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9 avril 2015 4 09 /04 /avril /2015 07:04

La guerre, ce n’est pas seulement la lutte armée, c’est la lutte sans merci d’un groupe contre un autre, en vue de la domination de l’un par l’autre. Il en va ainsi, depuis l’aube de l’humanité, de la part de ceux qui exploitent la force de travail des autres. Ainsi, les archéologues ont trouvé en Egypte des tessons de poteries dont les hiéroglyphes indiquaient qu’ils avaient servi, 2000 ans avant notre ère, de tracts réclamant une hausse des salaires et de moins pénibles conditions de travail. C’est ce qu’on a appelé la lutte des classes. Aujourd’hui, chez les libéraux de droite bien entendu, mais avec plus de force encore chez ceux qui se prétendent de gauche, il est de bon ton de nier sa réalité.

Et pourtant ! Cette lutte est plus réelle que jamais. Mais avec des modes opératoires radicalement différents. Jusqu’aux lendemains de la Seconde guerre mondiale, l’opposition entre exploiteurs et exploités s’inscrivait dans le cadre des Etats. Et, en fonction des rapports de force, les résultats de cette opposition variaient d’un pays à l’autre. D’autant qu’au niveau national, à l’occasion des guerres, l’appel à « l’union sacrée » fut un puissant facteur de démobilisation des luttes sociales. L’espérance est alors dans le dépassement des cadres nationaux. De l’appel à l’union des prolétaires de tous les pays aux superbes articles 21 à 27 de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, c’est au niveau international que les progressistes placent tous leurs espoirs en 1945.

Mais la solidarité internationale ne va pas se réaliser dans le camp qui en a le plus besoin. C’est du côté du monde des affaires et de la finance que va se concrétiser cette convergence des intérêts, tandis que syndicats et partis politiques étiquetés à gauche s’avèrent incapables de créer et d’organiser, au niveau international, l’indispensable solidarité active.

Dans le camp des adversaires de toute fonction régulatrice et redistributrice des pouvoirs publics, depuis la société du Mont-Pèlerin au Trans Atlantic Business Dialogue en passant par le groupe de Bilderberg, des clubs de réflexion, des centres d’études, des groupes de pression vont peu à peu être mis en place pour tout à la fois gagner la bataille des idées, formuler des projets et organiser les offensives.

Un homme va apporter une contribution décisive dans la mise au point du mode opératoire de cette révolution conservatrice : Jean Monnet. Cet ancien négociant en spiritueux, enrichi pendant la période de la prohibition au point d’avoir réuni les moyens de créer sa propre banque, va proposer une méthode qui permettra de réaliser au plan international ce que le patronat peine à obtenir au plan national. C’est la fameuse méthode Monnet : conférer des compétences politiques de plus en plus importantes dans des secteurs essentiels à des institutions supranationales de nature technique échappant à tout contrôle démocratique.

Cela se fera avec succès dans le cadre de la CECA, puis de la Communauté européenne et ensuite cette Union européenne devenue l’instrument de la négation des souverainetés populaires et du démantèlement des politiques sociales là où elles ont été les plus avancées. En 1976, cette méthode Monnet, si favorable au patronat, va inspirer la réforme du rôle du FMI chargé d’appliquer, dans les années 80, le « consensus de Washington », véritable programme de démantèlement des politiques publiques. Il n’est pas inutile d’en rappeler les 10 points, tant ils sont inscrits dans les choix qui vont suivre :

  1. Stricte discipline budgétaire ;
  2. Réorientation des dépenses publiques vers des secteurs offrant un fort retour économique ;
  3. Réforme fiscale (élargissement de l’assiette fiscale, diminution des taux marginaux) ;
  4. Libéralisation des taux d’intérêt ;
  5. Taux de change unique et compétitif ;
  6. Libéralisation du commerce extérieur ;
  7. Élimination des barrières aux investissements étrangers directs ;
  8. Privatisation des monopoles ou participations ou entreprises de l’État;
  9. Déréglementation des marchés ;
  10. Protection de la propriété privée et de la propriété intellectuelle.

