Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
7 janvier 2015 3 07 /01 /janvier /2015 06:36

Des deux, du jeune homme et de moi, je paraissais seul à savoir qu’il est une pluralité des sens au mot riche.

  • Riche de quoi ?
  • Riche ! répondit-il impérativement.
  • Bien sûr. Non ! je ne souhaite pas être riche. Pas comme tu l’entends. Il m’importe peu d’avoir de l’argent même s’il m’importe d’en avoir pour faire ce que j’ai à faire.

J’étais riche comme il l’entendait. Riche, plus qu’il ne l’était et pour cette raison qu’il était jeune et que je ne l’étais plus. Riche par rapport à lui, bien moins riche que d’autres. J’imaginais cette course à la richesse qui fait qu’on mesure la sienne à celle des autres, les autres la mesurant toujours à celle d’autres encore, dans un processus infini et sans autre objectif que de la comparaison se situer pour tenter d’en avoir toujours plus que…. l’autre. Non, je ne souhaitais pas être riche. J’imaginais aussi, quoiqu’il ne me donnait pas l’impression de vouloir être riche, qu’il n’était pas seul à penser ainsi, à cette richesse particulière et intrusive qui fait qu’on s’ignore tant on est contenu dans cet extérieur à soi-même.

Il était étonné. Et pour tout dire, il ne me croyait pas ; ce qu’il me fit comprendre. Pour ma part, je n’étais pas étonné de son étonnement. J’essayais de lui parler du bonheur ; et bien que comprenant ce que j’entendais par là, il avait du mal à le distinguer de la richesse sonnante. Dans son dos était une bibliothèque, dans le mien des tiroirs remplis de musiques. Dans ma tête, il y avait les montagnes. Le coin du feu. Le vin. Les amis autour d’une table, ou chez eux ou chez moi ; cet ami disparu dans les bras duquel je ne serai jamais plus et que je ne tiendrai plus dans les miens aux retrouvailles et aux départs. Il aurait dû comprendre, et il devait comprendre en son for intérieur, lui qui aimait la musique, que la richesse est ailleurs ; mais il semble qu’il est impossible de comprendre en dehors de ce que comprennent les autres, qu’on est condamné à cette communion aux autres qui fait écrire à Heidegger « communier rend commun ».

Le beau est toujours bizarre, dit quelque part Baudelaire ; il semble bien que la richesse aussi.

  • Pépé !
  • Oui.
  • Y a pas la télévision ici, mais on ne s’ennuie pas. Je croyais pas.

L’enfant ne s’ennuyait pas ; voulait-il dire qu’il était heureux ?

Il s’en était allé, ravi. Il semblait qu’il venait de comprendre. Mais pour combien de temps ?

Je ne dis pas au jeune homme qu’il est un pays, le Bouthan*, inventeur du BNB (Bonheur National Brut) qui risque de devenir mal-heureux pour avoir accepté la télévision. Je lui dis, sais-tu qu’on commence à penser mesurer la richesse d’un pays autrement qu’au travers du PNB.

  • Et comment ?
  • On mesure l’indice du bonheur.
  • C’est impossible de mesurer le bonheur.

Mesurer le bonheur ! Comment faire ?

Surtout ne pas demander au baron Sellières ou à celle qui lui a succédé, pas plus qu’à Gattaz. En économiste, prosaïquement, Amartya Sen* répond en proposant l’indicateur du développement humain (IDH) qui « rejette l’intérêt personnel comme première motivation du développement humain » et « mesure la pauvreté en fonction de la santé, du niveau d’éducation et du niveau de vie ». Vous direz : rien à voir, ce n’est pas le bonheur, on peut être pauvre et heureux. Et il faudra répondre : pourquoi vouloir être riche si on peut être heureux sans la richesse des riches ?

Au lendemain de la nouvelle année, sempiternellement que se souhaite-t-on ? Une bonne santé ? Que tout se passe bien pour les enfants à l’école ? D’avoir le nécessaire ? Toutes choses qui selon nous participent au bonheur tel que nous le voulons et qui sont les mesures de la pauvreté d’Amartya Sen. Finalement, avec notre sens commun, le bonheur, nous savons où il est.

******

* http://fr.wikipedia.org/wiki/Amartya_Sen

* http://info.arte.tv/fr/bhoutan-au-pays-du-bonheur-national-brut

* https://www.youtube.com/watch?v=FkvHFmnx9Aw

* http://www.huffingtonpost.fr/sandrine-cohen/quand-la-television-arrive-bhoutan_b_4807303.html

Partager cet article

Repost 0

commentaires

carol 07/01/2015 08:37

Je vous souhaite des rêves à n’en plus finir et l’envie furieuse d’en réaliser quelques-uns.

Je vous souhaite d’aimer ce qu’il faut aimer et d’oublier ce qu’il faut oublier.

Je vous souhaite des passions, je vous souhaite des silences.

Je vous souhaite des chants d’oiseaux au réveil et des rires d’enfants.

Je vous souhaite de résister à l’enlisement, à l’indifférence et aux vertus négatives de notre époque.

Je vous souhaite surtout d’être vous, fier de l’être et heureux, car le bonheur est notre destin véritable.

Texte : Jacques Brel, 1968

Il Rève 07/01/2015 17:46

Merci pour tous ces souhaits que vous me destinez. A vos souhaits vous même, cher Jacques et cher(e) Carol. Hélas, notre temps n'est plus le nôtre, il ne nous appartient plus et chaque fois que je parviens à être moi, s'en est déjà fini. J'en suis un autre. Je suis un parvenu de la précarité. Petite lumière dans l'obscurité, vivant le bonheur non pas comme destin mais comme idéal quotidien. Nous n'avons pas le choix.

Il Rève 07/01/2015 07:26

Que vous êtes heureux Monsieur Exergue qui vous contentez de vos petits enfants, de livres et de musique. Que vous êtes heureux. Je suis envieux de votre vie sans télévision mais avec le Bonheur National Brut comme ressource. Sellières Gattaz ne connaissent pas leur bonheur. Ou du moins pas le vôtre. Mais ils ont du choisir. Vous avez peu d'argent et beaucoup de bonheur, eux ont beaucoup d'argent et beaucoup de biens. C'est beaucoup et fort injuste. Vous me l'accorderez. C'est ainsi que je voudrais avoir comme eux beaucoup d'argent. Pour acheter beaucoup de musique et beaucoup de livres. Puis ayant encore un peu d'argent, j'achèterais du temps, beaucoup de temps, pour lire et écouter. Lire les livres dont "Propos sur le bonheur". Ecouter la musique dont le Requiem de Mozart et la Toccata de JS Bach. Puis ayant dépensé tout mon argent et ayant écouté toute la musique, j'écouterai la musique de la campagne et je lirai le livre de l'océan. Le bonheur, définitif, à l'infini.

Présentation

  • : Exergue
  • Exergue
  • : réflexions sur l'actualité politique, sociale...et autres considérations
  • Contact

Recherche