Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
3 janvier 2015 6 03 /01 /janvier /2015 16:00

A dénombrer aujourd’hui les détenteurs de parchemins qui savent lire et écrire, le monde devrait être changé ; c’est oublier que les parchemins peuvent être des peaux d’âne.

Aussi quel intérêt de répondre oui ou bien non, la réponse étant oui tout autant qu’elle est non. On voit bien que pour changer le monde il faut à chacun, y compris à celui qui sait lire et écrire, quelque chose en plus qu’on dira ainsi : avoir la conscience de celui-ci ; mais pas n’importe quelle conscience, une conscience vivante et non pas morte, une conscience active et non pas spectatrice, telle qu’elle fait dire à Gramsci : « Je hais l’indifférence » et, l’ayant dit, le conduit à prendre parti. Il reste que la conscience qui conduit à prendre parti elle-même n’est pas suffisante car elle peut être animée de bonnes comme de mauvaises intentions et que pour changer le monde, ainsi que nous l’entendons, ce ne peut être qu’ayant le goût des autres et sans qu’il soit fait exception à un de ceux-ci.

Cette précision étant apportée que lire et écrire à eux seuls ne peuvent changer le monde, c’est à des lecteurs de plus en plus nombreux de la Bible, du fait de l’apparition de l’imprimerie, que l’on doit les premières disputes religieuses ; le premier livre imprimé, de la lecture en prise directe qu’ils en firent, libéra les individus des intercesseurs qui avaient le monopole du sens et de ce qu’on appelle aujourd’hui la pensée unique. Qu’on ait le souvenir du livre Au nom de la rose d’Umberto Eco dans lequel les livres jugés contraires à la doctrine sont cachés pour les soustraire à la lecture émancipatrice. Dans le film Fahrenheit 451 de François Truffaut, préalablement écrit de Ray Bradbury, les livres sont interdits par la dictature au profit de murs-télévisions qui distillent la pensée officielle à laquelle nul ne doit échapper ; aussi est-il des femmes et des hommes-livres insoumis, pourchassés par des patrouilles, chacun appelé du nom du livre qu’il a appris et dont il est porteur, qui refusent que disparaissent la mémoire et la multiplicité des pensées. C’est que les livres, écrits puis lus, écrits pour être lus, certains circulant sous le manteau, portent en eux le ferment de la liberté individuelle, et pour cela collective en chaque individu, à un point tel que les autodafés, du Moyen-âge à Hitler, n’ont jamais manqué, pas plus que la censure qu’elle soit soviétique, vaticane (Imprimatur) ou autre, et que les écrivains ont été souvent pourchassés ou emprisonnés (Marot, Voltaire,…), leurs écrits ayant été jugés subversifs par les pouvoirs en place. Et c’est bien de l’écriture, diffusée en lecture, des écrivains du Siècle des Lumières que procède la Révolution française.

Le couteau tranche le lien et libère, cependant aussi ôte la vie, de cette dernière proposition Mein Kampf en est un exemple. L’écriture-lecture n’échappe pas à la règle. On sait des auteurs, dits révisionnistes, pour nier l’existence des camps de concentration, l’écrire, et convaincre des lecteurs car pour beaucoup d’entre nous la chose écrite vaut preuve. « Monsieur, disaient parfois certains de mes élèves, c’est vrai, c’était dans le journal ». Au dos du tableau j’écrivais que j’avais les cheveux noirs alors que je les avais blancs. « Ainsi ce qui est écrit est vrai, dites-vous ? ». « Oui ! ». « Donc ce que j’ai écrit au derrière du tableau et sans que vous sachiez ce que c’est et qui concerne la couleur de mes cheveux, selon vous est vrai ? ». « Oui ! ». Il fallait bien qu’ils se rendent à l’évidence de mes cheveux blancs alors qu’il était écrit qu’ils étaient noirs, mais la force de l’écriture-lecture était telle que, pour quelques-uns toujours, quoique voyant mes cheveux blancs, ils étaient à en douter au profit de cette contre-vérité écrite qu’ils tenaient comme preuve de la vérité ; telle est la force de l’écrit.

