étape dans le débat autour de l’islam. Cette dynamique est une régression intellectuelle qui va de pair avec une politique basée sur la construction d’ennemis. En 2002 déjà, Oriana Fallaci, journaliste italienne de renom, appelait à ignorer “le chant” des intellectuels et leur prétendue tolérance pour pouvoir ­librement et courageusement exprimer la rage contre l’islam. Depuis, la rhétorique anti–intellectuelle ne cesse de se propager, trouvant d’autres porte-parole aussi bien à droite et à gauche, et ce dans toute l’Europe.

«En érigeant la liberté d’expression comme une arme dans la bataille contre l’islam, un appel à l’intransigeance gagne du terrain. A chaque étape, les tabous tombent les uns après les autres, on cherche à se libérer de la culpabilité du passé colonial, on annonce la fin du multiculturalisme, on refuse l’appellation raciste, et on ridi­culise la pensée bienveillante, «politiquement correcte». C’est la sociologie, accusée d’être porteuse de cette culture de l’excuse, qui entraverait la fermeté des politiques publiques.

«Certes, on ne peut pas expliquer des actes de violence par les seuls facteurs d’inéga­lités et d’exclusion. Ce serait bien trop superficiel. Mais il est tout aussi paradoxal d’ignorer que c’est par les enquêtes sociologiques que nous comprenons comment l’islam, les musulmans “ordinaires” comme les “jihadistes”, font partie des sociétés européennes. Le confort des frontières qui séparent les citoyens de “souche” de ceux issus de l’immigration a disparu. Les attaques terroristes en témoignent d’une manière violente et tragique. Les débats sur la présence des musulmans, la visibilité des signes religieux dans la vie de la cité en sont aussi la preuve. Le souhait de ne pas faire l’amalgame entre les différents musulmans n’a plus vraiment cours depuis le 13 Novembre. Vouloir ­juxtaposer une communauté ­monolithique de la nation avec la société, qui est de plus en plus constituée de ­citoyens aux multiples appartenances, est pourtant une nostalgie du passé républicain. Le désir d’adhérer à l’identité nationale et d’expulser ceux qui ne font pas corps avec la nation et ses valeurs conduit à une impasse politique. Plus que jamais, la sociologie peut nous aider à comprendre la possibilité de faire lien et de faire cité.»

Musulmans au quotidien. Une enquête européenne sur les controverses autour de l’islam, La Découverte, 2015.

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Geoffroy de Lagasnerie :

«Excuser, c’est un beau programme de gauche»

«Je revendique totalement le mot “excuse”. C’est un beau mot. Dans le débat rituel sur “explication”, “compréhension” et “excuse”, les deux attitudes qui s’affrontent me paraissent problématiques et me gênent beaucoup. Celle qui nie, comme Manuel Valls, la pertinence même de la sociologie : le déterminisme n’existerait pas, les individus seraient responsables de leurs actes. Cette position a au moins le mérite de la cohérence. Elle sent bien que le savoir sociologique met en crise les fondements du système de la responsabilité individuelle, du jugement et de la répression ; mais comme elle veut donc laisser intact ce système, elle doit nier la pertinence de la vision sociologique du monde.

«La deuxième position me paraît la plus étrange et incohérente. C’est celle de nombreux sociologues ou chercheurs en sciences sociales qui font un usage dépolitisant de leur pratique et leur savoir, et qui affirment ainsi que la tâche de connaître les phénomènes – qui relèverait de la “connaissance” – ne doit pas être confondue une prise de position critique sur les institutions – qui relève de l’engagement –, ou que comprendre un système relèverait de la science quand la responsabilité relèverait du droit, en sorte que nous aurions affaire ici à deux mondes différents. Expliquer ne serait pas excuser. Comment peut-on à ce point désamorcer la portée critique de la sociologie ?

«Je pense qu’il faut récupérer le mot d’excuse. On cède trop facilement aux offensives de la pensée réactionnaire ou conservatrice. Excuser, c’est un beau programme de gauche. Oui, c’est un beau mot “excuser”, qui prend en compte avec générosité et rationalité la manière dont les vies sont formées, les violences que les gens ont subies, les cadres dans lesquels ils vivent, etc. Il faut revaloriser ce mot dans la culture juridique et politique. C’est d’autant plus légitime que le droit prévoit déjà des excuses – ce qui montre à quel point des deux côtés, le débat se fonde sur une ignorance du fonctionnement du droit contemporain.