Ces dix points sont formulés au moment où se négocie, dans le plus grand secret, la création d’une nouvelle institution internationale : l’Organisation Mondiale du Commerce. Elle a pour objectif, par le biais de série de négociations successives, d’éliminer tous les obstacles à la concurrence, c’est-à-dire tout ce qu’on trouve dans la Constitution d’un Etat, dans ses lois, dans ses réglementations, dans sa fiscalité, dans ses usages, qui est susceptible d’être considéré comme une entrave à la libre concurrence non seulement dans le commerce des biens, mais dans les activités de service, dans l’accès aux marchés publics, dans le droit d’investir sans freins légaux ou fiscaux. A cet effet, les négociateurs ont intégré, dans les accords que gère l’OMC, les dispositions pertinentes du « consensus de Washington ». Entrée en activité en 1995, vu les pouvoirs dont elle dispose, l’OMC est l’institution internationale la plus puissante du monde. Pour 5 raisons :

  1. Chaque fois qu’un élément d’un des accords est activé suite à l’engagement d’un Etat (ou, pour les pays de l’ UE, de celle-ci), il devient obligatoire.
  2. Le champ des matières couvertes par les accords est extrêmement vaste et dépasse de loin ce que recouvre le mot « commerce » : tous les domaines de notre vie quotidienne sont couverts par les règles de l’OMC.
  3. L’OMC est la seule institution internationale à disposer d’un instrument ayant la capacité de sanctionner les Etats pour le non respect de ses règles : l’Organe de Règlement des Différends.
  4. L’OMC est la seule institution internationale en capacité d’imposer ses règles, à la différence de toutes les autres (sauf le Conseil de Sécurité de l’ONU, dans certains cas précis et l’UE pour ses Etats membres).
  5. L’OMC est la seule institution internationale (à l’exception de l’UE pour ses Etats membres) dont les règles prédominent sur l’ordre interne des Etats membres.

L’OMC, c’est le degré le plus abouti de la méthode Monnet.

En opposition radicale avec les objectifs de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme et de la plupart des institutions des Nations unies (Organisation Internationale du Travail, Organisation Mondiale de la Santé, UNESCO, PNUD, CNUCED,…), l’OMC est l’instrument négocié et voulu par nos gouvernements pour mettre en place la mondialisation néo-libérale. En vertu des traités européens, si les 28 Etats de l’UE sont représentés à l’OMC, seul le représentant de l’UE a le droit de vote. Car l’UE, fondatrice de l’OMC, est la gardienne vigilante et persévérante de la mise en œuvre de ses accords.

Le point faible de l’OMC, concédé pour rallier un grand nombre de gouvernements, c’est l’obligation de décider à l’unanimité. Depuis une dizaine d’années, les exigences occidentales (les anciennes puissances coloniales et les USA), en faveur des firmes transnationales, sont telles que le processus de décision est bloqué à l’OMC. En particulier par une centaine de pays avec à leur tête l’Afrique du Sud, le Brésil, la Chine, l’Inde et la Russie.

Pour contourner cet obstacle, les pays catalogués comme occidentaux (les pays de l’UE, USA, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande, Japon, Corée du Sud et une quinzaine d’autres plus ou moins inféodés) ont décidé d’entamer des négociations entre eux sur les sujets qui bloquent, tandis que l’Union européenne s’employaient à imposer aux pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique des accords dits de partenariat économique (APE) qui constituent une véritable soumission de ces peuples aux exigences des firmes européennes.

C’est dans cette perspective que s’inscrivent quatre négociations.

Il y a, entamée en 2009, la négociation d’un « accord économique et commercial global » entre l’UE et le Canada. Cet AECG (ou CETA en anglais) a été négocié dans le plus grand secret. La négociation s’est terminée en octobre 2013 et, à la demande du président de la Commission européenne J.E. Barroso, une cérémonie de signature a été organisée à Ottawa le 24 septembre 2014. La procédure de ratification n’a pas encore commencé.

Il y a, débutée en 2011, à l’initiative des USA, la négociation d’un Partenariat transpacifique destiné à isoler la Chine et à inscrire totalement dans l’orbite des USA les économies des pays engagés dans cette négociation. La conclusion de celle-ci est actuellement bloquée.