L’écriture-lecture n’est donc pas toujours libération, émancipation. Il faut, pour qu’elle le soit, un auteur faisant œuvre honnête et surtout un lecteur sagace et à l’esprit critique.

Il y a fort longtemps, je lisais La mort et mon métier de Robert Merle pour m’apercevoir avec effroi que j’aurais pu devenir, en pareille situation, celui dont il était question dans le livre. La lecture de cette histoire m’a définitivement ôté toute arrogance quant à la possession de mon libre-arbitre ; voilà, ce que m’a apporté ce livre. Mais c’est aussi de la connaissance livresque que j’ai appris qu’il était, à cette même période du nazisme montant puis triomphant, des femmes et des hommes pour se révolter, ainsi, entre autres, ces jeunes étudiants du groupe la Rose Blanche*, et que si cela avait existé en une époque si périlleuse, cela devait bien pouvoir exister avec plus de facilité en une qui l’était beaucoup moins pour autant qu’on ait été construit moralement. La lecture des livres peut changer le monde dès lors qu’on a le goût de l’autre comme il a été dit, sachant qu’un Un homme bien ne fait pas ça, c'est-à-dire n’importe quoi, comme l’écrit et le donne à lire en titre d’un de ses livres Axel Kahn.

Le jeune homme, on s’en souvient, avait peur d’être influencé par la lecture des livres. C’est dire qu’il tenait à sa quiétude et au conformisme qui sont paresse et fort peu d’estime de soi. Dernièrement un lecteur du blog m’avouait trouver intérêt à mes propos, cependant ne pas les lire jusqu’au bout car ils étaient trop longs. Il faudrait donc pour être entendu essayer de ne pas avoir l’esprit délié, et surtout prendre les autres pour ce qu’on ne veut pas qu’ils soient : des consommateurs, ceci afin de leur offrir la ration mesurée et suffisante à cet engraissement qui conduit seulement à l’abattoir. C’est à VGE que l’on doit cette pertinente et funeste remarque qu’un Président de la République serait, avait-il prophétisé, désormais élu telle la publicité donne à choisir une savonnette ; on voit où cela a conduit.

C’est une des capacités du système capitaliste, à défaut de ne pouvoir empêcher l’effet libérateur du livre, que de retourner les moyens et les processus d’émancipation pour qu’ils deviennent aliénants. C’est ainsi que fonctionne la société de consommation à un point tel que la profusion actuelle des livres, qu’on pourrait prendre comme une offre aidant à la démocratisation, enterre sous la masse le bon grain et entretient la paresse intellectuelle. Les murs dans Fahrenheit 451étaient écrans de télévision, il était des patrouilles pour pourchasser les femmes et hommes-livres, on vit une époque où il n’est plus besoin de patrouilles car il est des maisons avec des écrans de plus en plus grands devant lesquels grands et petits, vautrés dans le canapé, se gavent à la pensée unique comme bétail en stabulation, quand ils ne sont pas à pianoter du lever au coucher du jour sous l’effet d’un conditionnement pavlovien sur leur I-phone.

Le livre est libérateur mais pour celui qui veut se libérer, et n’aidera à changer le monde que pour celui qui a le désir de le voir changé.

Il est vrai, lire et écrire ne sont que piètres instruments si on ne s’en saisit pas convenablement. Maurice André, le trompettiste, disait qu’il préférait être assis sur un banc que dans un fauteuil, ce dernier étant le commencement de l’égoïsme. Ce n’est donc point assis dans un fauteuil qu’il faut lire, mais dans cette position inconfortable que propose le banc et qui contraint à nous lever pour agir. C’est en passant du stade d’Indigné à Podemos. Nombreux sont ceux qui ont eu en leur possession en classe terminale, ces 2 livres de philo, le premier : la connaissance, le second : l’action ; le second s’alimentant du premier sans lequel il serait confus, le premier étant vain s’il ne débouchait pas sur la proposition du second.

C’est - l’est-ce encore ? - le projet politique de l’école que de fournir ces outils de base indispensables à tout agrandissement individuel et collectif que sont l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, le contre-projet étant de le réduire aux acquis nécessaires à la lecture et la compréhension d’une consigne pour faire de l’être humain un esclave. Toutefois chacun s’accorde aussi pour juger que l’éducation est le premier moteur du développement d’un pays au travers de ses citoyens éduqués. Partout, dans tous les pays où l’écriture-lecture progresse, recule la pauvreté, diminue le nombre d’enfants par femme, progresse la santé,… et change le monde.