«On peut penser à “l’excuse de minorité” pour les enfants, mais aussi à l’irresponsabilité pénale pour les malades mentaux. Aujourd’hui, la justice utilise déjà un savoir (psychiatrique) pour lever, parfois, la responsabilité (dans les cas de troubles mentaux). Pourquoi ne pourrait-on pas utiliser de la même manière le savoir sociologique ? J’ai assisté à de nombreux procès d’assises pour mon dernier livre. A plusieurs d’entre eux, les accusés étaient des SDF : ils boivent, ils se battent, l’un d’entre eux tombe et meurt. Je pourrais très bien comprendre qu’on déclare ce SDF irresponsable de ces coups mortels, ou qu’on atténue sa responsabilité, en raison de la façon dont son geste fut prescrit et engendré par la situation dans laquelle il s’est trouvé pris. Ne serait-ce pas une conquête de la raison sociologique et politique sur les pulsions répressives et de jugement ?»

Juger, l’Etat pénal face à la sociologie, Fayard, janvier 2016

Sonya Faure , Cécile Daumas , Anastasia Vécrin

Source : Liberation, Sonya Faure , Cécile Daumas, Anastasia Vécrin, 12-01-2016

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Bernard Lahire, sociologue : “Nos responsables politiques ont tendance à refuser toute explication”

Source : Telerama, Marion Rousset, 06-12-2015

Face aux attentats, aux émeutes ou aux crimes, le sociologue s’inquiète de la réponse politique, qui balaye d’un revers de manche toute tentative d’éclairage apportée par les sciences humaines. “Les savants sont soupçonnés immédiatement d’identification avec les criminels”, estime-t-il.

Depuis les attentats du 13 novembre, le flot des commentaires ne s’est pas tari. Certains d’entre eux – dans la classe politique notamment, et récemment encore dans la bouche de Manuel Valls – remettent en cause de façon plus ou moins directe les travaux de sociologie soupçonnés d’« excuser » les horreurs perpétrées par les auteurs des attentats. La réponse du sociologue Bernard Lahire, qui publie justement, en janvier, un essai intitulé Pour la sociologie. Et pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse » (éd. La Découverte, 2016).

Que vous inspirent les récents propos du Premier ministre Manuel Valls qui ne veut plus que l’on cherche d’« excuse sociale, sociologique et culturelle » au terrorisme ?

Un premier ministre qui lance au Sénat le 26 novembre 2015 qu’il en a « assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses ou des explications culturelles ou sociologiques à ce qui s’est passé », non seulement confond « justifier » et « comprendre », mais dénie toute légitimité à la connaissance. C’est donc à la fois l’expression d’une profonde ignorance quant à ce que font réellement les chercheurs en sciences sociales, et la victoire du registre émotionnel et guerrier. Savoir comment nous en sommes arrivés là n’aurait aucune espèce d’utilité, il s’agirait juste de désigner le mal et de le combattre. Si Manuel Valls veut par là prouver aux électeurs de droite et d’extrême droite qu’il est intransigeant, c’est un populisme très dangereux. Mais c’est surtout le signe d’une grande confusion intellectuelle et d’un abandon de l’idéal de connaissance des Lumières.

Les attentats comme ceux qui viennent d’avoir lieu sont-ils des événements propices aux procès faits à la sociologie ?

Oui. Cela fait au moins quinze ans que ça dure en France. Attentats, émeutes ou crimes sont immédiatement suivis de déclarations politiques très musclées qui accusent ceux qui ne font qu’apporter des éléments de compréhension des faits. Les savants sont soupçonnés immédiatement d’identification avec les criminels et on leur prête, à tort, l’intention de les excuser.

Après les attaques perpétrées notamment contre Charlie Hebdo en janvier 2015, son ancien directeur Philippe Val s’en était déjà pris au « sociologisme »…

Philippe Val a consacré un livre entier à ce « mal » qu’il désigne sous le qualificatif de « sociologisme ». Mais derrière la critique du « sociologisme » se cache en vérité une haine de la sociologie. Avec un livre pareil, on assiste à une désignation très claire de l’ennemi à combattre dans l’esprit de certains : la sociologie et plus généralement les sciences sociales. Hélas, Philippe Val montre surtout dans ce livre qu’il ne connaît à peu près rien de ce que font les sciences sociales. Il s’invente un adversaire inexistant, censé dominer progressivement les esprits des acteurs politiques, des journalistes, des cinéastes, des écrivains, etc., puis se bat contre cette fiction. C’est pathétique et pourrait même prêter à rire si cela n’avait aucun écho.

Le terme d’« excuse sociologique » apparaît dans la bouche d’un homme politique, Lionel Jospin, en 1999. Cette critique a donc une déjà longue histoire ?

L’idée du « No excuse » était présente depuis longtemps aux Etats-Unis. Ce thème de l’« excuse sociologique » est dans tous les cas à mettre en lien avec le développement des sciences sociales qui ont accompli, au cours du XXe siècle, un formidable effort de connaissance. Et l’on sait – pensez à Giordano Bruno ou à Galilée – que tout effort de connaissance déclenche des résistances.