Il y a, commencée en février 2012, à l’initiative de 50 Etats dont les 28 de l’UE, la négociation d’un accord sur le commerce des services (ACS) qui traduit une volonté d’aller plus loin que l’accord existant à l’OMC, l’Accord général sur le Commerce des Services (AGCS), jugé insuffisant par le patronat mondial pour obtenir la privatisation totale et définitive (des dispositions sont négociées pour empêcher tout réappropriation publique) des activité de services dans les domaines de la finance, de l’énergie, de l’eau, des transports, du logement, de la santé, de l’éducation…Ce projet a reçu l’appui d’une majorité du Parlement européen et les 28 gouvernements de l’UE ont exprimé il y a peu le souhait d’y intégrer un mécanisme privé d’arbitrage des conflits. Selon l’UE, la négociation devrait se terminer fin de cette année.

Il y a enfin la négociation d’un Partenariat transatlantique pour le commerce et l’investissement (PTCI ou TTIP en anglais, parfois désigné sous le sigle TAFTA) dont les négociations ont commencé en juillet 2013. Elles devraient se terminer fin 2015, selon les espoirs de l’UE.

Ces quatre négociations, baptisées « accords de libre-échange », ont en commun de traiter de sujets qui relèvent de la souveraineté populaire parce qu’ils impliquent des choix de société fondamentaux. Or, ces négociations se déroulent sans mandat des peuples, dans le plus grand secret. On en connaît le contenu essentiellement grâce à des fuites. Elles poursuivent toutes le même objectif qui est aussi celui de l’OMC : donner tous les pouvoirs aux firmes privées.

Le 25 mai 2005, avant la crise qui a accéléré le processus, le milliardaire américain Warren Buffett déclarait sur CNN, « C’est la lutte des classes. Ma classe est en train de la gagner ». Comme il a raison ! Mais à qui la faute ?

En face, depuis une trentaine d’années, les sociaux-démocrates ont abandonné toute velléité de lutte contre le système dominant. Ils ne veulent plus se battre. Ils ne veulent plus affronter les rigueurs et les aléas de la lutte politique et sociale. Ils ont perdu l’esprit de Jaurès. Ils veulent faire carrière dans le système et en tirer le plus grand profit. Ils ont abandonné les catégories sociales qu’ils étaient censés défendre et sont à l’avant-garde de toutes les orientations néo-libérales. Quant aux organisations syndicales, je me contenterai de rappeler ce que déplorait un grand syndicaliste belge, George Debunne, fondateur de la Confédération européenne des Syndicats. En 2005, devant un public rassemblé à Paris pour s’opposer au projet de traité constitutionnel européen, il constatait avec regret : « La Confédération européenne des Syndicats est devenue la courroie de transmission du patronat ».

Alors, que faire ? Puisque les partis dits de gauche et les syndicats sont défaillants, puisqu’ils ne veulent plus une gauche de combat, un syndicalisme de combat, c’est au peuple des exploités de prendre lui-même son destin en mains.

Entrer en résistance. Ce n’est pas une formule. Ce doit être un engagement. Que se créent partout des petits groupes déterminés à partager l’information, à susciter l’indignation, à provoquer le harcèlement des élus. Car ceux-ci auront à se prononcer sur tous ces traités. Face à cette guerre que nous font les exploiteurs et leurs mercenaires sociaux-démocrates, un mot d’ordre : NO PASARAN. !

C’est ça ou accepter la servitude.

Raoul Marc JENNAR

http://www.jennar.fr/?p=4262

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Concernant Jean Monnet on lira :

  • Jean Monnet d’Eric Roussel chez Fayard
  • C’est la faute de M. Monnet de Jean-Pierre Chevènement également chez Fayard

Pour le ‘Consensus de Washington’, le livre La stratégie du Chaos de Noami Klein est éclairant. Voir : http://exergue.over-blog.com/article-ou-va-la-grece-puis-a-qui-le-tour-99205282.html

Concernant l’internationalisme révolutionnaire et prolétarien, en réponse à ‘L’espérance est alors dans le dépassement des cadres nationaux. De l’appel à l’union des prolétaires de tous les pays aux superbes articles 21 à 27 de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, c’est au niveau international que les progressistes placent tous leurs espoirs en 1945’ (2ième paragraphe de l’article de Jennar), on sera particulièrement attentif à l’intervention de Frédéric Lordon de la 41ième minute à la 48 de la vidéo donnée : http://exergue.over-blog.com/2015/04/l-etat-le-capital-l-internationalisme-lecons-de-grece-avec-frederic-lordon-et-panagiotis-sotiris.html

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