L’écueil du jour tient à quelques phénomènes. L’un, signalé par Octavio Paz, est que le héros de jadis était le philosophe, héros devenu par la suite l’enseignant avant d’être, maintenant et désormais, l’animateur de télévision. C’est dire qu’on est passé de la proposition de la réflexion qu’offre la lecture active à celle du spectacle passif. Un autre, est l’excès de l’édition qui fait que, dans le mouvement de la lecture au spectacle, de la réflexion à la soumission, la proposition de lecture actuelle devenue essentiellement marchande, le lecteur s’en trouve appauvri et d’argent et de médiocrité. Car il ne suffit pas de lire quand on sait que lire c’est lire un contenu ; aussi dire que l’édition ne s’est jamais aussi bien portée que maintenant, qu’il n’y a jamais eu autant de lecteurs qu’aujourd’hui c’est tenir pour égales la nourriture de qualité et celle provenant du mode intensif engraissé aux hormones.

On ne peut donc pas dire, pour si nécessaires qu’ils soient, que lire et écrire sont suffisants ; ces deux actes sont utiles lorsque s’exerce l’esprit critique (Michéa : L’enseignement de l’ignorance) et que le citoyen de droit décide de passer de l’état virtuel à l’état réel. Et là est toute l’affaire et sa difficulté. Difficulté de l’enseignant qui doit faire de l’élève un citoyen avant d’en faire un travailleur, le premier terme contenant le développement du second, le second se suffisant à lui-même pour faire de l’être humain un dominé.

Pour changer le monde il faut commencer par se changer soi-même ; c’est de l’exemple que l’on donne qu’on peut espérer changer les autres et de ceux-ci : le monde, aussi ne saurait-on inviter le jeune homme à s’attacher à son propre changement s’il veut offrir à son enfant la liberté et le libre arbitre. La lettre de Jules Ferry aux instituteurs aux instituteurs l’y invite, pareillement Les carnets pédagogiques de Makarenko.

Plutôt que de ne pas vouloir être influencé par les livres, préférons choisir l’influence sous laquelle on veut vivre, préférons accompagner les enfants dans cette démarche d’écriture-lecture. Noël est une occasion propice parmi d’autres. Depuis qu’ils sont à cet âge où ils ne pouvaient pas savoir écrire et lire mes petits-enfants ont eu droit à des livres. Il n’en est aucun à ce jour pour en être déçu et tordre la bouche. Lus, année après année, d’abord avec l’aide des parents, les livres s’affichent sur des étagères contre le mur dans leur chambre, avec cette permanence que n’offre pas le jouet éphémère distribué par ailleurs et par d’autres. Il est là, visible, l’héritage à leur donner, cet outil indispensable, de plus en plus sophistiqué, vers lequel ils pourront revenir au gré de leur réflexion qui avance. Du goût ainsi acquis de la lecture, l’un, dernièrement, intuitivement, a entamé une correspondance épistolaire à laquelle il a fallu répondre comme on le fait dans une conversation. Et c’est de cette offre de lecture comme de cet échange écrit que changera le monde car il est là éveil d’une conscience à laquelle il faut veiller et entretenir comme une flamme.

Et si l’on considère que lire et écrire peuvent changer le monde, il faut alors s’intéresser au contenu des bibliothèques et à la formation des personnels qui les animent. Il est trop de bibliothèques, surtout dans les villages, qui satisfont à la demande des lecteurs et qui ne proposent rien de nouveau pour aller plus loin. Comme il est trop de personnels dont le bénévolat estimable ne saurait satisfaire l’acte éducatif. Une politique qui voudrait s’attacher à changer le monde, à l’émanciper, devrait se préoccuper aussi de cela.

*http://www.herodote.net/22_fevrier_1943-evenement-19430222.php

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Présentation

  • : Exergue
  • Exergue
  • : réflexions sur l'actualité politique, sociale...et autres considérations
  • Contact

Recherche