Comprenez-vous, malgré tout, le besoin d’invoquer la responsabilité individuelle des auteurs de graves violences, ne serait-ce que pour pouvoir juger leurs actes devant un tribunal ?

La Justice préfère le plus souvent juger des individus que des institutions ou des groupes, en ramenant les actes criminels à la « responsabilité » de ceux qui les ont commis. Mais rechercher les « causes », les « conditions de possibilité » et surtout les « processus » qui ont conduit à une situation d’attentat ou de crime n’a effectivement rien à voir avec une recherche des « responsables » ou des « coupables ». Le problème est que l’on rabat aujourd’hui la science sur le droit. En accusant les sociologues, dont le travail consiste à comprendre ce qui se passe lorsqu’il y a délits ou crimes, d’« excuser » ces mêmes délits ou crimes, on fait comme s’ils étaient dans le tribunal et qu’ils demandaient l’acquittement des criminels. Mais nous ne travaillons pas dans un tribunal. On peut, d’une part, chercher à comprendre et, d’autre part, penser qu’il faut juger et punir. L’un n’empêche pas l’autre. Mais juger et punir ne devrait pas interdire de porter un regard scientifique un peu serein sur les faits. Ce sont deux ordres de réalité totalement différents. On nous reproche de « déresponsabiliser » les individus qui commettent des crimes, alors que nous ne faisons que replacer leurs actions dans une histoire personnelle et collective, parfois de très longue durée. Les chercheurs sérieux reconstruisent les conditions de possibilité des actes, contextualisent et relient les faits commis par des individus singuliers à toute une série d’autres faits. Cela n’a aucun sens de nous accuser de « déresponsabiliser » les criminels : la science n’a ni à désigner des responsables ni à dédouaner les individus de leur responsabilité.

Et êtes-vous d’accord avec l’idée qu’il puisse y avoir une chronologie à respecter : un temps pour l’émotion et un autre pour l’explication ?

Le premier temps de réaction à des événements horribles est nécessairement émotionnel. Mais les représentants politiques devraient justement avoir pour rôle de s’efforcer de faire passer du registre de l’émotion à celui de la raison. Si l’on reste dans l’émotion, l’affect, la tristesse et surtout la colère, on ne peut qu’entrer dans des logiques immédiates de guerre – « œil pour œil, dent pour dent » – sans se demander si ce n’est pas le but recherché par les commanditaires des attentats. Nos responsables politiques ont tendance à refuser toute explication. Pourtant, le temps des explications doit nécessairement reprendre le dessus pour pouvoir imaginer politiquement les choses à faire, afin d’éviter que ça ne recommence.

La sociologie peut-elle avoir tendance à sous-estimer d’autres causes – psychologiques, religieuses, etc. – en focalisant sur les déterminismes sociaux ?

La sociologie fait son travail et n’interdit pas à d’autres sciences d’étudier les mêmes réalités qu’elle. Chaque domaine de savoir peut contribuer à une meilleure compréhension des faits. Ceci dit, la représentation que l’on se fait de l’explication sociologique est souvent très datée et parfois totalement erronée. Par exemple, quand on oppose les explications « culturelles » ou « religieuses » aux explications « sociologiques », on fait comme si les sociologues expliquaient tout par le « milieu social » ou la « classe sociale », alors que les réalités culturelles ou religieuses sont des faits sociaux et étudiés comme tels. Par ailleurs, cela fait aussi très longtemps que les sociologues intègrent dans leurs champs d’intérêt des questions encore souvent associées dans l’esprit des gens à la psychologie : les structures mentales, les structures de la personnalité, les motivations ou les désirs, etc. Il suffit de lire Durkheim, Weber, Elias ou Bourdieu pour s’en convaincre.

Ceux qui critiquent la sociologie le font souvent au nom de l’efficacité de l’action. Est-ce le signe d’un anti-intellectualisme ambiant ?

Il y a de ça, oui. On enferme les intellectuels dans une sorte d’« irresponsabilité » de « gens inactifs » qui contrasterait avec la « responsabilité » des « gens d’action ». Mais il faut se poser la question de savoir à quoi mène une action irréfléchie conduite par les seuls affects. Si on refuse de chercher à comprendre ce qui se passe, on ne peut que penser en termes de destruction du mal. Un mal décrit alors comme forcément inhumain, extérieur à nous et ne pouvant être combattu que par la force. La connaissance scientifique, elle, permet d’ouvrir le champ d’actions possibles.

Source : Telerama, Marion Rousset, 06-12-2015

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